revue de livre 09 | 11 | 2004

L’épopée inachevée des paysans du monde

Après la publication en 2001 de La longue marche des paysans français, L’épopée inachevée des paysans du monde entraîne le lecteur dans une promenade historique et géographique dans le monde agricole.

Rédigé avec passion, le deuxième tome de la Trilogie paysanne de Louis Malassis, L’épopée inachevée des paysans du monde, rappelle deux évidences trop souvent oubliées : d’une part, c’est l’agriculture productive qui a libéré la majorité de la population de l’obligation de se procurer sa nourriture, pour pouvoir se consacrer à d’autres occupations plus créatrices. D’autre part, les paysans, eux, n’ont bénéficié que très tardivement des progrès sociaux qu’ils avaient ainsi rendu possibles. Louis Malassis souligne que malheureusement, beaucoup de paysans en sont encore privés : « Longue est la marche des paysans du monde, pour se libérer de leurs servitudes historiques ; pour être reconnus comme citoyens à part entière (...) pour sortir de la pauvreté et atteindre les objectifs élémentaires de l’économie humaine, pour vivre dans la dignité et le respect...  ».

Les trois grandes périodes agricoles

Membre de l’Académie d’agriculture de France, l’auteur divise l’histoire de l’humanité en trois grandes périodes : le préagricole, l’agricole et l’agro-industriel. « La durée de chacun de ces âges est très inégale : si le temps humain est de l’ordre de trois millions d’années, la durée du préagricole est de 2.990.000 ans, celle de l’agriculture d’environ 10.000 et celle de l’agro-industrie d’environ 200 ». Rapportées sur une échelle d’un an, l’agriculture commencerait en décembre et l’agro-industrie le 31 décembre, tard dans la soirée. C’est lors de cette “soirée” que l’activité des cultivateurs a le plus fortement évolué, permettant enfin leur émancipation.

La période préagricole, principalement marquée par la maîtrise du feu, fut celle où les paysans domestiquèrent les quelques centaines de plantes sauvages qui - sur les 200.000 espèces à fleurs existant ou ayant existé - serviront à nourrir toute l’humanité. « Actuellement, une douzaine de plantes seulement représentent 80% du tonnage de la production alimentaire mondiale ; les céréales à elles seules fournissent la moitié des calories ingérées dans le monde », explique Louis Malassis. Il poursuit : « On peut estimer que les premiers paysans domestiquèrent tout le végétal domesticable, puisqu’aucune espèce importante n’a été ajoutée depuis la préhistoire  » !

La deuxième période, marquée par l’aménagement du territoire et l’utilisation de l’agriculture irriguée, qui a permis l’éclosion des premières grandes civilisations en Mésopotamie, en Chine ou aux Amériques, est caractérisée par une sous-alimentation quasi permanente des peuples, régulièrement soumis aux famines. Celle de 1693-1694 fit plus de 1.500.000 morts en France. Cette période est également celle de la soumission politique. Révoltes et répressions constituaient le lot quotidien du monde paysan : « A l’âge agricole, partout dans le monde, les paysans furent dépendants de maîtres. Le triomphe de l’agriculture ne fut pas celui des paysans (...) Pauvreté et misère touchaient la plupart des paysans du Moyen Age, à l’exception de quelques riches laboureurs. A la misère quotidienne s’ajoutaient les grands malheurs, si fréquents aux XIVe et XVe siècles  », explique Louis Malassis, qui ajoute avec un grain d’ironie : «  Nos contemporains, à la recherche du « bon vieux temps », n’en trouveront pas trace au Moyen Age ».

Voyage à travers le monde

Après ce voyage historique, Louis Malassis consacre le reste de son livre à un véritable itinéraire géographique, qui nous éclaire sur « la marche vers la conquête d’une vie meilleure  » des agriculteurs du reste du monde. De l’Afrique à l’Asie, des paysans amérindiens aux aborigènes australiens, chaque région, chaque type d’agriculture, sont décrits. L’auteur note surtout que «  les écarts se creusent, certains paysans sont encore proches de la ligne de départ ».
Pourtant, nulle part dans le monde, les paysans ne sont ignorants ; ils sont simplement privés des outils élémentaires du savoir : lire, écrire, compter. En Occident, « c’est seulement vers le milieu du XXe siècle que l’enseignement agricole connut un certain succès, encore était-il considéré comme une catégorie “à part”, en marge de l’enseignement général. »
L’on mesure ainsi tout l’effort qu’il reste à fournir pour que l’ensemble des agriculteurs du monde atteigne l’objectif de ne plus être « considérés comme une catégorie à part au sein des sociétés ».

Ce thème sera développé dans le troisième volet de la Trilogie paysanne de Louis Malassis.

L’épopée inachevée des paysans du monde
Louis Malassis
Editeur Fayard
524 pages, 26 euros

histoire économie

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