La décroissance : un projet exclusivement anticapitalist

revue de livre 29 | 08 | 2011

La décroissance : un projet exclusivement anticapitalist

Face aux excès de la société de consommation et à la perte de repères entraînés par les grands changements politiques, culturels et économiques de ces deux derniers siècles, le repli vers plus de simplicité et de convivialité constitue une alternative certes séduisante. Le mouvement de la Décroissance, incarné par le philosophe Paul Ariès, espère ainsi se saisir du profond malaise actuel pour « renouveler l’offre politique », par un projet qui se veut résolument anticapitaliste, anticonsumériste et antiproductiviste.
« Notre courant a remporté une demi-victoire en imposant certains de nos thèmes dans les débats de société », se félicite le philosophe dans sa préface à l’ouvrage d’Anne Frémaux, La nécessité d’une écologie radicale. Paul Ariès fait ici clairement allusion à la vulgarisation de thèmes comme la relocalisation contre le mondialisme ou la simplicité volontaire contre « le mythe de l’abondance ».

Toutefois, la victoire ne sera acquise qu’avec « une révolution anthropologique qui concerne tous les aspects de la vie de l’homme », écrit celui qui se veut l’héritier de l’écologie politique des années 1960-1970. C’est-à-dire de l’écologie radicale. À la différence près que les Objecteurs de croissance ne s’engagent pas « parce qu’il y a le feu à la planète », mais parce qu’ils sont « amoureux de la vie bonne ». « Notre décroissance sera gourmande ou ne sera pas », explique Paul Ariès, dont le discours ne se veut surtout pas rabat-joie. La décroissance n’est ni la récession, ni la croissance négative.

« La décroissance vise à définir de nouvelles modalités non inégali- taires du vivre-ensemble au sein des pays riches comme entre pays riches et pays pauvres », explique la philosophe Anne Frémaux, qui définit trois chantiers essentiels : l’économie, la politique et la philosophie. Il s’agit de « s’attaquer au mythe de la Croissance et à toutes les tentatives de récupération de l’enjeu écologique par le système productiviste actuel » ; de « s’attaquer à la construction représentative de la démocratie qui masque un ”despotisme doux” empêchant les citoyens de participer aux affaires publiques », et de « s’attaquer au modèle humaniste qui fonde notre société moderne : modèle qui sépare l’homme de la nature pour mieux lui permettre de la dominer et de l’exploi- ter comme une ressource ».

Le capitalisme Vert

La critique du capitalisme Vert d’Anne Frémaux n’a rien d’original. « Le capitalisme Vert, que ce soit dans sa prétention à tirer profit du drame écologique (green business) ou dans sa tentative d’auto-blanchiment (green
washing), n’est pas, c’est le moins qu’on puisse dire, un modèle idéal de développement durable. Il n’est même pas un modèle réaliste »
, ironise la philosophe. De même, son réquisitoire contre la société « abondante » reprend
pour l’essentiel les théories d’André Gorz et d’Ivan Illich, énoncées il y a une quarantaine d’années. Anne Frémaux reprend notamment la définition de la pauvreté de Gorz, qui serait un concept relatif (on est toujours le pauvre de quelqu’un), contrairement à la misère, qui consiste à ne pas pouvoir assouvir ses besoins élémentaires (manger à sa faim, se soigner, avoir un logement décent, se vêtir). Pour la philosophe, l’innovation technologique ne serait rien d’autre qu’un moyen d’aliénation supplémentaire au service d’une économie destructrice, provoquant frustration sur frustration. Que ce soit la machine à laver, la télévision ou le téléphone portable, tous ces objets ne répondraient qu’à un « besoin social d’intégration » ou de « différenciation ». Bref, à l’en croire, l’essentiel de la population occidentale agirait comme un ensemble de marionnettes manipulées par les infâmes capitalistes avides de profits. Seuls les Décroissants se seraient affranchis de l’emprise du Grand Capital...

Vers un despotisme Vert ?

Bien qu’Anne Frémaux mette en garde contre « le risque de despotisme écologique [qui peut] venir de gauche comme de droite », sa conception de la « liberté des modernes », qu’il faudrait « dépasser », laisse un goût amer. Car hormis quelques élus qui auraient tout compris, le reste de la population –c’est-à-dire « le peuple »–ne serait que la victime d’un lavage de cerveau collectif, entrepris dès l’école de la République : « On y apprend de manière mécanique des savoir-faire techniques ”utiles” ou des savoirs cloisonnés ». Ainsi, les jeunes esprits seraient « dépossédés dès le plus jeune âge de leur force créa tive ». Si la Décroissance n’attire qu’un nombre extrêmement marginal d’adhérents, c’est essentiellement en raison du caractère conformiste de la population, qui n’aurait toujours pas été touchée par la Révélation des Pères de la Décroissance. D’où la nécessité de « décoloniser notre imaginaire ».

À aucun moment, Anne Frémaux n’envisage que d’autres projets de société aussi respectables que le sien puissent exister. « La société de rêve (du spectacle) nous a isolés derrière notre écran numérique qui nous assure que de toute façon, quoi qu’il arrive, la Science Divine et la technologie réparatrice de ses propres maux, nous sauvera [sic]... À moins que nous ne prenions finalement plaisir à assister à notre propre mort, si c’est depuis la petite lucarne de l‘écran TV que nous la voyons : ce sera le dernier grand film grand spectacle grandeur nature. »

Chassez le sermon, il revient au galop…

La nécessité d’une écologie radicale, Anne Frémaux - Édition Sang de la Terre, 2011- 14 euros.

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