édito 12 | 01 | 2005

Mieux vaut vivre à New-York

A New York, un faucon avait élu domicile à l’avant-dernier étage d’un immeuble situé au 927 de la Cinquième Avenue. Véritable calamité pour les habitants de cet immeuble de luxe offrant une vue imprenable sur Central Park, il avait fait l’objet d’une requête inhabituelle : les locataires légitimes, excédés de marcher sur les os et carcasses de pigeons largués sur le trottoir par le rapace, avaient demandé à des laveurs de carreaux de retirer le nid, afin de s’en débarrasser. Or, il se trouve que ce faucon n’est pas n’importe qui ! Il s’appelle Pale Male ; sa femme se nomme Lola. Il possède sonpropre site Internet, a fait l’objet d’un livre et a été le héros d’un film : c’est une véritable star. De ce fait, le « complot » des colocataires de Pale et Lola a suscité une véritable vague de protestations et de manifestations, y compris au sein du très respectable New York Times, qui n’a pas hésité à déclarer haut et fort que « les riches doivent apprendre à vivre avec les oiseaux ». Penauds, les nantis du 927 ont dû faire machine arrière et ont décidé de refaire une place à la famille faucon. Comme l’écrit Alain Rémond, éditorialiste de Marianne, « tout est bien qui finit bien. On se croirait dans un film de Walt Disney. »

De l’autre côté de l’Atlantique, un ours est abattu par un chasseur. Morte, Cannelle devient elle aussi une véritable star. L’indignation vis-à-vis de son « meurtrier » est sans précédent. « L’affaire Cannelle », comme l’appelle Dominique Dhombres, chroniqueur au quotidien Le Monde, « a été vécue comme une catastrophe nationale.  » Elle représente «  une contribution tragique de plus de la France à la fulgurante érosion de la biodiversité à l’échelle planétaire », selon Nicolas Hulot. Cet incident a même été évoqué lors d’un conseil des ministres. « C’est une grande perte pour la biodiversité  », a déclaré le chef de l’Etat au cours de ce qui semblait être une oraison funèbre. L’ours a été évacué par un hélicoptère de la gendarmerie, « comme pour un vrai crime de sang ». On a procédé à une autopsie afin de retenir toutes les charges possibles contre l’homme qui a tué l’ours, René Marquèze, 68 ans, retraité d’EDF. A l’instar d’un grand criminel focalisant sur lui toute l’attention, le chasseur, qui invoque pourtant la légitime défense, ne bénéficie d’aucune indulgence, car il incarne à merveille l’idée que l’homme « n’a pas vraiment compris sa place sur terre ». Il sera donc poursuivi pour « destruction d’espèce protégée » et risque la prison, alors qu’il était simplement parti avec quelques amis pour une battue au sanglier. Encore une fois, l’opinion publique réclame un bouc émissaire, et le « maudit chasseur » fait parfaitement l’affaire. Pourtant, c’est bien après la mort de Cannelle que le préfet - rattrapé par son irresponsabilité - a décidé d’interdire toute forme de chasse dans la région d’Urdos en vallée d’Aspe. Car en ce 1er novembre 2004, celle-ci était bel et bien autorisée.

Ironiquement, Cannelle n’aurait-elle pas été davantage protégée si elle avait vécu à New York ?

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