revue de livre 21 | 08 | 2005

Le Commerce Inéquitable

Sur le marché des matières premières, la mondialisation a provoqué un véritable « tsunami », plongeant les paysans du monde dans une concurrence à armes inégales avec les grandes multinationales et les traders. Quand au commerce équitable, ce n’est rien d’autre, pour l’auteur, qu’un alibi commode pour décideurs et consommateurs en panne d’idées.

C’est avec brio que Jean-Pierre Boris, rédacteur en chef à Radio France Internationale, retrace l’histoire de cinq matières premières (le cacao, le café, le coton, le riz et le poivre), dans son ouvrage Commerce inéquitable, publié aux éditions Hachette en mai 2005. Ces cinq études de cas illustrent parfaitement les conséquences du « tsunami libéral » auquel sont aujourd’hui soumis les paysans du monde. Elles offrent par ailleurs la démonstration de la guerre sans pitié que se livrent - par traders londoniens interposés - certaines multinationales, de l’absurdité absolue des exigences de la Banque mondiale et du FMI (toujours présents lorsqu’il s’agit de démanteler les quelques structures de régulation des marchés existantes), et du manque de coordination politique entre chefs d’Etat, impuissants face à un marché hautement sophistiqué.

La fin du cacao ivoirien

Prenons l’exemple du cacao : après plus de 30 ans de politique dirigiste, Félix Houphouët-Boigny, Président de la Côte d’Ivoire, laisse un pays dont l’épine dorsale économique repose principalement sur l’agriculture exportatrice du cacao. Au sommet, un organisme centralisateur : la toute-puissante Caisse de stabilisation (Caistab). Toute-puissante - car elle arrose tout ce qui s’arrose au pays de la fève noire - jusqu’en 1988, date à laquelle « les marchés » engagent un bras de fer avec le pouvoir du pays. C’est l’époque où l’industrie américaine du chocolat - Mars, Hershey et Cadbury - « [prend] conscience de l’intérêt de contrôler directement le cacao ivoirien. » De leur côté, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international découvrent les vertus de « la bonne gouvernance  », ce qui se traduit par la volonté de se débarrasser de la Caisse de stabilisation afin d’ouvrir l’économie du pays. Les autorités politiques ivoiriennes ont beau se débattrent pendant plusieurs années, le combat inégal s’achève par la mort programmée de l’organisme stabilisateur, en 1999. Cette année-là, les grandes compagnies étrangères Cargill et Archer Daniel Middland (ADM) s’installent à San Pedro et dans les faubourgs d’Abidjan.

Selon Jean-Pierre Boris, « ces entreprises américaines ne se contentent pas d’exporter des fèves à l’état brut. Elles en transforment aussi une partie sur place. De gros investissements ont été consentis. Pas question de laisser les équipements tourner à vide. Elles vont s’employer à acheter des fidélités en brousse, à mettre la main sur des réseaux d’intermédiaires qui achemineront le cacao vers leurs usines. » Les deux multinationales proposent alors aux paysans un prix d’achat largement supérieur à celui du marché mondial. Pour les concurrents locaux, c’est la politique de la terre brûlée, car « sans le soutien d’une multinationale, sans accès à un crédit bon marché, sans maîtrise des techniques financières et boursières les plus sophistiquées, impossible de suivre les prix imposés par Cargill et ADM. » La mise à mort de la Caistab a eu pour conséquence d’ouvrir grand les portes aux deux géants américains, qui se partagent le gâteau du chocolat, et ne garderont une politique de prix élevés... que le temps nécessaire pour éliminer les concurrents ! « En 1987, calcule un exportateur français, il fallait à un paysan ivoirien deux années de travail sur une plantation de cacao de dix hectares pour s’acheter une Peugeot 404. A l’orée du XXIe siècle, pour s’offrir une voiture de même valeur, le planteur devra travailler dix ans sur une plantation de cent cinquante hectares. C’est ce qu’en langage savant on appelle “la dévalorisation des termes de l’échange“  » ! Aujourd’hui, la situation de la Côte d’Ivoire est accablante, constate Jean-Pierre Boris, car « la belle machine à produire du cacao et des richesses mise au point au début des années 1950 » est à l’agonie.

Du café pour Nestlé

L’histoire du café est différente. Officiellement, on assiste aujourd’hui à la « réussite » du Brésil et du Vietnam, au détriment de l’Afrique et de l’Amérique centrale. Or, l’effondrement des cours consécutif à la disparition de la politique des quotas, mise en place dans les années 60 avec la création de l’Organisation internationale du café (dont l’objectif était de maintenir les prix à un niveau rémunérateur pour les producteurs et acceptable pour les consommateurs), a d’abord permis aux traders de Londres et de New York de jouer sur les oscillations permanentes des prix.En effet, comme l’a révélé Stefano Ponte, un chercheur italien, le volume de café négocié sur les marchés à terme en 1980 était quatre fois supérieur au volume physique qui s’échangeait réellement.Onze ans plus tard, en 1991, les fonds d’investissement avaient triplé leur mise. C’està- dire que pour chaque kilo de café consommé, 12 kilos virtuels avaient fait l’objet d’un échange sur les marchés financiers. Cependant, les grands gagnants sont incontestablement les industriels des pays développés Nestlé, Philip Morris, Sara Lee et Procter & Gamble, qui torréfient à eux seuls plus de la moitié des volumes de café vendus dans le monde. Alors qu’au début des années 1990, les pays producteurs (qui produit 56% du café soluble consommé sur la planète grâce au robusta vietnamien, réputé pour sa mauvaise qualité) déplore cette situation et renvoie la responsabilité vers les grandes chaînes de supermarchés comme Walmart, Tesco ou Carrefour. S’il est excessif d’imputer au seul Nestlé la responsabilité de la situation, il faut savoir que ce grand torréfacteur a mis en place un mécanisme d’achat « qui s’apparente à un système très sophistiqué de torture économique  », explique l’auteur. Il s’agit d’un appel d’offres sur Internet, « un véritable jeu du chat et de la souris », où les négociants sont encouragés à baisser leur prix au maximum. « Début septembre 2004, la multinationale suisse a de cette manière acheté en quelques heures 120.000 tonnes de robusta, l’équivalent de ses besoins pour 2005.La vente s’est conclue par un différentiel de -145 dollars pour la production vietnamienne, de -170 pour la production ivoirienne. C’est-à-dire que Nestlé s’est assuré de gros volumes de café 145 ou 170 dollars moins chers que le prix officiel affiché sur le marché à terme de Londres, la référence pour le robusta. “J’en pleurais“, dit un négociant londonien, qui a passé quelques moments douloureux face à son ordinateur. » Pourtant, la perte pour ce négociant n’est rien comparée à celle qu’ont subie les paysans du Costa Rica, du Nicaragua, du Cameroun ou du Salvador, poussés au mieux à la faillite, au pire à la famine.

L’escroquerie du commerce équitable

Face à ce constat, le verdict de l’auteur n’est pas particulièrement original : « La dérégulation à laquelle on a assisté depuis le début des années 1980 contribue à ruiner les paysans et les Etats nationaux.  » Et Jean-Pierre Boris ne voit pas l’avenir en rose, convaincu que « la crise ne fait (...) que commencer. Au cours des prochaines années, le poids des fonds d’investissement spéculatifs étant appelé à se renforcer de manière très significative, l’instabilité des cours sera croissante. » Pour le journaliste, « il serait suicidaire de laisser le système évoluer ainsi. Il faut d’urgence mettre en place une série de mesures pour protéger les paysans. » La solution résiderait-elle dans le commerce équitable, considéré comme la panacée par les médias, qui « narrent à satiété les retombées positives de ce commerce d’un nouveau genre  » ? Sûrement pas, selon l’auteur, pour qui le commerce équitable n’est rien d’autre qu’une « escroquerie intellectuelle ». « L’hypocrisie a même gagné les couloirs du Palais-Bourbon à Paris : l’Assemblée nationale française n’achète que du café équitable. Entre deux débats, entre deux commissions, les députés sirotent un café au goût de compassion, ce qui est certainement plus facile que de chercher à régler le problème par des voies politiques ! », ironise Jean-Pierre Boris.

Aveuglés par le tapage médiatique, nous en viendrions presque à oublier les faits : « Sur l’échelle mondiale du commerce, le créneau “équitable“ ne représente rien », explique le journaliste. En ce qui concerne le café, les 19.000 tonnes réparties sur les étalages des pays consommateurs via le commerce équitable correspondent à 0,3% environ de la récolte mondiale annuelle, et les 40 millions de dollars de bénéfices supplémentaires se partagent entre... 550.000 paysans : « cela fait 72 dollars par tête et par an. 6 dollars ou 5 euros pas mois ! Fabuleux résultat ! » En outre, contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, le « fair trade » ne profite pas aux plus pauvres. « La plupart du temps, les bénéficiaires en sont les communautés paysannes les plus soudées, les plus dynamiques, celles où le niveau d’éducation est déjà le plus élevé. Elles seules sont capables de maintenir le contact avec les ONG qui soutiennent le commerce équitable, d’affronter les questions commerciales et les contrôles techniques qui sont imposés. Le commerce équitable contribue donc, bien involontairement, à marginaliser encore les plus misérables.  »

Par ailleurs, la logique de pouvoir inhérente à toute structure humaine pousse les coopératives à retenir une part croissante du prix équitable, et en bout de chaîne, le petit paysan ne reçoit, comme d’habitude, que ce qu’on veut bien lui donner : « En moyenne, sur 140 cents de prix officiel pour chaque livre de café, environ 50 sont ponctionnés par la coopérative. Ce filtrage explique les réticences de certains paysans, constatées sur le terrain par les chercheurs, en particulier au Chiapas, dans le sud du Mexique. »

Enfin, le commerce équitable introduit un nouvel acteur : le certificateur. « Le commerce équitable opère donc un véritable tour de passe-passe, substituant un intermédiaire à un autre (...) On retrouve toujours l’exportateur, le négociant, le torréfacteur et le vendeur final. » Certains y voient une occasion supplémentaire de « faire du beurre », comme ce chocolatier bordelais qui a commencé à vendre des tablettes de chocolat équitable. Mais « un détail clochait, qui ne pouvait qu’échapper aux consommateurs. Ce chocolatier, excellent professionnel au demeurant, s’approvisionnait en masse et en beurre - les deux dérivés du cacao qui permettent de fabriquer le chocolat - auprès du numéro un mondial de la spécialité, le suisse Barry Callebaut . Interrogé à Londres, un trader en tombait à la renverse. Pour lui, Barry Callebaut au royaume du commerce équitable, c’était Al Capone chez les bonnes soeurs », relate Jean-Pierre Boris. Et les exemples de ce genre de manipulations pullulent. Ainsi, la multinationale Procter & GambIe (l’un des principaux acteurs du marché du café, via sa filiale Philip Morris) a discrètement lancé en 2003 quelques marques de café équitable sous l’étiquette Millstone. Le chocolatier français Cémoi achète 800 tonnes de cacao « équitable » pour percevaient 40% du prix du paquet vendu dans le commerce de détail, dix ans plus tard, ils n’en perçoivent plus que 9%. Pourtant, les gains générés par la vente ont doublé et représentent 65 milliards de dollars. Officiellement, Nestlé redorer son image, alors qu’il importe 40.000 tonnes de cacao au prix du marché en Côte-d’Ivoire...

Au final, « par le discours lénifiant et charitable qui est le leur, les partisans du commerce équitable se font les complices des grandes multinationales qui profitent de la situation », poursuit le journaliste de RFI.Pour lui, « le vacarme fait autour de ce phénomène contribue à occulter les vrais problèmes : ceux posés par la disparition des grands accords internationaux et des caisses nationales de péréquation là où elles existaient. » Pire, l’énorme bulle médiatique qui entoure ce phénomène de mode laisse accroire que le commerce équitable constitue une alternative au commerce mondial actuel, alors que la course aux prix les plus bas ne connaît pas de limite, « le succès des centres hard discount le prouve. »

Pour autant, il ne s’agit pas de laisser les producteurs de café, de cacao ou de coton des pays tropicaux, seuls face au marché, ni de revenir au système des quotas, ce qui « semble impossible dans la configuration politique internationale actuelle. » Entre autres mesures, l’auteur propose d’associer les paysans producteurs aux bénéfices réalisés par les grandes multinationales, ou encore d’exiger qu’une partie des taxes perçues par les Etats importateurs soit affectée à un fonds, une sorte de caisse mondiale de péréquation. La volonté politique nécessaire à un tel changement exige cependant un peu plus que les belles publicités de l’association Max Havelaar.

Commerce Inéquitable, Le roman noir des matières premières
Jean-Pierre Boris
Hachette Littératures / RFI
Mai 2005
17 euros

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