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Irrigation : un modèle qui favorise et met l’accent sur l’innovation et l’efficacité

Miguel Riesgo, conseiller pour l’agriculture, la pêche et l’alimentation à l’ambassade d’Espagne en France, revendique pour son pays la première place européenne en surface irriguée

En France, le débat sur l’eau agricole oppose trop souvent deux camps : celui qui réclame davantage de stockage et d’irrigation à celui qui appelle à la « sobriété ».

En Espagne, ce clivage n’existe pas, l’irrigation s’inscrivant dans le patrimoine historique de la péninsule ibérique. « Pour des raisons qu’on comprend aisément, l’Espagne a toujours investi dans des systèmes d’irrigation, et nous disposons aujourd’hui de l’un des systèmes les plus modernes, les plus technicisés et les plus efficaces au monde », explique Miguel Riesgo. « Elle occupe la première place au sein de l’Union européenne en termes de superficie irriguée et est leader mondial en matière de superficie équipée d’un système d’irrigation localisée. »

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Une position qu’il définit non comme un choix de confort mais comme la réponse à une contrainte climatique évidente : « Les conditions climatiques d’une grande partie du territoire espagnol, caractérisées par l’irrégularité des précipitations et la pénurie structurelle de ressources en eau dans de vastes zones, ont favorisé une forte spécialisation en matière de gestion de l’eau. »

Pas seulement un puissant levier économique

Et les chiffres donnent la mesure de cette spécialisation. L’Espagne compte 3 730 934 hectares irrigués, soit 22,3 % de sa surface cultivée. Sur cette surface, 80,9 % relèvent de l’irrigation sous pression — elle-même répartie entre irrigation localisée au goutte-à-goutte (58,6 %), aspersion (14,3 %) et automotrice (8 %) —, l’irrigation gravitaire traditionnelle ne couvrant plus qu’environ 19 % du total.

Quoique l’irrigation n’occupe que 22,3 % de la superficie cultivée, elle « participe à 71 % de la production végétale en termes économiques (24,34 milliards d’euros en moyenne sur la période 2020-2022, sur une production végétale totale de 34,3 milliards d’euros) ». Par unité de surface, continue Miguel Riesgo, elle « multiplie par six la productivité agricole, multiplie par quatre le revenu des agriculteurs et génère trois fois plus d’emplois ».

« Par unité de surface, l’irrigation multiplie par six la productivité agricole, multiplie par quatre le revenu des agriculteurs et génère trois fois plus d’emplois », indique Miguel Riesgo

Mais l’irrigation n’est pas seulement considérée comme un levier économique puisque Miguel Riesgo la situe aussi sur le terrain environnemental : « D’un point de vue environnemental, l’irrigation localisée permet une utilisation beaucoup plus efficace de l’eau en l’appliquant directement au niveau des racines, ce qui réduit les pertes dues à l’évaporation, au ruissellement ou à la percolation en profondeur ; cela contribue à la préservation des ressources en eau », indique-t-il, chiffrant à « environ 30 %, voire davantage », les économies d’eau permises par le goutte-à-goutte. Et cette dimension est présentée comme un axe de politique publique à part entière : « La priorité est de progresser constamment vers la durabilité environnementale de l’irrigation, vers l’efficacité dans l’utilisation des ressources (économies d’énergie) et vers la modernisation. »

En outre, Miguel Riesgo souligne qu’environ 75 % de la réutilisation des eaux traitées en Espagne est destinée à l’irrigation : « La réutilisation apporte 360,65 hm3 par an à l’agriculture », selon l’AEDyR (Association espagnole du dessalement et de la réutilisation), la majeure partie des volumes se concentrant dans la région de Murcie, la Communauté valencienne, l’Andalousie et les Canaries. Depuis 2024, « le décret royal 1085/2024 met en œuvre le nouveau règlement sur la réutilisation de l’eau et renforce le cadre visant à promouvoir l’utilisation sûre des eaux régénérées », transposant le règlement européen 2020/741. Cinq projets aux eaux régénérées sont en cours, pour un coût de 46,9 millions d’euros, au bénéfice de « près de 7 000 hectares et d’environ 4 000 agriculteurs pratiquant l’irrigation à Almería, Castellón et aux Canaries ».

Le dessalement d’eau de mer

Le dessalement d’eau de mer occupe une place plus stratégique encore. Il apporte 612,56 hm3 par an au système hydrologique espagnol, dont plus de 360 hm3 produits en 2022/23 par Acuamed, complétés par 85,60 hm3 de la Mancomunidad de los Canales del Taibilla. La dépendance locale peut être considérable : dans la circonscription du Segura, sur les 239 hm3 livrés à l’irrigation en 2022-2023, les eaux dessalées représentaient 66,3 hm3, soit 27,7 %.

Et l’Espagne ne compte pas en rester là : quatorze projets aux eaux dessalées sont en cours, pour un montant de 173 millions d’euros, bénéficiant à plus de 56 000 hectares et à 21 600 irrigants, à Almería, Murcie et aux Canaries. Acuamed prévoit de porter la capacité de ses cinq grandes usines de 260 à 346 hm3 par an, dont plus de 275 pour l’irrigation. « Le dessalement est en plein essor et est devenu un outil structurel de la politique de l’eau », insiste Miguel Riesgo. « Il permet de garantir l’approvisionnement, de réduire la pression sur les aquifères et d’améliorer la capacité d’adaptation de l’agriculture espagnole face aux sécheresses et au changement climatique. »

L’engagement financier global pour la modernisation de tous les systèmes d’irrigation porte sur un « investissement prévu de 2 700 M€ entre 2018 et 2027 », via le plan de relance national, précise Miguel Riesgo.

Une répartition qui ne met pas en difficulté l’agriculture

S’agissant de la répartition des usages, Miguel Riesgo ne masque pas le poids de l’agriculture : « Le principal défi réside dans le fait que l’agriculture consomme environ 75 à 80 % de l’eau disponible. »

Mais la décroissance agricole n’est pas une option pour Madrid : « La stratégie espagnole ne consiste pas à supprimer cette part importante, mais à rendre l’irrigation plus efficace grâce à la modernisation, au contrôle des prélèvements et à la planification des cultures. » Le conseiller souligne cependant que « les plans hydrologiques de district 2022-2027 établissent une hiérarchie des usages dans laquelle l’approvisionnement urbain est la priorité absolue, suivi du maintien de débits écologiques minimaux ». En période de sécheresse, des plans spéciaux par bassin fixent des niveaux d’alerte et définissent des restrictions progressives par secteur.

Interrogé sur la question, sensible en France, des grands ouvrages hydrauliques, Miguel Riesgo confirme l’existence de débats analogues en Espagne, sans qu’ils soient, sur le terrain, ni de la même nature — personne n’y contestant l’utilité de l’irrigation —, ni de la même forme, la violence physique observée lors de certains conflits français en étant absente. « En Espagne, il existe des débats et des conflits comparables à ceux observés en France concernant les retenues d’eau, les barrages ou les systèmes de stockage de l’eau, mais avec des caractéristiques qui leur sont propres. Ils ne se concentrent pas sur les “réserves hivernales” (comme en France), mais s’inscrivent dans le cadre d’un débat plus large sur la “politique hydraulique”. »

Si on lui demande ce que l’expérience espagnole peut apporter à la France, Miguel Riesgo revendique aussitôt deux décennies de recul : « L’Espagne peut partager avec d’autres pays européens, et en particulier avec la France, une vaste expérience et des connaissances approfondies en matière d’élaboration d’une politique d’irrigation mise en œuvre depuis plus de vingt ans. » Il présente les irrigants non pas comme de simples usagers mais comme des « gestionnaires de l’environnement, essentiels pour parvenir à un équilibre entre la productivité agricole et la préservation des ressources naturelles », et souligne que l’adaptation au stress hydrique « nécessite une stratégie globale combinant investissements, innovation technologique, diversification des ressources, bonne gouvernance et collaboration étroite entre les administrations et les utilisateurs de l’eau ».

Il reste à déterminer dans quelle mesure cette expérience est exportable. Car le modèle espagnol repose sur des paramètres propres : climat contraint, accès à la Méditerranée, deux décennies d’investissement continu. Il démontre néanmoins qu’un pays européen peut assumer l’irrigation, volet écologique compris, comme un axe réfléchi de sa politique agricole plutôt que d’en faire un sujet à d’éternelles polémiques.

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