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Cadmium : généalogie d’une méga-désinformation

L’Assemblée a voté l’abaissement de la teneur du cadmium dans les engrais en invoquant « une bombe sanitaire ». Or, une enquête de A&E révèle que le chiffre évoqué pour justifier cette urgence sanitaire repose sur un seuil théorique que l’Anses est la seule agence à avoir retenu.

Le 3 juin 2026, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture, à 144 voix contre 22, une proposition de loi visant à abaisser la teneur maximale en cadmium dans les engrais phosphatés de 60 à 40 mg/kg dès 2027, puis à 20 mg/kg en 2030. Porté par deux députés du groupe Écologiste et Social, Benoît Biteau et Clémentine Autain, le texte doit à présent passer au Sénat, où les élus pourront évaluer notamment un élément passé sous silence à l’Assemblée : la fragilité des bases scientifiques du rapport de l’Anses, et par conséquent l’urgence proclamée.

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La campagne et ses moteurs

Longtemps dans le viseur de la nébuleuse écologiste, le processus s’accélère soudain le 5 juin 2025, lors de la Journée mondiale de l’environnement, quand la Conférence nationale des URPS-ML qualifie l’exposition des Français au cadmium de « bombe sanitaire ». Le lendemain, Le Monde titre sur une contamination massive des enfants et établit un lien avec l’« explosion des cancers du pancréas ». L’Express, Le Figaro et une partie des médias reprennent l’alerte. Le Dr Pascal Meyvaert, généraliste dans le Bas-Rhin et coordinateur du groupe « Santé environnementale » des URPS-ML, conseille depuis les plateaux médiatiques de « faire le plus confiance possible au label bio ». Dès le 7 juin, Géraldine Woessner publie dans Le Point un décryptage qui apporte un premier bémol. Elle cite alors les propos de l’oncologue Jérôme Barrière, membre de la Société française du cancer : « Il faut le dire haut et fort : cette affirmation [que le cadmium cause une explosion de cancers du pancréas] est fausse. Une méta-analyse a récemment montré un lien possible, mais avec un facteur de risque de faible à modéré, et sans aucune certitude. »

Le 17 juin, une deuxième enquête révèle la dimension géopolitique du dossier. Aux commandes de la campagne pour des « phosphates plus sûrs » se trouve la Safer Phosphates Foundation, enregistrée aux Pays-Bas en 2016, dont le membre fondateur est PhosAgro, géant russe des engrais phosphatés piloté par un proche de Vladimir Poutine. Cette pseudo-fondation opère comme un vrai lobby : depuis sa création, l’organisation finance études et séminaires, incitant ONG, médecins et députés français à promouvoir une législation drastique sur les fertilisants.

Dès 2018, Greenpeace embrasse la campagne, bientôt suivie de Générations Futures. Un documentaire est produit — « Vert de rage, engrais maudits » sur France Télévisions — dont Safer Phosphates assure la promotion active. L’intérêt commercial est transparent : les phosphates russes de la péninsule de Kola affichent des teneurs en cadmium inférieures à 5 mg/kg, alors que les phosphates marocains sont naturellement plus chargés. Une norme abaissée pénaliserait le Maroc, qui fournit 53 % des engrais phosphatés français. Or, entre 2021 et 2024, les importations européennes d’engrais phosphatés russes sont passées de 402 000 à 793 000 tonnes. Une progression ininterrompue jusqu’à l’adoption par le Parlement européen, le 22 mai 2025, d’une surtaxe de 6,5 % sur ces engrais russes.

La campagne des URPS-médecins libéraux démarre treize jours plus tard, quelques semaines avant l’entrée en vigueur des taxes prévue le 1er juillet. « Cette panique fabriquée leur ouvre un boulevard », confiait à Géraldine Woessner un haut fonctionnaire européen, saluant cette congruence : « Le timing est parfait. » La journaliste révèle également que les URPS-médecins libéraux, qui assurent ne rien savoir de ces enjeux, confirment avoir été « sensibilisés » au sujet par les campagnes de presse suscitées par Safer Phosphates.

Cependant, la donne géopolitique a évolué depuis l’enquête du Point. Selon une source proche du dossier, le jeu des intérêts se serait inversé. D’un côté, les importations russes se sont taries en 2026, sous l’effet de taxes et de restrictions croissantes. De l’autre, l’Office chérifien des phosphates (OCP), entreprise publique marocaine, affirme être en mesure de commercialiser des engrais à moins de 20 mg/kg grâce à ses procédés de décadmiation. Le Maroc, désormais aligné sur la position réglementaire la plus stricte, pousse à son adoption, dans le dessein de consolider sa position quasi monopolistique en éliminant ses derniers concurrents. Bref, la « bombe sanitaire » se révèle, en fait, être une opportunité commerciale !

Rapport de l’Anses : décryptage d’un chiffre douteux

En mars 2026, l’Anses publie son rapport issu d’une auto-saisine. Censé apporter un éclairage objectif sur la question, il produit un discours résolument anxiogène qui surprend certains journalistes présents lors de la conférence de presse.

Censé apporter un éclairage objectif sur la question, l’Anses produit un discours résolument anxiogène qui surprend certains journalistes présents lors de la conférence de presse.

Un seul chiffre est mis en évidence : 47,6 % de la population adulte française dépasserait un seuil d’alerte sanitaire. Sans surprise, ce chiffre devient tout naturellement le moteur de l’urgence législative.

Or, ce chiffre n’est pas tombé du ciel : il est le résultat mécanique d’un changement de seuil décidé par l’agence en 2019 — changement que n’ont pas adopté les autres agences sanitaires internationales. Ainsi, jusqu’alors, la référence mondiale était le seuil rénal : 1 µg de cadmium par gramme de créatinine urinaire, fondé sur une méta-analyse de 35 études épidémiologiques conduite par l’Efsa, l’agence européenne de l’évaluation des risques, en 2012. Ce seuil reste aujourd’hui celui de l’Efsa, de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’Agence américaine pour le registre des substances toxiques et des maladies (ATSDR).

En 2019, l’Anses a abandonné cette référence pour s’attacher aux effets osseux (baisse de densité minérale, risque d’ostéoporose et de fractures) observés à 0,5 µg/g dans deux études épidémiologiques suédoises du même auteur (Engström et al. 2011, 2012), conduites sur une cohorte suédoise féminine âgée de plus de 60 ans. Par effet mécanique, ce changement a divisé par deux le seuil de référence. Appliqué aux données de biosurveillance françaises (étude Esteban, 2014-2016), il a produit le fameux chiffre de 47,6 %. Or, le même calcul réalisé avec le seuil rénal de l’Efsa donnerait environ 5 à 10 % de la population en dépassement, c’est-à-dire les fumeurs âgés de plus de 60 ans. Et ce n’est pas tout.

Le rapport lui-même souligne les limites de ces deux études, auxquelles il accorde un niveau de confiance « moyen », et signale trois problèmes de causalité : confusion résiduelle liée au tabac, facteur indépendant de perte osseuse dont l’ajustement binaire fumeur/non-fumeur est insuffisant ; causalité inversée possible, l’ostéoporose libérant le cadmium préalablement stocké dans l’os et pouvant ainsi augmenter la cadmiurie mesurée ; enfin, transposabilité douteuse d’une cohorte suédoise, féminine, post-ménopausée à la population générale française.

Les 47,6 % représentent donc, et avec une curieuse précision à la virgule près, les 47,6 % de personnes dépassant un seuil théorique construit sur des études que l’Anses elle-même juge fragiles. En revanche, sur la réalité de la contamination, les données Esteban sont instructives : chez les adultes non-fumeurs de moins de 65 ans, la cadmiurie moyenne se situe trois à cinq fois sous le nouveau seuil de l’Anses. Ce n’est que chez les personnes de 65 ans et plus que la moyenne approche ou dépasse 0,5 µg/g — reflet de l’accumulation de toute une vie d’exposition, la demi-vie biologique du cadmium étant estimée entre 10 et 30 ans.

La proposition de loi passe également sous silence deux facteurs confondants majeurs. Le premier est la cigarette, première source d’imprégnation au cadmium chez les adultes (10 à 20 µg par paquet), ce qui explique que, chez les fumeurs de 65 à 79 ans, la cadmiurie moyenne dépasse 0,6 µg/g. Le second est le régime végétarien : structurellement plus exposés en raison d’une consommation élevée de céréales et de légumineuses, et d’une fréquente carence en fer qui active les mêmes transporteurs intestinaux que le cadmium et favorise son absorption digestive, les végétariens, végétaliens et flexitariens sont en forte progression en France depuis les prélèvements Esteban.

Si une fraction significative du dépassement observé leur est imputable, la loi sur les engrais n’y changera rien. Ces données doivent être mises en perspective avec un fait fondamental : les Français ne sont pas plus atteints d’ostéoporose, d’insuffisance rénale ou de cancers attribuables au cadmium que les populations des pays dont les seuils d’imprégnation sont inférieurs. En réalité, il n’y a donc pas de « bombe sanitaire », ni en France ni à l’étranger.

Une loi dont les effets se mesureront d’ici 40 à 60 ans

Même à supposer que ce soit le cas, la loi n’y changerait absolument rien. Car, comme le rapport de l’Anses le confirme, le cadmium ingéré par les Français ne provient pas des engrais épandus cette année mais du stock accumulé dans les sols agricoles au fil des décennies d’épandages.

Et ces apports annuels ne représentent pas plus de 0,1 % du stock total déjà présent dans ces sols. C’est ce stock existant, environ 1 000 fois supérieur aux flux annuels, qui détermine ce que les plantes absorbent et, éventuellement, ce qui se retrouve dans l’assiette. Réduire les apports ne fera donc que ralentir l’accumulation future puisque le cadmium déjà présent ne disparaît pas.

À cela s’ajoute une autre interrogation concernant le lien mécanique sol-organisme sur lequel repose toute la loi. Le cas de l’Espagne en illustre bien la fragilité. Selon les données du Centre commun de recherche, un service scientifique de la Commission européenne, l’Espagne figure parmi les pays présentant les concentrations en cadmium les plus élevées dans les sols européens. Pourtant, l’imprégnation urinaire de la population espagnole est similaire à celle de l’Allemagne et légèrement inférieure à celle de la France. Des sols très chargés en cadmium ne se traduisent donc pas mécaniquement par une imprégnation humaine élevée.

Les Français ne sont pas plus atteints d’ostéoporose, d’insuffisance rénale ou de cancers attribuables au cadmium que les populations des pays dont les seuils d’imprégnation sont inférieurs.

La conjonction des délais cumulatifs (effet sur les sols, transfert sol-plante-alimentation, élimination biologique) exclut tout effet mesurable sur la santé humaine avant 40 à 60 ans minimum. Une réalité que reconnaît d’ailleurs l’Anses dans son rapport.

Enfin, se pose un problème de temporalité que personne n’a soulevé : l’ensemble de l’expertise se fonde sur les données d’une seule étude de biosurveillance, l’étude Esteban, dont les prélèvements ont été réalisés entre avril 2014 et mars 2016, et dont le protocole prévoyait une répétition tous les sept ans environ. En juin 2025, Santé publique France a lancé l’enquête Albane, associant examen de santé complet et collecte de données sur les modes de vie et l’exposition à une quinzaine de familles de substances chimiques, dont le cadmium. Autrement dit : les parlementaires ont voté une loi d’urgence sans même savoir si l’imprégnation de la population française avait évolué à la hausse ou à la baisse depuis 2016. Sachant que les apports d’engrais phosphatés ont chuté de 70 % depuis 1988, et que les émissions industrielles de cadmium dans l’air ont reculé de 84 % en vingt ans, elle a peut-être baissé, ou alors augmenté sous l’effet de l’évolution des régimes alimentaires. Personne ne le sait.

Le rôle de l’Anses

Sans mettre en cause la compétence des experts de l’Anses — les travaux cités sont réels, les incertitudes sont consignés — on peut s’interroger sur des choix de communication : absence de mention du changement de seuil, absence d’indication de ce que donnerait le seuil international sur les mêmes données, absence de comparaison de morbidité avec les pays voisins.

Surtout, dans un contexte aussi explosif, l’agence aurait dû réfuter clairement la formule de « bombe sanitaire » : une bombe suppose un événement brutal et imminent qu’aucune étude ne constate.

Le texte de loi est transmis au Sénat, dans un calendrier décrit par la presse comme « très incertain ». Aussi Clémentine Autain appelle-t-elle le gouvernement à publier directement un arrêté reprenant les objectifs votés avant même le passage au Sénat. Est-ce par crainte qu’un examen sérieux du dossier révèle ses lacunes ? La question mérite d’être posée, et on ne peut qu’espérer que les sénateurs se saisissent du dossier pour interpeller l’Anses sur la pertinence du seuil retenu, et aussi s’interroger sur la nécessité d’un calendrier aussi rapproché, comme sur l’utilité de légiférer avant même de disposer des données Albane.


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