Fabrice Nicolino / Bidoche

revue de livre 04 | 01 | 2010

Fabrice Nicolino / Bidoche

Il milite contre les biocarburants, le nucléaire, les OGM, l’irrigation, la chimie, la chasse à la baleine, les barrages… Il reproche au WWF, à France Nature Environnement et à Greenpeace de s’être compromis en cautionnant le Grenelle de l’environnement, et au rassemblement Europe-Écologie d’être « celui de l’abandon ». On l’aura compris, Fabrice Nicolino est plutôt du genre jusqu’au-boutiste, quitte à se fâcher avec la terre entière. Même avec ses amis, jamais assez radicaux à ses yeux. Après avoir rédigé son brûlot contre les pesticides, suivi d’un opus 2 sur les biocarburants, le journaliste-militant vient de clore sa trilogie avec un pamphlet à charge contre la viande.

C’est qu’à la vue d’un beefsteak, M. Nicolino voit rouge ! Inévitablement,
il fait un lien entre méthane, gaz à effet de serre, réchauffement climatique et apocalypse now. Pire, la faim dans le monde n’est plus seulement le fait de l’industrie des biocarburants, estime-t-il, mais celui de « bidoche, l’industrie de la viande ». « L’hyperconsommation de viande, telle qu’elle existe chez nous et dans la plupart des pays développés, conduit à des famines de plus en plus massives », martèle le mangeur de viande presque repenti [1].

« Nous avons nié aux animaux tout droit à l’existence. Nous avons changé des êtres sensibles en morceaux de bidoche. En choses, en objets, en marchandises abstraites. Et confié le grand massacre à des ouvriers atteints d’une infinité de maladies professionnelles. Au passage, notre santé est atteinte, et les virus, comme les bactéries, prolifèrent fatalement », écrit le poète en guise d’introduction à son livre...

Excessif ? Qu’importe ! Après un passage au Canard Enchaîné, à Politis, à La Croix et à Géo, l’homme a su se constituer un carnet d’adresses fort utile dans les médias. Résultat : la presse parle abondamment de son livre, offrant ainsi à ce marginal de la contestation une audience inespérée. M. Nicolino peut donc déclamer sans crainte son credo contre l’agro-industrie : « L’industrie de la viande a 2009échappé au contrôle social. C’est comme le monstre de Frankenstein, elle a échappé à ses concepteurs et elle écrase tout sur son passage [2]. »

Fabrice Nicolino a voulu savoir. Il a donc enquêté. « Je crois, je sais même que les informations que contient [Bidoche, l’industrie de la viande] n’ont jamais été rassemblées en langue française. [Son livre] permet de comprendre la naissance et l’étonnant développement de l’élevage industriel, qui sacrifie plus d’un milliard d’animaux par an en France. J’ai beaucoup, beaucoup travaillé pour vous offrir le meilleur de ce qu’on peut trouver en cette année 2009 », écrit-il en toute modestie. Après la lecture de ce livre, « vous ferez partie d’une tribu en expansion, mais qui demeure on ne peut plus minoritaire. La tribu de ceux qui savent », promet-il. Mais qui savent quoi au juste ? Que l’auteur de Bidoche manipule les chiffres avec une bien singulière liberté, comme en témoignent les exemples suivants ?

La France n’est pas l’Amérique

« 99,5 % de la viande consommée en France provient de systèmes industriels », affirme-t-il en page 37 de son livre, répartissant le petit 0,5 % restant entre « viande bio, laquelle assure d’autres conditions de vie des animaux, en théorie du moins, et les races locales ». Autrement dit, l’élevage bovin français, qui est constitué en moyenne de 80 animaux,serait... industriel ! « Malheureusement, l’élevage bovin a été industrialisé. Il ne reste que de toutes petites poches de résistance », martèle pourtant le militant anti-viande au micro de France Inter [3]. On ne pourrait que lui conseiller d’aller faire un petit tour dans les campagnes françaises pour redécouvrir que la France n’est pas l’Amérique ! Car ce n’est pas un hasard si les rations alimentaires moyennes des bovins sont constituées à 60 % d’herbe, voire 80 % pour les bovins allaitants...

Une erreur d’un facteur de 100

Deuxième exemple : Fabrice Nicolino, visiblement indigné, explique en page 168 que « s’il faut 25 litres d’eau pour produire 100 grammes de blé, il en faut, selon les estimations, entre 15 000 et 25 000 pour obtenir 100 grammes de boeuf. Entre 500 et 1 000 fois plus ! ». Or, trois phrases plus loin, il écrit : « Water Footprint, une ONG spécialisée qui dépend de l’université de Twente, aux Pays-Bas, estime qu’un kilo de boeuf coûte 15 500 litres d’eau à l’humanité ». D’un coup de baguette magique, les 100 g de boeuf sont donc curieusement devenus 1 000 gr (1 kg), entraînant une petite erreur de calcul d’un facteur de 10. Et ce n’est pas terminé. Sur le site de Water Footprint – qui semble être une autorité en la matière aux yeux du militant anti-viande –, on peut lire qu’il faut 1 300 litres d’eau pour obtenir 1 kg de blé. Soit 5 fois plus que ce qu’affirme M. Nicolino ! Le kg de boeuf exige donc 10 fois plus d’eau que le kg de blé, et non pas les 1 000 fois plus de « la tribu de ceux qui savent ». Au final, l’auteur de Bidoche s’est trompé d’un facteur de 100 sur le rapport entre l’eau utilisée pour le blé et l’eau utilisée pour le boeuf !

Ce chiffre de 15 500 litres – qui est à comparer aux 5 000 litres nécessaires pour obtenir 1 kg de fromage – exige quelques explications, que Fabrice Nicolino omet bien de fournir à ses lecteurs. Car en plus de l’eau utilisée pour l’abreuvage et pour l’irrigation des cultures, Water Footprint comptabilise l’eau virtuelle, c’est-à-dire l’eau évapotranspirée par les surfaces fourragères, et notamment par les hectares de prairies qui ne reçoivent que l’eau de pluie. Le montant total d’eau est donc d’autant plus important que l’élevage est extensif... Les chiffres annoncés par l’ONG sont-ils pertinents ? On peut se le demander. En effet, qui peut sérieusement prétendre que cette eau évapotranspirée a été dérobée à un autre usage ? Peut-être Fabrice Nicolino...

[1Quand mettra-t-on un terme aux ravages de l’industrie de la viande ? Le Monde, 19 novembre 2009.

[2On est du côté de la barbarie vis-à-vis des animaux,
Enviro2B, 15 octobre 2009.

[3Dans La tête au carré, France Inter, septembre 2009.

écologie politique élevage farines animales

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