Quelles sont les mesures principales à retenir de la loi d’urgence agricole ?
Daniel Sauvaitre : L’apport le plus significatif de cette loi, tout particulièrement pour le maraîchage et l’arboriculture, se trouve dans les possibilités nouvelles offertes pour la création de réserves d’eau. En annonçant la volonté et la nécessité de doubler le volume d’eau stockée en France à des fins d’irrigation pour l’agriculture, le Sénat a provoqué le réveil salutaire que nous attendions depuis longtemps. Avec des températures en moyenne plus élevées, une pluviométrie constante sur l’année mais plus erratique et donc de longues périodes de sécheresse, à production constante, il faut plus d’eau. Pour améliorer la protection contre le gel, il faut aussi plus d’eau, et si l’on envisage d’augmenter la production nationale à chaque fois qu’il est possible de reprendre de la part de marché à l’importation ou pour exporter quand les marchés sont demandeurs, il faut plus d’eau.
La déflagration provoquée par cette annonce était indispensable. Il fallait faire prendre conscience à l’opinion publique de l’immense privilège que nous avons en France d’avoir, avec 900 millimètres, la pluviométrie moyenne annuelle la plus importante en Europe, juste après la Norvège. Et dans le même temps, la France est le pays qui a fait très peu d’efforts pour stocker une partie de cette eau. Bien loin derrière l’Espagne ou le Portugal ou encore le Maroc, pays très peu arrosés mais grands producteurs de fruits et légumes, qui, par leur stratégie de retenues d’eau, peuvent aujourd’hui garnir nos étals quand, comble de l’absurde, nous n’en avons plus la capacité. Il fallait commencer à faire sauter la chappe de plomb de la doxa scientifico-administrative dominante qui développe une argumentation abracadabrantesque pour expliquer qu’il faut surtout ne rien faire. Qu’il suffit de planter des haies, avoir des sols vivants, changer de cultures et pratiquer l’agroécologie pour se passer d’irrigation.
La deuxième mesure, modeste dans ses effets mais ô combien nécessaire dans son principe, réside bien sûr dans la possibilité d’obtenir une dérogation pour l’utilisation de l’acétamipride pour le noisetier et de la flupyradifurone pour le pommier, le cerisier et la betterave sucrière. En rappelant que ces substances actives sont autorisées par l’UE et en remettant au cœur des dérogations l’Anses, cette loi amorce le retour à l’arbitrage des agences scientifiques indépendantes pour l’encadrement de l’utilisation des pesticides en agriculture. En se substituant à l’Anses, en 2016, pour interdire les substances actives de la famille des néonicotinoïdes et des apparentées, les députés ont gravement nui à la confiance dans le travail des agences, tout en faisant fleurir une multitude de prises de paroles et de positions ubuesques, hors du champ de compétence de leurs auteurs. Des intervenants qui s’en donnent à cœur joie pour annoncer l’apocalypse et tirer à boulets rouges sur les politiques qui veulent revalider le système indépendant et redonner aux agriculteurs français les mêmes moyens de protection de leurs cultures que ceux dont disposent leurs collègues européens, avec qui ils sont en concurrence sur le marché unique, totalement libre, faut-il le rappeler ?
Enfin, la validation sans limite de durée de la certification environnementale de niveau 2 pour comptabiliser les objectifs d’Egalim dans la restauration collective est aussi un apport utile de cette loi.
Quels sont les angles morts de la loi ?
C’est le fait que tout cela ne constitue qu’un début. Pour l’eau et les produits phytosanitaires, l’amorce du cap stratégique est accomplie. Mais il y a encore beaucoup à faire pour se libérer de l’esprit de défaite et de décroissance, et aborder les enjeux de production avec un volontarisme de qualité qui suive ce chemin de crêtes du juste équilibre entre tous les enjeux auxquels nous devons faire face.
Que reste-t-il à faire et comment envisages-tu le futur pour permettre de combler ces manques ?
On a vu avec cette loi que les choix déterminants sont politiques. C’est donc auprès des candidats à la prochaine élection présidentielle, et aux élections législatives qui suivront, que nous devons faire la pédagogie de nos réalités. En portant évidemment aussi nos arguments devant nos concitoyens, qui sont les libres arbitres de leur destin.


