édito 26 | 12 | 2005

L’agriculture, un bon pretexte...

L’agriculture sera la seule cause d’un probable échec du sommet de l’OMC, prévu pour la mi-décembre à Hong-Kong : c’est ce que laissent entendre la plupart des articles parus dans la presse. Ceux-ci donnent en effet à croire que le commerce international se borne à l’échange de denrées alimentaires, alors que ce secteur représente à peine 10% des échanges mondiaux ; que la pauvreté dans le monde est le résultat des seules mesures protectionnistes européennes, et que l’économie mondiale se porterait à merveille si le libéralisme total y était appliqué. Peu importe que le déficit des échanges commerciaux américains soit abyssal, et l’endettement de ce pays démesuré. Peu importe que l’économie mondiale repose aujourd’hui davantage sur des mécanismes financiers que sur un outil productif, créateur de biens physiques.

Pourtant, de nombreuses voix - et pas seulement celles des altermondialistes - commencent à tirer la sonnette d’alarme sur les conséquences d’un système « en train de s’autodétruire », pour reprendre le titre du dernier ouvrage de Patrick Artus  [1], directeur des études économiques du Groupe Caisse d’épargne et de la Caisse des dépôts et consignations. Selon lui, « le capitalisme n’a jamais été aussi vulnérable », parce qu’il est « sans projet, qu’il ne fait rien d’utile avec ses milliards, qu’il n’investit pas, qu’il ne prépare pas l’avenir ». Même constat de la part de Jean Peyrelevade, ancien président du Crédit Lyonnais, qui explique dans son livre Le Capitalisme total [2] pourquoi et comment le modèle capitaliste s’est emballé. Désormais, celui-ci repose exclusivement sur une logique financière dépourvue de toute référence à un impératif de bien public. Les donneurs d’ordre sont essentiellement les fonds de pension, qui « gèrent aujourd’hui près de 10.000 milliards de dollars, dont la moitié en actions » (soit plus de 30% de la capitalisation boursière des Etats-Unis), et qui sont à l’affût d’une rente d’au moins 10%. En conséquence, les Etats occidentaux, « devenus incapables de réfléchir pour leur propre compte aux conditions du développement, aux ressorts de l’innovation, aux sources de la prospérité collective, dissimulent leur impuissance sous le manteau de la neutralité.  » Ce qui entraîne négociations et sommets économiques à profusion, et sans grand intérêt.

Or, plutôt que de s’embourber - au détriment des paysans du monde entier - dans un marchandage sans fin pour faire baisser les prix des matières agricoles, déjà bien trop faibles, l’OMC ne devrait-elle pas participer à l’élaboration d’une nouvelle organisation mondiale des marchés, qui prenne en compte les spécificités régionales, afin de réguler, stabiliser et développer l’activité agricole ? Car ce n’est sûrement pas la main invisible du marché qui pourra nourrir la planète...

[1Le Capitalisme est en train de s’autodétruire, Patrick Artus, Edition La découverte, octobre 2005

[2Le Capitalisme total, Jean Peyrelevade, Edition Seuil, octobre 2005

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