Jean de Kervasdoué / Ils croient que la nature est bonne

revue de livre 27 | 03 | 2017

Jean de Kervasdoué / Ils croient que la nature est bonne

Pour arrêter de dire n’importe quoi et de croire n’importe qui...

Faut-il encore présenter Jean de Kervasdoué ? Ingénieur agronome de formation et économiste de la santé, il demeure l’un des piliers de la contestation anti-écologiste. Avec son dernier ouvrage, Ils croient que la nature est bonne, publié chez Robert Laffont, il poursuit son travail critique des apôtres de la décroissance, et invite ses lecteurs à renouer avec la science et le progrès.

L’écologie, « cette bouillie de faux concepts, de grands sentiments et d’intérêts camouflés, conduit les hommes les plus respectables à proférer doctement les plus évidentes contre-vérités, à prendre la plaine de la Beauce pour le Sahel, à considérer que le réchauffement climatique affecte Bordeaux comme Tombouctou, que le débit du Rhône est celui du Jourdain, que les hommes meurent de sécheresse alors qu’ils périssent noyés, que la dégustation d’un steak est aussi dangereuse que la traversée à la nage du détroit de Magellan, et surtout à prendre les plus incontestables bienfaits de la science pour le plus grand des dangers », écrit l’auteur en guise d’introduction. Le ton est donné.

L’impossible mariage

Jean de Kersvadoué consacre un chapitre à l’agriculture, prenant comme point de départ l’impossible mariage entre écologie et agronomie : « Agronomie et écologie, ces deux disciplines voisines sont, du fait de leur a priori philosophique, de leur projet, antinomiques sinon irréconciliables. L’une cherche la stabilité, l’autre l’action. L’écologie tente de comprendre comment s’équilibre la vie animale et végétale sur un territoire donné, le plus souvent en l’absence de toute intervention humaine. L’agronomie en revanche s’efforce de tirer le meilleur parti des atouts de ce territoire pour nourrir les animaux et les hommes. L’une se demande comment conserver l’équilibre préétabli, l’autre comment le bouleverser au profit des hommes. »

En clair, si l’écologue observe et conserve, l’agriculture agit et transforme. C’est-à-dire « utilise la nature à son profit ». « Ce fut le but incontesté de centaines de générations de paysans qui ont utilisé tout l’espace disponible avec, jusqu’il y a un quart de siècle, le soutien de toute la population », rappelle Jean de Kervasdoué.

Depuis, l’agriculture – tout comme le reste de la société– a connu une immense révolution. Elle a bouleversé nos campagnes, mais est restée intacte dans nos imaginaires. « En un demi-siècle, la France paysanne a disparu, et avec elle l’équilibre d’hier ; néanmoins il existe toujours un équilibre, mais il a changé de nature », note l’auteur. Côté pile, c’est la disparition des basses-cours et du chant du coq, « cette très matinale pendule écologique ». Côté face, c’est le fait qu’un agriculteur nourrit aujourd’hui soixante personnes, contre à peine cinq en 1945, soulageant ainsi « une grande partie des Français des contraintes de la terre ».

La peur au ventre

Dans le chapitre « Alimentation, ils se sont tant trompés », l’auteur revient brièvement sur les raisons de cette peur au ventre qui s’est installée depuis une dizaine d’années : « Les conseils alimentaires inondent les médias et produisent une lucrative cacophonie. Un nombre croissant de Français(es) passent à table comme s’ils entraient dans une pharmacie, en se demandant à chaque bouchée si elle fait grossir, si elle est bourrée d’oméga-3, si elle a les bonnes vitamines et la juste dose d’oligoéléments. » Il pointe du doigt le rôle évident des médias et revient notamment sur les chiffres « bidons » de l’émission Cash Investigation, diffusée en septembre 2016.

« La perte de confiance semble peu s’appuyer sur des données objectives, mais semble être due à la manière dont sont ”informés” les Français. Les émissions et articles où les journalistes illustrent leur a priori, en orientant le choix des thèmes et la manière dont ils sont traités, abondent. »

Mais cela n’explique pas tout. L’auteur aborde également un point essentiel du conservatisme français : celui de l’administration. En France, les fonctionnaires sont civilement et pénalement responsables des décisions qu’ils prennent, ce qui ajoute une hyper prudence paralysante, estime Jean de Kervasdoué. « Rien d’étonnant alors que, dans l’administration française, la peur règne », se désole-t-il. « Que ce soit au ministère de l’Agriculture et plus encore au ministère de la Santé, les perquisitions des juges se succèdent et les fonctionnaires se méfient de tout ce qu’ils écrivent. Il est devenu impossible d’évoquer dans une note interne le fait qu’une nouvelle ”précaution” – par là il faut entendre de nouvelles normes et de nouveaux règlements – est totalement déraisonnable parce qu’elle va coûter plusieurs dizaines de millions d’euros à la collectivité pour des bénéfices potentiels limités, incertains, voire nuls. Seul le risque hypothétique compte », poursuit-il. Au final, cette politique de l’éternel parapluie pèse sur la facture du consommateur : « Les peurs du consommateur structurent seules l’action publique. L’État réglemente. Les producteurs subissent. Les consommateurs en payent le prix quand ils achètent français. »

Les perspectives que dessine Jean de Kervasdoué ne sont franchement pas réjouissantes. On aurait apprécié un épilogue, dans lequel l’auteur dresse ses perspectives, son projet. Jean de Kervasdoué a décidé de rester sur le plan de la critique, très plaisante à lire au demeurant...

Ils croient que la nature est bonne, Jean de Kervasdoué
Robert Laffont, octobre 2016
17 euros

écologie politique agronomie