Une étude de l’université de Poitiers affirme avoir établi un lien statistique entre l’usage des pesticides et les tentatives de suicide dans le monde agricole. Décryptage
Le 24 septembre 2026, Armand Chatard, professeur de psychologie à l’université de Poitiers, a présenté à l’AFP son étude publiée le 4 septembre dans la revue BMC Public Health. Selon lui, cette étude, qui envoie « un signal clair », serait « une brique supplémentaire dans un faisceau de preuves qui devient de plus en plus important au niveau international, notamment depuis une méta-analyse, publiée en 2023 », qui aurait permis « de conclure à un effet nocif de l’exposition aux pesticides sur la dépression et le suicide ». Et il enfonce le clou : « Toutes choses égales par ailleurs, la fréquence des comportements suicidaires est plus importante dans les départements où on épand plus de pesticides. » Le communiqué du CNRS avance un chiffre : quand l’indicateur de traitements augmente d’une unité, le taux de tentatives de suicide hospitalisées serait supérieur « d’environ 10 % en 2020 et 8 % en 2021 et 2022 ». Chacune de ces affirmations va au-delà de ce que démontre l’étude. Pire encore, certaines se trouvent contredites par l’étude elle-même. Face au drame des suicides d’agriculteurs, la manière dont ce travail a été présenté au public pose un grave problème.
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Ce que l’on sait du suicide agricole
Le suicide agricole est une réalité sérieuse, dramatique et largement documentée.
Il est suivi depuis 2011 par Santé publique France et la Mutualité sociale agricole (MSA), et a fait l’objet d’un rapport du Sénat en 2021. Les chiffres sont alarmants : en 2022, le risque de décès par suicide des assurés agricoles de 15 à 64 ans dépassait de 46 % celui des autres assurés, et de 57 % chez les exploitants. Mis bout à bout, les éléments disponibles brossent un tableau évident. Les agriculteurs qui se suicident le plus sont des éleveurs qui utilisent peu de pesticides (jusqu’à +56 % en lait et +127 % en viande selon les années), et des retraités (+77 % en 2022 chez les 65 ans et plus), qui n’en utilisent plus. Et toutes les institutions qui étudient ce drame depuis quinze ans, de Santé publique France à la MSA en passant par le Sénat, décrivent des causes multiples, où prévalent la détresse économique, l’isolement et l’épuisement. Aussi, braquer le projecteur sur les pesticides, alors que rien de ce que l’on sait du suicide agricole n’y invite, revient à ajouter de la confusion sur un sujet déjà suffisamment complexe. Et c’est d’autant plus affligeant que la solidité de l’étude est, elle aussi, largement contestable.
Une étude prudente, un auteur qui ne l’est pas
Le principe de l’étude est simple. Pour chaque département, sur les années 2020, 2021 et 2022, les auteurs ont mis en regard deux données : l’intensité d’utilisation des pesticides, mesurée par l’indicateur de fréquence de traitements (IFT) du ministère de l’Agriculture, et le nombre de tentatives de suicide ayant conduit à une hospitalisation parmi les affiliés de la MSA.
Braquer le projecteur sur les pesticides, alors que rien de ce que l’on sait du suicide agricole n’y invite, revient à ajouter de la confusion sur un sujet déjà suffisamment complexe
A&E a vérifié les calculs : les chiffres sont exacts et l’article scientifique bien plus mesuré que les déclarations d’Armand Chatard, puisqu’il précise avoir comparé des territoires et non des personnes, avertit que ses chiffres ne disent rien du risque individuel et consacre de longs paragraphes à ses limites. De même, il ne mentionne aucune méta-analyse montrant un effet des pesticides sur le suicide, et va jusqu’à reconnaître que les comportements suicidaires ont été « comparativement moins étudiés », la seule synthèse récemment publiée portant sur la dépression. Aussi, affirmer à la presse qu’une méta-analyse aurait permis de « conclure à un effet nocif de l’exposition aux pesticides sur la dépression et le suicide », c’est forcer la littérature scientifique à dire ce que l’article lui-même ne se permet pas.
Un résumé démenti par ses propres annexes
Mais le plus grave est ailleurs. Le résumé de l’étude affirme que, quelle que soit la façon de faire les calculs, le lien reste solide. Or, ses propres annexes disent exactement le contraire. Ainsi, pour l’année 2022, dès que l’on tient compte du chômage, de la pauvreté et du caractère rural des départements, l’écart attribué aux pesticides tombe à 4 %. Et pire, l’incertitude autour de ce chiffre devient telle que les données sont parfaitement compatibles avec l’absence de tout lien. C’est ce qu’on appelle un résultat statistiquement non significatif. L’affirmation « toutes choses égales par ailleurs » du professeur Chatard ne tient donc pas, à commencer dans ses propres données.
Et ce n’est pas tout. Les départements qui utilisent beaucoup de pesticides en 2020 sont quasiment les mêmes en 2021 et en 2022, les auteurs ayant en réalité regardé trois fois la même carte. A&E a repris leurs données pour poser une question simple : quand l’IFT d’un même département varie d’une année sur l’autre, les tentatives de suicide varient-elles dans le même sens ? Résultat : aucun lien statistique n’apparaît. L’association n’existe que lorsqu’on compare les départements entre eux mais elle disparaît si l’on compare chaque département à lui-même. Cela ne prouve pas que les pesticides sont sans effet, car trois ans est un laps de temps court. Mais cela montre que le « signal » de l’étude vient des différences durables entre territoires, et non d’une relation entre les traitements et les tentatives de suicides.
Tout repose en partie sur la Gironde
Cela se corse si l’on braque le projecteur sur la Gironde. Son indicateur de traitements atteint 8,1, très loin devant le deuxième département, les Deux-Sèvres, à 5,6. Dans un calcul de ce type, un point aussi éloigné des autres pèse beaucoup plus lourd sur le résultat. La Gironde est d’ailleurs le département qui influence le plus le résultat, pour chacune des trois années.
Sans la Gironde, l’effet passe d’environ 8 % à environ 5 % en 2021 et 2022, et bascule dans la zone du statistiquement non significatif, devenant trop incertain pour confirmer le lien. Sur les trois années, il n’en reste alors qu’une seule — 2020 —, où l’association tienne encore. Un seul département suffit par conséquent à faire vaciller le « signal clair ».
Or, la Gironde ne se distingue pas seulement par ses traitements. Son agriculture dominée par une viticulture en difficulté a poussé en décembre 2022 la préfète Fabienne Buccio à réunir une cellule de crise pour faire face à l’urgence sociale vécue par de nombreux viticulteurs, avec la participation de la MSA. Rien ne permet cependant d’affirmer que cette crise explique à elle seule les tentatives de suicide observées en Gironde. Mais l’étude ignore cette réserve, préférant ne voir qu’un département qui traite beaucoup et où les tentatives sont nombreuses, dans l’incapacité de dire si les secondes tiennent aux pesticides ou aux difficultés économiques de ceux qui les utilisent.
Sans la Gironde, « l’effet » bascule dans la zone du statistiquement non significatif
Pour aller plus loin, A&E a comparé les données de l’étude aux statistiques agricoles officielles (Agreste) sur les cultures de chaque département. La prise en compte du type de cultures ne fait pas disparaître le lien : il serait donc faux de le réduire à un simple effet de la vigne. Mais savoir qu’un département est viticole ne dit rien de la santé économique de sa filière, deux vignobles pouvant très bien traverser la même période dans des situations radicalement différentes. Et d’autres secteurs agricoles, dans d’autres régions, sont aussi fortement affectés par la crise que traverse l’agriculture.
Le choix des indicateurs
Reste la question des indicateurs. L’IFT est un indicateur agronomique : il renseigne sur l’intensité des traitements appliqués aux cultures d’un territoire. Il ne mesure en rien l’exposition réelle des personnes. C’est pourtant lui qui sert, dans l’étude, de substitut à l’exposition de l’ensemble de la population MSA d’un département.
Son usage à l’échelle départementale laisse d’ailleurs perplexe. La Vienne affiche un IFT inférieur à 0,7, alors que les Deux-Sèvres voisines, aux cultures comparables, dépassent 5,6. La Somme, pays de la betterave et de la pomme de terre, est à 1,6 contre 4,9 pour l’Aisne ; le Vaucluse à 1,8 quand l’Hérault atteint 4,8. Ces écarts ne prouvent pas que l’IFT est faux, mais ils interdisent de l’interpréter comme la quantité de pesticides à laquelle les agriculteurs d’un département seraient exposés.
Quant à la population MSA, elle n’est pas composée d’utilisateurs de pesticides. À peine la moitié des affiliés sont en activité, les autres étant retraités, conjoints ou enfants, et parmi les actifs, beaucoup de salariés ne manipulent jamais de produits phytosanitaires. Comparer des départements ne dit donc rien du risque d’une personne, comme l’étude le reconnaît. C’est pourtant ce raccourci qui a fait florès dans les médias : « Une unité de pesticide en plus, c’est 10 % de tentatives en plus. »
Le mécanisme, enfin, reste entièrement à démontrer. L’étude ne sait rien de l’exposition réelle des personnes ayant fait une tentative de suicide : ont-elles manipulé des pesticides ? Si oui, lesquels, à quelle dose, pendant combien de temps ?
Deux explications possibles, une seule retenue
D’autres faiblesses de l’étude mériteraient d’être relevées, mais tenons-nous-en au seul résultat : les départements qui utilisent durablement le plus de pesticides comptent, en moyenne, un peu plus de tentatives de suicide hospitalisées parmi les affiliés MSA. Admettons. Mais ces départements se distinguent aussi par leurs productions, leurs revenus, leur endettement, leurs conditions de travail, les crises de leurs filières et la population qui les compose. Un département qui traite beaucoup peut aussi être un département dont l’agriculture est sous forte pression économique. Les auteurs le reconnaissent eux-mêmes, et leur étude ne permet pas de faire la part des choses.
Des explications contraires à celle qu’avance Armand Chatard restent donc possibles, la plus plausible étant celle de régions cumulant à la fois un usage important de pesticides et des difficultés économiques ou sociales, et ce sont ces dernières qui pèsent sur la santé mentale.
Une instrumentalisation indigne
Qu’une équipe de psychologues et de psychiatres, sans un seul épidémiologiste, agronome ni toxicologue, puisse produire une corrélation fragile, fondée sur un indicateur agronomique utilisé comme substitut d’une exposition humaine qu’il ne mesure pas, a déjà de quoi interpeller. Mais que le CNRS se fasse l’écho de cette « association observée » dans un communiqué est beaucoup plus préoccupant.
Le suicide des agriculteurs ne doit pas être instrumentalisé pour alimenter, sans preuve, le procès des pesticides
Le suicide des agriculteurs, cette tragédie qui frappe des familles entières et que médecins et élus tentent de combattre sur le terrain, ne doit pas être instrumentalisé pour alimenter, sans preuve, le procès des pesticides. Non seulement on détourne ainsi l’attention des causes réelles, mais on ajoute encore à la détresse des agriculteurs un soupçon de plus : celui d’être les artisans de leur propre malheur. Il est profondément déplorable qu’un universitaire se prête à cet exercice destructeur, de surcroît sous le sceau du CNRS.

