En accordant une dérogation de 120 jours à l’Avadex Factor pour désherber l’orge, la ministre de l’Agriculture aurait réautorisé un « pesticide interdit » contre l’avis de la science. C’est la thèse de Générations Futures. Mais le dossier réglementaire du triallate conte une tout autre histoire…
Recevez notre newsletter A&E HEBDO pour ne pas manquer nos infos, analyses et décryptages.
L’Association générale des producteurs de blé (AGPB) s’en félicite : Annie Genevard a accordé une dérogation de 120 jours à l’Avadex Factor, herbicide de pré-semis à base de triallate employé contre la folle avoine, le vulpin et le ray-grass. Générations Futures a immédiatement réagi en diffusant le 29 septembre un communiqué qui accuse la ministre de l’Agriculture Annie Genevard d’ignorer « les avis scientifiques de l’Anses » et de « réautorise[r] un pesticide interdit ». Et l’association annonce qu’elle « se prépare à déposer un recours en référé ». Une fois de plus, en occultant soigneusement une partie des faits, Générations Futures trompe ses lecteurs.
Ni interdit, ni « réautorisé »
Donnée numéro un : le triallate n’est pas « interdit ». Bien au contraire, cette matière active est approuvée dans l’Union européenne et son approbation a même été prolongée à plusieurs reprises par la Commission (règlements d’exécution 2021/2049, 2022/1480 et 2023/2592) dans l’attente de l’issue de la procédure de renouvellement. Approuvé dans l’UE jusqu’au 31 mars 2027, l’Avadex Factor est autorisé en Espagne, qui l’a homologué en juin 2024 alors qu’elle appartient à la même zone réglementaire que la France, ainsi qu’en Italie, en Irlande et en Belgique, dans le même temps que des produits à base de triallate le sont en Allemagne, en Grèce, au Portugal et au Royaume-Uni.
Fait numéro deux : la ministre a fait usage de l’article 53 du règlement (CE) n° 1107/2009, qui permet à tout État membre d’accorder une autorisation temporaire, pour 120 jours au maximum, face à un danger phytosanitaire. C’est donc parfaitement conforme à la loi, au droit européen, et n’a rien d’un passe-droit à la française. Une dérogation qui ne constitue d’ailleurs en aucune manière un blanc-seing, puisqu’elle est assortie de conditions plus strictes sur plusieurs points que l’autorisation espagnole : 2,7 l/ha au lieu de 3,6, zone non traitée de 20 mètres vis-à-vis des points d’eau comme des riverains, dispositif végétalisé permanent de 20 mètres, interdiction dans les périmètres de protection des captages, buses réduisant la dérive d’au moins 90 %, et une seule utilisation permise tous les trois ans sur une même parcelle. La ministre n’a donc pas ouvert les vannes, elle n’a fait que rapprocher les céréaliers français de leurs concurrents, avec un encadrement plus serré. Reste à comprendre pourquoi Générations Futures estime que l’usage d’un herbicide employé chez nos voisins deviendrait intolérable de ce côté-ci des Pyrénées, d’autant que l’argument principal de l’association de François Veillerette se révèle fallacieux.
L’Efsa, version 2020
Celui-ci tient en une phrase : « L’Efsa considère qu’aucun usage de cette substance n’est acceptable en raison de ses propriétés génotoxiques observées dans plusieurs études in vitro. » Or, cette affirmation ne tient pas la route.
Pour comprendre la petite manipulation opérée par Générations Futures, il faut remonter à 2020. L’Autorité européenne de sécurité des aliments relevait alors que trois tests d’Ames réalisés sur le triallate avaient donné des résultats positifs, et qu’un test UDS in vivo négatif n’était plus jugé suffisamment sensible pour les contrebalancer. Elle en tirait un « domaine de préoccupation critique ». Autrement dit, l’Efsa estimait que le potentiel génotoxique de la substance ne pouvait pas être écarté sur la base des données alors disponibles. Ce qui n’est pas la même chose que d’établir des « propriétés génotoxiques ». L’Efsa précisait d’ailleurs que la génotoxicité ne faisait pas partie du périmètre des données confirmatoires qu’elle était chargée d’examiner.
Se fondant sur ces préoccupations exprimées par l’Efsa, Générations Futures passe sous silence le reste de l’historique. Ainsi, en octobre 2020, la Commission porte l’avis devant le PAFF (comité permanent des végétaux, des animaux, des denrées alimentaires et des aliments pour animaux) et demande aux Pays-Bas, État membre rapporteur pour le renouvellement, si les nouvelles données du dossier répondent aux préoccupations soulevées. En mars 2021, après avoir évalué de nouvelles études, les Pays-Bas concluent que le triallate est « unlikely to be genotoxic », peu susceptible d’être génotoxique. Commission et États membres décident alors de ne pas retirer la substance et de poursuivre la procédure de renouvellement.
Certes, cette appréciation néerlandaise doit encore être confirmée lors de l’évaluation par les pairs de l’Efsa et, selon le rapport d’avancement publié par l’agence européenne en juillet 2026, celle-ci n’a pas encore commencé. On peut donc toujours affirmer que la question n’est pas définitivement tranchée au niveau européen, en soulignant que la dernière évaluation scientifique disponible, celle de l’État rapporteur, allait clairement dans le sens inverse de ce qu’affirme Générations Futures. Brandir ainsi en 2026 un avis qui date de 2020 comme le dernier mot de la science, en taisant la suite, n’est-ce pas tromper son lecteur ?
Le mélange des genres
Le même procédé est mis en œuvre avec l’Anses. Générations Futures affirme que « ce sont tous les produits à base de triallate qui ont été retirés du marché en 2023 », au motif notamment que « le stockage du produit entraîn[e] la formation à un niveau inacceptable de l’impureté pertinente N-nitrosodiisopropylamide ». Or, le retrait intervenu le 29 septembre 2023 concerne l’Avadex 480, une autre formulation. L’Avadex Factor, jamais autorisé en France, ne pouvait pas en être retiré. Transposer à un produit les motifs de retrait d’un autre, dont la formulation diffère, n’est-ce pas entretenir la confusion ?
Quant au refus d’AMM de l’Avadex Factor prononcé le 26 mai 2023, il repose en partie sur des préoccupations identifiées, notamment pour les eaux souterraines, dues à l’impossibilité de finaliser l’évaluation faute de données suffisantes, en particulier sur certaines impuretés de ses métabolites (MDI, MDA et la DIPA). La citation reprise par Générations Futures le dit d’ailleurs en toutes lettres : « Les données disponibles ne permett[ent] ni d’exclure un risque d’effet nocif pour le consommateur, ni d’exclure un risque d’effet inacceptable pour les arthropodes non cibles ». Un risque qui « ne peut être exclu » n’est pas un risque démontré. C’est pourtant sous la forme de « risques identifiés » et de « propriétés dangereuses » que l’association le présente.
Et le communiqué applique le même glissement à la procédure de dérogation. Reconnaissant d’abord ne pas savoir comment les risques ont été appréciés (« impossible de le savoir, tant la procédure est opaque »), il avance ensuite qu’« il est probable » qu’aucune évaluation n’ait été réalisée. Quelques lignes plus bas, la toxicologue de l’association, Pauline Cervan, l’affirme sans conditionnel : les mesures de gestion donnent « l’illusion que le risque est maîtrisé mais ceux-ci n’ont en réalité pas été évalués ». En trois paragraphes et un tournemain, une supposition est devenue un fait !
Certes, les préoccupations relatives aux eaux souterraines sont réelles, et l’Efsa a modélisé en 2020 des concentrations de deux métabolites – le TCPSA et la DIPA – susceptibles de dépasser 10 µg/L dans certains scénarios. Mais c’est précisément pour ces raisons que la DGAL a encadré la dérogation par des zones tampons, l’exclusion des périmètres de captage et une fréquence d’application limitée.
Il reste à espérer que les juges du référé ne se laisseront pas abuser par les plaidoiries des avocats de Générations Futures. Sur un dossier aussi technique, où tout se joue dans la distinction entre un risque démontré et un risque qui ne peut être exclu, entre un avis de 2020 et l’état actuel de l’évaluation, la menace est réelle.

