Vincent Tardieu / L'étrange silence des abeilles

revue de livre 05 | 10 | 2009

Vincent Tardieu / L’étrange silence des abeilles

Le livre L’étrange silence des abeilles, de Vincent Tardieu, journaliste scientifique spécialisé en écologie, pourrait parfaitement constituer la suite de notre ouvrage Abeilles, l’imposture écologique. En effet, l’auteur reprend l’enquête là où nous l’avions laissée trois ans auparavant. Présentant une investigation riche en rencontres en France et surtout aux Etats-Unis, Vincent Tardieu recense toutes les hypothèses énoncées dans nos derniers chapitres (qui à l’époque avaient suscité quelques critiques de la part du monde apicole) : la piste espagnole (Nosema Ceranae), les travaux des équipes américaines (en particulier sur le virus IAPV), le rôle essentiel et mondialement reconnu du varroa, mais aussi celui des insecticides (apicoles comme agricoles) ; sans oublier, bien entendu, l’impact de la biodiversité et des techniques modernes apicoles sur les colonies (transhumances, nourrissements, appauvrissement génétique des reines, etc.). Au terme d’un parcours très méthodique et rigoureux, l’auteur parvient sans problème à convaincre son lecteur qu’il n’y a pas un unique coupable : « Seulement une bande de scélérats qui conjuguent leurs méfaits pour abattre les colonies ». Métaphore toute en couleurs pour désigner ce que l’Afssa a baptisé depuis plusieurs années, et plus scientifiquement, « les causes multifactorielles du dépérissement des abeilles ». Reste à en définir la hiérarchie. « Varroa ou pesticides : qui fait la poule et qui fait l’œuf ? », se demande ainsi l’auteur, pour simplifier les termes du débat. « Franchement, personne n’en sait rien aujourd’hui », répond, bien sagement, Yves Le Conte, apidologue à l’Inra d’Avignon. Un discours qui tranche avec certaines certitudes – et qu’il est certes plus aisé de tenir en 2009 qu’en 2006.

L’auteur n’hésite pas à jeter quelques pavés dans la mare apicole du politiquement correct, ce qui rend l’ouvrage particulièrement plaisant. Qui n’a pas entendu la fameuse proposition attribuée à Albert Einstein sur la disparition de l’humanité quatre ans après celle des abeilles ? « Je tiens toutefois à rassurer le lecteur. Car nous survivrons à la disparition des abeilles », ironise Vincent Tardieu, qui rappelle que le Prix Nobel n’est en rien l’auteur de cette « prédication millénariste qu’ont repris en chœur tous les médias de la planète ». Le risque de disparition d’Apis mellifera est-il réel ?, se demande d’ailleurs le journaliste scientifique. « La plupart du temps, personne dans les médias ne fait la distinction entre les abeilles sauvages et les abeilles d’élevage. Or le problème de leur mortalité ne se pose pas à l’identique. En effet, avec A. mellifera, nous sommes dans un système totalement artificiel : ces effectifs sont d’abord... ceux que les apiculteurs décident qu’ils soient », souligne l’auteur. Il constate qu’en France, le nombre de colonies de cette productrice de miel demeure à peu près stable depuis 1994 : environ 1,3 million. Un nombre bien constant pour une espèce en voie de disparition ! En revanche, celui des apiculteurs, comme celui de tous les secteurs agricoles, est en baisse permanente depuis 10 ans. A se demander si la crise de l’abeille n’est pas une crise de l’apiculture…

Autre « évidence » mise à mal par l’auteur : sans Apis mellifera, il n’y aurait plus de fruit ni de légume. Certes, l’abeille d’élevage demeure une pollinisatrice essentielle. Mais son rôle exact a peut-être été un peu surestimé, poursuit Vincent Tardieu. « Longtemps, on a en effet pensé et diffusé parmi le grand public l’idée qu’A. mellifera était l’espèce d’abeilles la plus efficace pour remplir cette fonction essentielle pour l’alimentation humaine et la biodiversité », écrit-il. « Et si ce n’était pas le cas ? Si ce n’était qu’un formidable bluff ? », s’interroge le journaliste, qui prend à témoin « plusieurs évaluations de l’impact des espèces d’abeilles sur la pollinisation des cultures, […] qui sont venues mettre à mal la réputation flatteuse de Maya l’abeille ». Encore du politiquement incorrect...

On pourrait poursuivre ainsi la liste d’exemples de vérités « révélées » que Vincent Tardieu démonte habilement. Le journaliste ose même une hypothèse audacieuse : il suggère que Nosema Ceranae, le fameux protozoaire mis en évidence par le chercheur catalan Mariano Higes, pourrait être « cet “apicide” dont les colonies françaises ont été victimes au cours des années quatre-vingt-dix, et pour lequel les mouvements apicoles tricolores ont si bruyamment accusé le Gaucho et le Régent TS ». Nul doute que ces propos placeront l’auteur parmi les rangs infréquentables des « négationnistes des pesticides ». Sauf que Vincent Tardieu s’est trouvé un allié de taille : l’écotoxicologue de l’Inra d’Avignon Luc Belzunces, qui trouve cette hypothèse tout à fait plausible. « Au regard de nos données expérimentales actuelles, cette piste fait partie selon moi des hypothèses sérieuses… », lui a en effet confié le spécialiste en mai dernier. « Voilà qui en fera grincer des dents de ce côté-ci des Pyrénées », poursuit le journaliste.

Bref, ce livre est très dense et plaisant à lire. Néanmoins, il aurait mérité un chapitre supplémentaire, qui aurait consisté à s’interroger sur l’entêtement inconditionnel des principaux syndicats français apicoles (et surtout de l’Unaf) à focaliser leur action sur les pesticides agricoles au détriment de toutes les autres pistes. Comme le note Vincent Tardieu, « à écouter les mouvements apicoles, on a parfois le sentiment que la menace virale s’est arrêtée à nos frontières. Comme un certain nuage radioactif le 29 avril 1986 en provenance de Tchernobyl et stoppant juste au Luxembourg ». Quelques reportages, dont certains réalisés avec le soutien d’une revue scientifique, abondent dans le même sens : ceux-ci auraient même trouvé « la fin du mystère ». Vincent Tardieu poursuit : « Quel contraste avec les propos que tiennent les dizaines de chercheurs, techniciens et apiculteurs avec lesquels je dialogue depuis un an et demi ! Car les scientifiques ont beau aligner face à eux tous les suspects soigneusement examinés, ils ont beau passer en revue une nouvelle fois chacun de leurs forfaits, en vérité, ils ne sont sûrs de rien. » Or, peut-on sérieusement s’attendre à ce que le futur institut apicole – dans lequel siégeront les syndicats apicoles, et qui devra définir les grandes lignes de la recherche apicole française – puisse travailler sereinement sur l’ensemble des pistes qu’évoque brillamment Vincent Tardieu ? La question aurait mérité d’être posée.

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