Bientôt le retour de Malthus ?

édito 09 | 04 | 2009

Bientôt le retour de Malthus ?

« Le printemps dernier, alors que sévissait la crise alimentaire, on a beaucoup
mentionné le nom de Malthus. Avec la crise financière de l’automne, c’est celui de Keynes qui est entré au coeur des discussions. Mais ne vous y trompez pas, Malthus va bientôt revenir ! »
, a averti le prix Nobel de l’Économie Paul Krugman [1] , lors d’une rencontre organisée à Bruxelles le 17 mars 2009 à l’initiative de l’European Landowners’ Organization (ELO) et de Syngenta. Le célèbre chroniqueur du New York Times est venu réaffirmer sa conviction que la spéculation n’est pas le seul facteur à l’origine de la hausse des prix agricoles de l’année dernière. « Les prix des matières premières agricoles et non agricoles ont augmenté très soudainement, pour ensuite retrouver des niveaux bien plus bas. Certains y voient la signature d’une bulle spéculative. Personnellement, je ne le crois pas », a-t-il déclaré aux 150 invités, réunis pour l’occasion dans la magnifique Bibliothèque Solvay. Pour l’économiste, la crise du printemps dernier a révélé qu’une autorégulation rationnelle des marchés est une illusion, et que la forte volatilité des prix constitue au contraire une dangereuse réalité. « Nous sommes passés d’un monde dans lequel de nombreux pays avaient mis en place des mesures garantissant leur sécurité alimentaire à un monde dans lequel les gouvernements ont confié ce rôle au marché. Or, c’est précisément lorsqu’il y a une crise que cela ne marche pas ! », a-t-il martelé. Il a donc vivement conseillé de réinstaurer des mécanismes de régulation autres que les mécanismes traditionnels de la finance, « dont les plus pauvres de toute façon ne disposent pas ». D’autant plus qu’il prévoit une période d’instabilité marquée par de très fortes volatilités des prix.

« L’ensemble des raisons évoquées il y a un an pour expliquer les causes de
la montée des prix agricoles reste valable. Simplement, l’analyse était peut-être un peu précoce »,
a ajouté Paul Krugman. Pour lui, la gravité de la crise économique et financière actuelle masque le message de l’année dernière. « Mais cette crise va se terminer un jour, et nous nous retrouverons alors face aux théories néomalthusiennes », a-t-il averti. Même avec une augmentation de la population moins forte que celle redoutée dans les années soixante-dix, les besoins de la population en nourriture sont croissants, et la demande ne suit pas. D’où l’impérieuse nécessité de reconsidérer les politiques agricoles nationales à l’aune du message du printemps 2008. « Ces dernières années, nous avons sous-investi dans la recherche et dans les infrastructures physiques, au motif qu’il n’y avait pas de problème », déplore l’économiste. Aujourd’hui, il est temps de retrouver le niveau d’investissements nécessaire pour augmenter rapidement la productivité agricole. « Aux États-Unis, la recherche dans l’agriculture a d’ailleurs toujours apporté d’importants retours sur activité, et cela reste le cas encore aujourd’hui. Les investissements dans l’agriculture font partie des meilleures choses que nous ayons faites », ajoute ce spécialiste du New Deal, qui se projette dans l’avenir avec beaucoup plus de pertinence que ne le fait Michel Barnier avec ses récentes mesures. Les Jeunes Agriculteurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. Ils ont dénoncé un « saupoudrage [qui] ne donne pas clairement les directions » dans un communiqué du 20 mars 2009. Car pour eux, déshabiller Jacques pour habiller Jean n’a jamais constitué une politique « réactive et intelligente »...

[1Paul Krugman est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels sont traduits en français : Pourquoi les crises reviennent toujours ?, éd. Seuil, 2000 ; L’Amérique dérape, éd. Flammarion, 2004 ; Économie internationale, éd. Pearson Education, 2006 ; L’Amérique que nous voulons, éd. Flammarion, 2008.

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