édito 09 | 07 | 2004

Du bon et du mauvais usage du principe de précaution

Alors que tout le monde devrait s’accorder sur l’utilité du principe de précaution, son inscription dans la Constitution divise la France en deux. D’un côté, les libéraux et les industriels lui sont en général hostiles, de l’autre, on retrouve ceux qui se disent préoccupés par le sort de la planète, en particulier les écologistes.

Faux débat par excellence, le principe de précaution est devenu hypocritement un gadget bien utile lors des échéances électorales. Prenons deux exemples révélateurs qui concernent l’agriculture. Lors d’une conférence de presse, le mardi 7 novembre 2000, Jacques Chirac s’est adressé d’un ton solennel à ses « chers compatriotes » pour réclamer l’interdiction immédiate des farines animales. En réalité, il s’agissait de court-circuiter le Premier ministre, Lionel Jospin, alors que, comme nous le révèle le docteur Jean-Louis Thillier dans son livre Le procès de la vache folle n’aura pas lieu, les autorités sanitaires savaient pertinemment que cette décision était inutile, et que d’autres mesures plus adéquates auraient dû être adoptées. Bien au contraire, l’interdiction des farines animales a causé largement plus de décès humains qu’elle était censée en épargner. Deuxième exemple : l’interdiction du Gaucho, à quelques jours des dernière élections européennes. Aucune preuve ne permettait pourtant d’affirmer que le Gaucho représente un risque supérieur à celui des pesticides qu’il a remplacés. Or, comme ces derniers seront réutilisés, le risque sanitaire encouru par les agriculteurs va donc s’accroître.

« Mais le débat [sur le principe de précaution] traverse aussi, et vivement, la communauté scientifi-que, » écrit le journaliste Pierre Le Hir dans une tribune du Monde publiée le 1er juin. Charles Sultan, Dominique Belpomme et Jean-François Narbonne en sont ainsi les ardents défenseurs. « J’accuse les opposants au principe de précaution d’être complices de génocide et de crime contre l’humanité », a lancé l’inénarrable professeur Belpomme, lors d’une conférence de presse, le 13 avril. Déjà, dans son fameux Appel de Paris, texte adopté suite au colloque organisé le 7 mai par lui-même, il avait déclaré : « cet appel solennel marque le début d’une nouvelle ère, où les citoyens, unis dans une synergie vitale, passent enfin à l’action, guidés par des scientifiques humanistes ». Tout un programme ! Lors de l’émission de France 2 Complément d’enquête, du 14 juin, Benoît Ducquesne lui demande quelles sont les preuves dont il dispose pour justifier ces positions « catastrophistes ». Réponse du professeur : « Je ne dirais pas que ce sont des certitudes [scientifiques] absolues. Cela fait partie de ce que j’appelle l’intime conviction scientifique. » Toujours dans la même émission, le professeur Charles Sultan explique que pour justifier son hypothèse selon laquelle les pesticides bloqueraient le développement des testicules et de la verge chez l’homme, et seraient donc responsables de malformations génétiques, il ne dispose d’aucun support scientifique : « il est très difficile de démontrer une relation directe [entre pesticides et malformations génétiques]. C’est un faisceau de présomptions. Ce n’est pas une relation directe ».

Face au poids grandissant de politiciens plus soucieux des résultats électoraux que de la santé publique, et face à ce trio de « scientifiques » pour qui « intime conviction » et « présomption » remplacent « hypothèses » et « expérimentations », ne devrait-on pas s’abstenir d’utiliser le principe de précaution ... par précaution ?

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