Vous avez dit spéculation, monsieur le Président ?

édito 24 | 02 | 2011

Vous avez dit spéculation, monsieur le Président ?

Depuis que le prix des céréales – et notamment du blé – a franchi la barre des 200 euros la tonne, le ton est à la diabolisation de la spéculation financière. L’affaire est entendue : c’est elle qui serait à l’origine de la flambée des prix agricoles. C’est ce qu’a encore laissé entendre Nicolas Sarkozy lors de sa conférence de presse du 24 janvier 2010. Répondant à un journaliste allemand, le Président a suggéré que la toute dernière étude de la Commission européenne, qui affirme que la spéculation n’est pas à l’origine de la montée des prix agricoles, aurait dû être publiée un 1er avril...

Lors du Sommet du Végétal à Marseille, Bruno Le Maire a tenu des propos plus nuancés, bien qu’assez similaires sur le fond. « Bien sûr, à l’origine, il y a une réalité physique… Simplement, personne ne peut comprendre que ces situations de faiblesse, ces situations de volatilité des prix, deviennent la proie des spéculateurs qui aggravent ces tendances et font passer le prix de 115 à 230 ou 240 euros la tonne », a expliqué le ministre de l’Agriculture. Sauf qu’il a mélangé deux choses : volatilité des prix et niveau des prix. La volatilité correspond à l’amplitude des prix sur une période limitée et courte. C’est ce qu’illustre par exemple la hausse récente de plus de 6 % pour le maïs et de 9 % pour le blé en une seule séance, suite à l’annonce d’une légère baisse de la production de maïs aux États-Unis. Cette réaction témoigne de la nervosité des intervenants sur les marchés agricoles, dans un contexte de stocks faibles et de disponibilité incertaine. C’est ce qui nourrit la spéculation financière, qui profite de ces variations à la baisse comme à la hausse, et ce, indépendamment du niveau du marché.

En revanche, le passage de 115 à 240 euros la tonne résulte d’une croissance continue et stable sur plusieurs mois, et non d’un excès d’agitation irrationnelle. Il témoigne d’une réalité que seule, la spéculation n’explique pas : à savoir le besoin accru de nourriture du à la croissance démographique et surtout à la croissance économique de l’Asie et de l’Afrique. Bruno Le Maire le sait pertinemment, puisqu’il a rappelé, « avec beaucoup de simplicité, que tous ceux qui veulent lutter contre la spéculation et qui dans le même temps vous expliquent qu’il faut produire moins sont des irresponsables ».

Mais ce n’est pas tout. On peut se demander en effet si les cours actuels des céréales sont « anormalement » hauts. D’une part, ils correspondent en valeur absolue aux niveaux de prix qu’on a connus jusqu’à la fin des années 1990 ; d’autre part, leur effondrement a entraîné de sévères désinvestissements dans l’agriculture. Ce qui s’est traduit, en France, par une perte de 5 millions de tonnes de la capacité de stockage, mais aussi par des reports d’investissements et une baisse sensible de la productivité ; et dans les pays pauvres, par un dramatique exode rural de paysans, qui ne pouvaient plus vivre de leur production.

D’où l’impérative nécessité de ne pas oublier l’essentiel : produire plus exige des moyens en investissements et en innovation, et pas seulement de contenir la spéculation – un thème très en vogue ces jours-ci… « Casser le thermomètre ne va pas résoudre les problèmes », résume Didier Nedelec, directeur Marchés chez InVivo, qui estime que « le monde est malade du manque d’infrastructures ». La pire nouvelle serait donc une baisse des cours agricoles, avec un retour au « laisser-faire » des années 2000...

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