Une nouvelle étude tendant à prouver que le risque de cancer est moindre avec une alimentation bio ne résiste pas à une analyse approfondie
Le 2 juin, Le Monde introduisait un article intitulé « Cancer du sein post-ménopause : les fruits et légumes bio associés à une baisse du risque » en affirmant que, pour chaque portion de 100 grammes de fruits et légumes conventionnels remplacée quotidiennement par leur équivalent en bio, le risque de cancer du sein post-ménopausique « est réduit de 10 % ». Message sous-jacent : manger bio protège du cancer du sein.
L’étude présentée dans l’article, publiée dans l’American Journal of Clinical Nutrition, se base sur la cohorte NutriNet-Santé (plus de 31 000 adultes). Elle fait une comparaison entre des personnes ayant substitué une partie de leurs fruits et légumes conventionnels par des équivalents bio, et d’autres qui ont maintenu la quantité totale de fruits et légumes à l’identique. Elle conclut à une association avec un risque réduit de cancer du sein post-ménopausique. Statistiquement, rien à redire. Sauf que, encore une fois, on fait dire à une étude des résultats qu’elle ne peut donner.
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Les limites de l’étude
Pourquoi ? D’abord, en raison des limites inhérentes à sa nature. Il s’agit en effet d’une étude dite « observationnelle ». Les chercheurs n’ont pas constitué deux groupes de femmes identiques et attribué, par tirage au sort, à l’une de manger bio et à l’autre de ne pas le faire. Ils ont suivi des volontaires qui consommaient déjà, spontanément, plus ou moins de bio. Or, les grandes consommatrices de bio ne se distinguent pas seulement par leur assiette : elles fument moins, bougent davantage, ont un poids moindre, une alimentation globalement plus équilibrée. À elles seules, ces caractéristiques peuvent déjà expliquer en partie le risque de cancer plus faible observé.
Les auteurs expliquent avoir corrigé statistiquement ces écarts (tabac, poids, activité physique, qualité de l’alimentation, et, pour le sein, les facteurs hormonaux). Mais une correction statistique reste toujours imparfaite car elle ne peut agir que sur ce qui a été mesuré. D’autant plus que certaines dimensions du mode de vie, notamment l’attention portée à sa santé, l’assiduité aux dépistages ou la consommation de compléments alimentaires, ne figurent pas dans les modèles.
À cela s’ajoute le fait que les données récoltées via un questionnaire, à partir de la mémoire des participants, ont traversé plusieurs étapes de transformation, chacune ajoutant sa propre incertitude. Les déclarations « jamais », « rarement », « souvent », « toujours » ont été converties en pourcentages selon une convention fixée par les auteurs (25 % pour « rarement », 75 % pour « souvent »). Ces pourcentages ont ensuite été appliqués à des quantités elles-mêmes estimées à partir de portions alimentaires standards. Enfin, les chercheurs ont appliqué un calcul statistique pour isoler la part de bio dans la consommation totale de fruits et légumes. Bref, le « 10 % par 100 grammes » reste donc un chiffre théorique élaboré au terme de quatre transformations successives, bien loin de la réalité de la consommation des participants.
Arrêtons-nous justement sur ce chiffre. Un examen attentif de sa construction révèle qu’il est bien moins solide qu’il n’y paraît.
Des résultats contradictoires
Commençons par ce qu’il est : non pas une mesure, mais le coefficient d’un modèle mathématique. Les chercheurs n’ont pas observé des femmes remplacer exactement 100 grammes de courgettes conventionnelles par des courgettes bio, et mesuré l’évolution de leur risque de cancer sept ans plus tard. Ils ont construit une équation statistique à partir des données de questionnaires. On est donc dans le domaine du déclaratif, avec toutes les incertitudes que cela induit. Les 100 grammes ne correspondent pas à un comportement réellement observé dans la cohorte : c’est une unité de mesure qui permet de rendre un résultat lisible.
Dans l’étude, ce résultat est entouré d’une incertitude que l’article du Monde passe sous silence. Les auteurs indiquent que le modèle évalue la réduction du risque entre 4 % et 15 %, soit ce que les statisticiens appellent un « intervalle de confiance ». Afficher uniquement « 10 % » est donc particulièrement trompeur.
Une fois cette première limite posée, une deuxième surgit aussitôt qui touche au raisonnement lui-même. Les auteurs de l’étude ont cherché un effet protecteur du bio sur le risque de cancer en général, puis sur plusieurs organes (sein, prostate, côlon-rectum, peau). Un seul se détache : le cancer du sein après la ménopause. Ce résultat est statistiquement solide puisque la probabilité qu’il soit dû au seul hasard est inférieure à 1 sur 1 000. La vraie fragilité est ailleurs. Une seule explication est donnée, à savoir le rôle des résidus de pesticides qui sont désignés comme usual suspects. Or, comme dans toute enquête, il est dommageable d’ignorer les autres pistes ou les possibles angles morts. Leur hypothèse est peut-être correcte, mais encore faut-il qu’elle soit confirmée et démontrée.
Or, plusieurs études portant sur le même sujet, dont certaines sont mentionnées dans l’étude, invalident cette hypothèse. Elles ont pourtant adopté une approche plus rigoureuse, distinguant les fruits et légumes selon leur niveau réel de contamination. Résultat, rappelé par l’équipe NutriNet elle-même : « Aucun lien n’a été observé entre la consommation de fruits et légumes fortement contaminés et le risque global de cancer, ni avec la plupart des localisations tumorales, à l’exception du gliome. »
Pire : le verdict rendu par une autre étude, qui s’est intéressée aux liens entre consommation bio et santé, va… dans le sens inverse ! Portant sur 623 000 femmes, cette étude britannique a conclu à un risque de cancer du sein légèrement plus élevé chez les consommatrices régulières de bio. Certes, les deux études ne mesurent pas exactement la même chose (l’une se base sur une question concernant les habitudes alimentaires générales, et l’autre, sur une modélisation détaillée aliment par aliment), mais, ce qui est ici significatif, c’est que, dans les deux cas, leurs effets observés restent faibles, voire à la limite de ce que ce type d’étude peut réellement mesurer. Or, quand l’effet réel est aussi petit, et que deux cohortes observent un phénomène légèrement différent, à savoir des signaux faibles et opposés, la prudence est de mise.
Enfin, telles qu’elles sont présentées, les conclusions suggèrent que l’effet de 10 % s’applique à chaque tranche de 100 grammes, quelle que soit la quantité déjà substituée. Poussé jusqu’à sa limite logique, le raisonnement conduit à conclure qu’un kilo de fruits et légumes bio par jour permettrait d’éviter 100 % des cancers du sein post-ménopausique. Cette absurdité ne constitue pas une erreur des auteurs : c’est la limite inhérente à ce genre de modèle mathématique.
Les instigateurs
Outre ces réserves, il convient de répondre à deux questions importantes : dans quel contexte cette étude a-t-elle été réalisée, et par qui ? Il y est mentionné qu’elle a été faite dans le cadre de BioNutriNet. Or, l’objectif de ce projet initié en 2013 est d’étudier les effets du bio sur la santé à partir des données de la cohorte NutriNet-Santé. Dès le début, figurent au nombre de ses partenaires d’ardents défenseurs du bio, opposants à l’agriculture conventionnelle : Bio consom’acteurs, l’association créée par Biocoop pour promouvoir la consommation de produits bio, Solagro, une entreprise associative qui s’est récemment associée à Ecotone, leader européen de l’alimentation bio et végétarienne, pour dénoncer les pesticides, ou encore l’Institut technique de l’agriculture biologique. Il est évident qu’un programme de recherche dédié à évaluer les bénéfices de l’alimentation bio a, structurellement, un intérêt à trouver des résultats positifs, ne serait-ce que pour obtenir de nouveaux financements.
Le parcours de Denis Lairon, l’un des coauteurs de l’étude, est également digne d’intérêt. Directeur de recherche émérite à l’Inserm, il est l’une des figures pionnières de la recherche sur l’alimentation biologique en France. Dès 1975, il adhère à Nature et Progrès, première association française de promotion de l’agriculture biologique. En 1979, il co-fonde le Grab (Groupe de recherche en agriculture bio), première association française consacrée à la recherche sur le bio. En 2012, il collabore à un ouvrage de vulgarisation intitulé Manger bio, c’est mieux ! Nouvelles preuves scientifiques à l’appui. Il a longtemps fait partie du comité de soutien de Bio consom’acteurs et a été actif en tant qu’« expert indépendant » au sein de la Fondation Ecotone.
Le fait que ces éléments ne figurent pas dans la déclaration de liens d’intérêt de l’article laisse perplexe… Sans mettre en cause les qualités scientifiques de ce chercheur, son engagement depuis quarante-cinq ans en faveur de l’agriculture biologique constitue cependant un lien d’intérêt intellectuel évident, qui mérite d’être porté à la connaissance des lecteurs.
Et c’est précisément ce que n’a pas fait le journaliste Stéphane Foucart, auteur de l’article en question publié par Le Monde. Militant engagé dans les campagnes contre les pesticides et en faveur de l’agriculture biologique, Foucart a choisi un traitement de l’étude conforme à ses préjugés. Deux filtres se sont donc superposés entre l’étude et le lecteur : le traitement statistique de résultat par une équipe de recherche avec un programme orienté, et sa restitution dans la presse par un journaliste militant. D’où un résultat asséné à l’indicatif : « est réduit de 10 % », sans mention des nombreuses incertitudes. Certes, le journaliste du Monde ne relaie pas une information fausse, mais il s’agit en tout cas d’une information incomplète, présentée de manière à paraître ce qu’elle n’est pas : une certitude. Un classique sous la plume de Foucart.

