revue de livre 31 | 05 | 2005

L’impasse alimentaire ?

Nicolas Hulot : faites ce que je dis !

Dans son livre L’impasse alimentaire ?, Nicolas Hulot brosse un portrait apocalyptique des méfaits de l’agriculture. Les solutions qu’il propose ne semblent cependant pas le concerner.

Dans une interview aussi longue que complaisante, Madame Figaro du 16 octobre 2004 donne la parole à l’écologiste du Président, Nicolas Hulot. Pour l’auteur de L’impasse alimentaire ? (Editions Fayard, septembre 2004), ouvrage composé d’une série d’interventions des membres de son Comité de veille écologique, « il nous est impossible de poursuivre dans la voie de l’agriculture productiviste telle qu’elle est pratiquée depuis un quart de siècle sous la gouverne des industries agroalimentaires. » D’après lui, l’agriculture serait responsable de « l’érosion des sols, des changements climatiques, de la dégradation de la qualité de l’air et de l’eau, de la disparition de milliers d’espèces de plantes et d’animaux sauvages et domestiques. Dans nos assiettes, notre alimentation, polluée par les pesticides et les engrais, affecte notre santé et compromet l’avenir de nos enfants. » Rien que cela !

Nicolas Hulot ne fait pas partie des écologistes extrémistes. Il se veut responsable, refusant toute vision doctrinaire. Son livre n’a pour vocation que de « participer à l’information, nourrir la réflexion et le débat », en « tentant de discerner le rationnel de l’irrationnel, mettre en lumière la vérité. »

Si ce positionnement semble sage, les propos de son livre constituent un banal cocktail d’amalgames, d’omissions et de contrevérités. Lylian Le Goff, responsable de France Nature Environnement, rappelle dans ces pages que l’Ifen (Institut français de l’environnement) a dénoncé « la contamination générale des eaux par les pesticides ». Puis il relate qu’une étude publiée en 2000 [sic] « révèle que les pesticides menacent gravement 90% des eaux de surface et 57% des nappes souterraines ». Il omet par la même occasion de signaler que selon l’Ifen, seulement 1% des eaux superficielles sont qualifiées de problématiques (voir A&E N°17). Avec la nostalgie typique des écologistes, il déclare qu’« il y a une cinquantaine d’années, l’alimentation ne posait pas de problèmes de qualité ni de pollution ». Rien ne filtre évidemment sur les 15.000 décès dus aux intoxications alimentaires dans les années 1950, rapportés par Mme Dominique Bodin-Rodier dans son excellent ouvrage La guerre alimentaire a commencé, qui est cité par le Rapport parlementaire sur la sécurité alimentaire de juin 2004.

Des engrais aux pesticides

Autre intervenant du livre de Nicolas Hulot, Philippe Desbrosses, qui se qualifie de « docteur en sciences de l’environnement », explique qu’« en mangeant 2 fois moins de steaks, la population américaine économiserait de quoi sustenter 60 millions de personnes qui meurent de faim chaque année ». Il admet néanmoins qu’il s’agisse là « d’un raccourci facile », mais les raisonnements simplistes ne l’effrayant pas, il affirme ensuite que « les engrais artificiels épuisent les matières organiques, accélèrent la disparition de cette couche superficielle de la terre qu’est l’humus et modifient la structure du sol, lequel a ensuite beaucoup de mal à retenir l’humidité ». Avant de conclure : « Sur le chemin qui mène au désert, ces engrais artificiels (...) contribuent à l’épuisement des sols ». Or, quel agronome sérieux oserait établir une relation aussi simple et directe entre engrais, humus et épuisement des sols ? Depuis quand l’apport en engrais conduit-il à la désertification ? Philippe Desbrosses poursuit : « Plusieurs études ont été réalisées, dont une en Ile-de-France, qui révèlent que dans les familles utilisant des pesticides au jardin ou dans la maison, les enfants sont plus fréquemment victimes de lymphomes et de tumeurs au cerveau. ». De quelles études s’agit-il ? Quelles sont ses références ? Les seules sources citées sont, comme par hasard, Dominique Belpomme et Charles Sultan, dont les hauts faits n’auront pas échappé aux lecteurs d’A&E !

L’unique alternative

Quelles solutions à l’agriculture productiviste proposent M. Hulot et ses amis ? Les pratiques de l’agriculture « raisonnée » prônée par réseau Farre n’obtiennent même pas la grâce des auteurs. Cette fois-ci, l’accusation est portée par le « philosophe » Dominique Bourg, qui a pourtant été invité au colloque annuel 2004 de Farre par sa présidente, Christiane Lambert ! Dans L’impasse alimentaire ?, il reproche à l’agriculture raisonnée de « [ne pas remettre] en cause les grands principes de l’agriculture industrielle - elle utilise toujours pesticides et engrais chimiques, pratique l’élevage industriel, recourt à la mécanisation et accepte en bloc les OGM. Sans compter qu’à l’origine, il n’y avait au sein de ce mouvement aucun souci véritable de l’environnement. Il s’agissait uniquement d’un moyen de restaurer l’image de l’agriculture, accusée de tous les maux. » Mme Lambert appréciera !

Selon François Plassard, docteur en économie, il ne reste qu’une seule alternative : « soutenir des pratiques paysannes et/ou bio. » Cependant, comme l’agriculture bio ne fait pas vraiment recette - panne imputée, cela va de soi, aux firmes agrochimiques et à la politique agricole commune -, c’est au citoyen de se mobiliser. « A l’heure de la grand-messe du développement durable, les plus éclairées des conventions internationales, confrontées à l’influence des lobbies et aux égoïsme nationaux, demeureront lettre morte si les citoyens ne se mobilisent pas », lance Lylian Le Goff. François Plassard renchérit : « Si nous voulons vraiment que ça change, les solutions peuvent et doivent passer par chacun d’entre nous ».

Cette mutation sera sûrement plus facile pour un Nicolas Hulot qui, à la veille de son départ à la rencontre des aborigènes australiens, ose se demander « en quoi l’avion améliore la condition humaine. » Voyage qui ne fait pas vraiment exception dans le mode de vie pas très durable du plus célèbre globe-trotteur français : « Je viens deux fois deux jours par mois à Paris et fais quatre grands voyages par an (à venir, l’Éthiopie et l’Antarctique). Le reste du temps, je me partage entre la montagne corse, où je vis, et la Bretagne nord. » Pour qui accuse les émissions de gaz à effet de serre d’être la pollution majeure, voilà un mode de vie tout à fait incompatible avec la survie de la planète !

L’illusion du progrès ?

Pourquoi l’agriculture productiviste est-elle tant méprisée ? C’est parce qu’elle est assimilée à l’industrie, c’est-à-dire à la transformation de la nature par l’homme. Or, nous explique Nicolas Hulot, « les gens croient que c’est l’industrie qui pourvoit à leurs besoins, mais c’est la nature ! Cet ordre qui nous paraît éternel est éphémère, fragile, en sursis. » Nous vivons en pleine illusion, poursuit-il, « même si l’espérance de vie a augmenté et la mortalité infantile diminué, nous sommes dans une illusion de progrès. » Peut-être pourrait-on proposer à M. Hulot de ne vivre qu’avec les produits de la nature, de se passer d’hélicoptères et d’avions, d’abandonner caméras, multimédias et colloques internationaux, et surtout de renoncer au financement de ses activités par l’industrie, par EDF, ou encore par l’Oréal et TF1, symboles s’il en est de cette société de consommation tant décriée.

« Faites ce que je dis, ... » !

L’impasse alimentaire
Nicolat Hulot, le Comité de veille écologique et Karine Lou Matignon
Editions Fayard
septembre 2004
236 pages
16 euros

écologie politique pesticides agronomie

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