édito 22 | 07 | 2008

L’écume sur la vague

Les incertitudes concernant le prix des denrées alimentaires créent des angoisses. Ce qui rend très forte la tentation de vouloir se rassurer en désignant un bouc émissaire, nécessairement responsable de cette situation. Pour Philippe Cohen, Hervé Nathan et Laurent Neumann, de la rédaction de Marianne, le coupable de la crise alimentaire actuelle est tout désigné. Il s’agit des spéculateurs, qui « mettent le feu à la planète », comme ils l’affirment dans le numéro de l’hebdomadaire daté du 7 juin 2008. « Le prix du sac de riz a triplé en un an. Sur la même période, le cours du maïs s’est bonifié de près de 200 %. Le blé a renchéri de 50 %. Même le lait, dont on nous assurait qu’il était en surproduction, a vu ses tarifs grimper de 30 % en moins d’une année. Où est la logique économique ? Ne cherchez pas, il n’y en a plus aucune. Ou plutôt si, une seule : la volonté de quelques-uns de gagner toujours plus ! Quitte à créer la famine dans les pays les plus pauvres », expliquent-ils. Une telle analyse permet de faire croire qu’il existe une solution aussi simpliste que le raisonnement qui la précède : « retirer aux marchés irresponsables leur rôle de financier de l’économie pour le confier aux banques ». Sauf que la denrée alimentaire dont la progression des prix a été la plus forte depuis un an est le riz : précisément un des rares produits qui n’est pas coté en Bourse ! En outre, la part des fonds financiers sur les marchés à terme des autres céréales est restée stable entre 2007 et 2008. « Il est donc difficile de leur imputer l’intensification récente de la hausse des prix », souligne Jean-Christophe Debar, fondateur de la newsletter Agri-US.

Certes, les changements de position de ces fonds amplifient les fluctuations des prix agricoles, par ailleurs naturellement sensibles. Ce phénomène explique d’ailleurs l’augmentation de leur volatilité depuis deux ans, et accroît le coût consacré à la couverture de risques par les opérateurs « classiques » (ceux qui échangent un produit physique). Une régulation plus rigoureuse des pratiques financières est donc loin d’être inutile ; elle est même souhaitée par les organisations agricoles. Cependant, comme le souligne Philippe Chalmin, auteur la bible des matières premières (Cyclope), la spéculation, « c’est comme l’écume sur la vague. Elle augmente la vague, mais ne la crée pas. »

Le coeur du problème est donc ailleurs. La flambée des prix s’explique par le fait que pendant plusieurs décennies, rien de sérieux n’a été mis en place pour maintenir la croissance mondiale de la production agricole, alors même que les besoins explosaient dans les pays émergents et qu’en Occident, les exigences des consommateurs concernant une nourriture de qualité augmentaient. « Nous avons vécu pendant presque deux décennies dans l’illusion de l’abondance », poursuit l’économiste de l’Université Paris-Dauphine. Pire, la dictature de la pensée écologiste a rendu inconcevable la proposition d’une politique agricole « productiviste ». Il fallait stopper la course au rendement, et surtout ne pas aller chercher le dernier quintal possible. Les faibles prix des matières premières agricoles incitaient même à recourir à des pratiques plus économes en intrants, quitte à perdre en rendement. Avec un blé et un maïs autour de 200 euros la tonne, un colza à 460 euros/t et un tournesol à 590 euros/t, l’équation n’est plus du tout la même. « Aujourd’hui, les prix des matières premières alimentaires incitent à intensifier la production », affirme Michel Bertrand, agronome à l’Institut national de la recherche agronomique.

N’en déplaise à Marianne, et surtout aux associations écologistes favorables à la décroissance, le prix élevé des matières premières alimentaires n’est pas le fruit d’« affameurs » sans scrupules. Il constitue avant tout un cruel rappel de la réalité : pour faire face à une demande qui ne cesse de croître, nous n’avons d’autre choix que de produire plus.

économie

Articles analogues