édito 14 | 02 | 2008

Au pays de l’affaire dreyfus

Jamais un dossier technique n’aura été aussi loin dans la recherche d’éventuels problèmes toxicologiques que celui remis par Syngenta pour l’homologation du Cruiser. Cet insecticide de la famille du Gaucho a été autorisé en janvier par Michel Barnier, ministre de l’Agriculture, pour le traitement de semences sur le maïs destinéà l’alimentation animale. Auparavant, il avait passé sans difficulté l’examen minutieux de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Aesa). Dans ces conditions, il semblait donc difficile pour un homme politique raisonnable de ne pas permettre l’usage d’un produit déjà utilisé dans quatre-vingts pays (dont plus de trente pour la protection du maïs), et ce au seul motif qu’un petit groupe d’apiculteurs excités, à l’origine de l’interdiction du Gaucho et du Régent TS en France, irait remuer ciel et terre pour s’opposer à cette décision. Et pourtant, il plane comme le spectre de la peur sur cette autorisation. Celle-ci est en effet conditionnée à des restrictions ubuesques, exigées dans nul autre pays.

Ni l’Allemagne, ni l’Autriche – connues pour leur forte sensibilité écologiste –, ni les Etats-Unis, ni le Canada, n’obligent leurs agriculteurs à effectuer de telles pirouettes. La France, en revanche, encore pétrifiée par l’affaire du Gaucho et du Régent, leur impose une panoplie de mesures dont l’unique objectif est de rassurer les écologistes méfiants. Une stratégie qui s’est d’ailleurs traduite par un échec. Pourtant, il aurait été autrement plus honnête et courageux de reconnaître une fois pour toutes que le rôle du Gaucho dans la mortalité des abeilles représente une fausse piste.

C’est ce qu’explique le virologue Michel Aubert, directeur de l’unité de pathologie de l’abeille de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa). Sa déclaration n’est pas seulement le fruit des recherches de son équipe : elle est renforcée par les résultats internationaux présentés en décembre dernier lors d’un colloque consacré aux mortalités d’abeilles, qui s’est tenu à San Diego (Californie). Les spécialistes américains se sont montrés unanimes quant au rôle primordial des pathologies (viroses, varroases et nosémoses). En Israël, le Pr Ilan Sela, qui a découvert le virus IAPV, émet aujourd’hui l’hypothèse d’une relation triangulaire entre ce nouveau virus, l’abeille et le varroa, qui serait à l’origine des effondrements de colonies observés outre-Atlantique. En Espagne, le chercheur catalan Mariano Higes a réussi à reproduire en conditions réelles le syndrome d’effondrement des colonies avec des ruches atteintes d’un protozoaire particulièrement pathogène, Nosema ceranae. Il valide ainsi l’intuition géniale de Jean-Paul Faucon, de l’Afssa, qui est le premier à avoir souligné en mai 2000 l’importance de ce qu’il caractérisait alors de « nosémose sèche ». En Belgique, l’étude multifactorielle du Pr Eric Haubruge a mis en évidence la présence de varroa et de six virus, dont quatre sont mortels, dans les abeilles de 500 ruchers belges inspectés. « Il existe un lien entre la présence de varroa et la mortalité des colonies d’abeilles », a expliqué le Pr Haubruge à la rédaction d’A&E. En Suisse, Jean-Daniel Charrière, spécialiste de l’abeille à Agroscope Liebefeld-Posieux, estime que « la présence des pesticides appliqués par l’agriculture ne semble pas en cause dans les phénomènes de mortalités ». Que faut-il de plus ?

Face à ces réalités, les apiculteurs fanatiques en sont réduits à exhiber Luc Belzunces, directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) – Avignon, qui affirme que le Cruiser provoquerait des effets « sublétaux » sur les abeilles. Un argument maintes fois utilisé contre le Gaucho ! Pourtant, après plus de dix années de soupçons infondés et de recherches infructueuses, il serait temps de se rendre à l’évidence : la France a fait fausse route, et il est indispensable de réhabiliter le Gaucho et le Régent. Et par la même occasion de lever ces restrictions d’usage grotesques, qui jettent un inadmissible discrédit sur le Cruiser, déjà désigné par les écologistes radicaux et certains journalistes aveuglés par leur idéologie anti-pesticides comme la nouvelle cible à abattre. Si dans le pays de l’affaire Dreyfus, on est capable de condamner hâtivement, espérons qu’on est également capable de reconnaître ses erreurs !

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