Bérangère Bonte / Sain Nicolas

revue de livre 23 | 09 | 2010

Bérangère Bonte / Sain Nicolas

Avec Sain Nicolas [1], la journaliste d’Europe 1 Bérengère Bonte signe la toute première biographie du célèbre animateur de TF1. Un exercice d’autant plus périlleux que Nicolas Hulot semblait jusqu’à présent intouchable. « Moi même, qui ai couvert l’environnement pendant six ans, j’ai sans doute, comme beaucoup de mes confrères et consoeurs, longtemps accordé un quasi blanc-seing aux associations de défense de l’environnement. Pas si étonnant : c’est un contre-pouvoir », explique la journaliste. Nicolas Hulot, qui figure parmi les dix personnalités les plus populaires de France, apparaît comme un homme indépendant du pouvoir politique et engagé dans la préservation de la planète, qu’il fait découvrir aux Français depuis 1987 grâce à ses voyages retransmis par TF1, la chaîne de Martin Bouygues. Un succès qui lui a d’ailleurs ouvert toutes les portes, y compris celles de l’Élysée. Depuis l’élection présidentielle de 1995 remportée par son grand ami Jacques Chirac, l’animateur de TF1 bénéficie en effet du soutien sans faille du Président de la République, qu’il a rencontré pour la première fois en 1989. Dès cette époque, « Jacques Chirac décroche lui-même son téléphone pour lui trouver des partenaires financiers », relate Bérengère Bonte. Résultat : EDF, Rhône Poulenc, L’Oréal et la Mairie de Paris lui apportent la bagatelle de 10 millions de francs (1,5 million d’euros) pour la création de la Fondation Ushuaïa. Chirac et Hulot se retrouvent alors régulièrement au restaurant. L’animateur découvre un homme de lettres et un fin connaisseur du monde, passionné, comme lui, d’aventures. L’histoire officielle voudrait même que Nicolas Hulot doive la survie de son émission, mise en péril par la direction de TF1, à son « père politique ». « Vous n’allez quand même pas me supprimer Ushuaïa ! », aurait mis en garde le Président de la République un matin de 1997, alors que rien n’allait plus entre l’animateur de TF1 et son patron Patrick Le Lay. Mais Nicolas Hulot ne fait pas qu’assurer l’image verte de TF1. « [Il] travaille directement avec le Premier ministre, Alain Juppé », poursuit Bérengère Bonte. C’est d’ailleurs ce dernier qui signe le décret de reconnaissance publique de la Fondation Ushuaïa, rebaptisée Fondation Nicolas Hulot (FNH) en 1995 par la volonté de ses sponsors. Les deux hommes ont de très nombreux projets communs, comme la mise en place d’un conseil interministériel écolo – qui sera néanmoins reporté aux calendes grecques en raison de la dissolution de l’Assemblée nationale, Lionel Jospin n’ayant pas vraiment d’estime pour cet écologiste un peu trop proche du Président.

Hulot et le « clan Chirac »

Bref, on l’aura compris, Nicolas Hulot fait bien partie du clan Chirac. C’est d’ailleurs suite à des appels incessants de l’animateur de TF1 que Jacques Chirac s’est égaré dans l’affaire de la vache folle. Le président a « dégainé le premier et a demandé avant même les experts de l’Afssa l’interdiction
sans délai des farines animales »
, relate Bérengère Bonte. La journaliste estime que Chirac est sorti vainqueur du duel avec Jospin, et qu’il « peut donc dire merci à Hulot ». Sauf que cette décision calamiteuse a largement participé à la psychose générale, dont les effets ont été désastreux pour la filière bovine (notamment avec la série de suicides d’éleveurs qui n’ont pas pu accepter la saisie de leur troupeau). Mais elle a surtout inauguré une nouvelle forme de gestion du pouvoir, paralysé par la précautionnite, et dont l’inscription dans la constitution est tout un symbole. Un acte auquel Nicolas Hulot n’est d’ailleurs pas non plus étranger, si l’on en croit Bérengère Bonte.

Un manque d’originalité

Persuadée que les associations environnementalistes « sont utiles en démocratie », la journaliste s’est intéressée à Nicolas Hulot, qui représenterait un contre-pouvoir. Cependant, son enquête confirme plutôt que l’écologiste – qui présente surtout le profil d’un éternel adolescent, cynique et
obsédé par son image – est l’homme d’un système d’influence parfaitement rodé. Lui-même n’est à l’origine d’aucune idée originale. Même le fameux discours de Chirac sur la « maison qui brûle et nous regardons ailleurs », qui lui a longtemps été attribué, a en réalité été rédigé par Jérôme Bonnafond, un diplomate transfuge du ministère de l’Environnement. Certes, « le conseiller de l’ombre s’y est beaucoup investi », indique Bérengère Bonte, mais la plume n’est pas la sienne. L’essentiel de ses propositions sur tous les sujets proviennent de son think-tank, dont les experts n’ont pas plus que lui d’idées révolutionnaires. Le philosophe Dominique Bourg, « au départ plutôt de gauche mais désormais dans le circuit chiraquien », a ainsi contribué à la Charte de l’Environnement, tandis que Jean-Marc Jancovici, polytechnicien consultant, et Jean Jouzel, membre du Giec, préparent activement le terrain pour la reprise de la construction de nouvelles centrales nucléaires. Avec un conseil d’administration constitué de TF1, L’Oréal, EDF et de représentants des ministères de l’Intérieur et de l’Écologie, l’idée que la FNH puisse représenter l’expression d’un contrepouvoir économique ou politique est en effet plutôt risible.

Au service du pouvoir

Bien au contraire, toute la carrière médiatique de Nicolas Hulot a consisté à accompagner le virage écologique d’une certaine droite. Celle à l’origine de la Charte de l’Environnement, de l’inscription du principe de précaution dans la Constitution, et dont le Grenelle de l’environnement n’est que la légitime continuité. Le rôle de la FNH est fondamental : la taxe carbone, balayée par le Conseil constitutionnel, a en effet été élaborée par Jancovici, tandis que la quasi béatification de l’agriculture biologique, portée notamment par Chantal Jouanno, sort du cerveau de l’agronome Marc Dufumier. On peut même se demander si la mise en scène autour de la vraie-fausse campagne présidentielle du candidat Hulot, avec son « coup du Pacte écologique », ne faisait pas en réalité partie d’un plan de com’ visant à préparer le « virage écologique » du Président Sarkozy... Un virage qui ressemble à celui du Premier ministre britannique David Cameron, dont le slogan de campagne était «  Vote Blue [la couleur du parti conservateur] and go Green ».

Peut-on en effet vraiment croire au fabuleux récit de Bérengère Bonte sur l’hésitation de l’animateur de TF1 à se présenter, alors que son enquête confirme un manque total d’engagement politique ? « Hulot aime le pouvoir, surtout parce qu’il ne l’exerce pas. Y être sans en être. Il y aurait trop de coups à prendre », écrit la journaliste, qui explique pourquoi Nicolas Hulot a refusé à deux reprises les propositions de Chirac d’assumer le poste de ministre : « Il ne se sent pas la carrure » !

Une fausse radicalisation

Censé émettre des «  propositions concrètes et structurantes que pourraient mettre en oeuvre les hommes politiques français pour répondre à la crise écologique », le Pacte écologique a en réalité simplement préparé le terrain du Grenelle de l’environnement. Afin d’entraîner l’ensemble des mouvements écologistes dans cette aventure, il fallait lui donner un label de gauche. D’où l’idée géniale de confier son pilotage à un certain Jean-Paul Besset, ancien membre des Jeunesses communistes révolutionnaires (LCR), reconverti au journalisme (avec un passage à Libération, Politis et Le Monde). Auteur d’un livre intitulé Comment ne plus être progressiste... sans devenir réactionnaire ?, Besset offre une nouvelle image à l’animateur de TF1, trop marqué par sa proximité avec Chirac. En fréquentant Besset et Pierre Rabhi, « le sage ami bio d’Ardèche », le millionnaire des quartiers chics aurait découvert les bienfaits de la décroissance – certes très sélective – et du consommer local et sobre. Conversion réelle ou de façade ? En tout cas, ses amis de vingt ou trente ans « n’y croient toujours pas ». Qu’importe, l’essentiel est de créer un milieu propice à l’écologie au travers de la diffusion de son Pacte écologique ! « Tout le monde l’achète, mais personne ne le lit », reconnaît un expert de la Fondation. Mais était-ce vraiment le but ? Comme l’indique le site du Pacte écologique, son succès serait à l’origine « des changements [qui] ont eu lieu sur la scène politique française, avec notamment la création du MEEDDAT (ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement Durable et de l’Aménagement du Territoire) ». C’est-à-dire du super-ministère taillé sur mesure pour l’ancien Premier ministre de Chirac, Alain Juppé, mais qui, défaite électorale oblige, a finalement été confié à Jean-Louis Borloo, épaulé par Nathalie Kosciusko-Morizet (elle aussi chiraquienne à l’origine). L’ambitieuse secrétaire d’État connaît très bien Nicolas Hulot, qu’elle fréquente au moins depuis le débat sur la Charte de l’Environnement. NKM est une figure clé du « virage écologique » du candidat Sarkozy.

Avec la radicalisation de M. Hulot s’est libéré un espace pour son « rival » Yann Arthus-Bertrand et son « écologie positive », dont la mise en scène médiatique (rendue possible grâce aux millions de l’héritier de la fortune de François Pinault, Henri-François Pinault) doit permettre de récupérer l’électorat du centre-droit, proche de François Bayrou. Cette stratégie longuement réfléchie s’est toutefois heurtée à l’échec du Sommet de Copenhague, censé porter le Président Sarkozy au septième ciel, mais qui s’est plutôt soldé par une descente aux enfers, confirmée par le rejet de la taxe carbone par le Conseil Constitutionnel et par la débâcle électorale de mars 2010.

En attendant 2012

Officiellement en pleine déprime, Nicolas Hulot annonce une année de réflexion... ce qui ne l’empêche pas d’accepter l’invitation de son ami Jean-Louis Borloo à participer à une « séance de coaching du nouveau ministre de l’Agriculture ». Afin de convaincre ce dernier de suspendre le commerce international du thon rouge, « le trio en “o” Borloo-Jouanno-Hulot » l’invite à dîner, accompagné de Marc Dufumier, le spécialiste du dossier à la FNH... Au sommet de l’État, on pense que Nicolas Hulot peut encore servir. « Faut pas m’l’abîmer ! On en a encore besoin », s’exclame volontiers Jean-Louis Borloo. Tandis que le millionnaire en euros décompresse à l’île Rodrigues, dans l’océan indien – lorsqu’il ne fait pas de la magie, son nouveau hobby, dans l’un de ses deux domiciles situés aux extrémités de la France –, l’équipe de ses lobbyistes poursuit sa collaboration avec les conseillers de l’Élysée « pour préparer 2012 »...

[1Sain Nicolas, Bérengère Bonte, Éditions du Moment, mai 2010.

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