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Intoxication : quand un faux chiffre en remplace un autre

Quatre militants du réseau Pesticide Action Network récidivent en signant une nouvelle étude sur l’estimation mondiale des intoxications aux pesticides. Similaire à celle de 2020, retirée par l’éditeur en 2024, elle présente les mêmes défauts de méthode

Le 2 septembre, la revue Frontiers in Public Health a publié une étude qui évalue de 402 à 433 millions par an le nombre de cas d’intoxications aiguës accidentelles par les pesticides dans le monde. L’étude précise que, sur une population agricole mondiale d’environ 934 millions de personnes, cela signifie qu’environ 46 % des agriculteurs sont victimes d’empoisonnement. Un chiffre énorme, aussitôt repris par de nombreux médias citant mot pour mot le communiqué de presse rédigé par l’association anti-pesticides Pesticide Action Network (PAN), à l’origine de l’étude.

Car, loin d’être des chercheurs indépendants, les auteurs sont en effet des permanents du réseau PAN. S’il est vrai que RFI et Euronews ont présenté l’étude comme pilotée par l’ONG, ces médias n’en ont pas pour autant questionné les conclusions. Les auteurs, quant à eux, assurent l’absence de tout conflit d’intérêts. Il fallait oser !

Une publication similaire déjà rétractée en 2024

Dès février 2023, A&E avait examiné un chiffre similaire émanant d’une étude de la même équipe, publiée fin 2020 dans la revue BMC Public Health. Notre enquête avait alors révélé que l’estimation française était surévaluée d’un facteur 30, et que les moyennes indiennes avaient été calculées sans pondération à partir d’échantillons de 80 à 1 577 personnes.

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Cette publication a d’ailleurs été rétractée par son éditeur en octobre 2024 en raison de deux points : des prévalences mesurées « au cours de la vie » utilisées comme fréquences annuelles, et l’attribution d’une période d’un an aux études ne précisant pas leur période de référence.

La nouvelle publication est censée répondre à cette rétractation, que les auteurs exposent dès la première page, non sans la contester. Elle actualise la revue de littérature scientifique jusqu’en 2023, couvrant 214 articles et 62 pays, ajoute plusieurs analyses de sensibilité, et aboutit à un ordre de grandeur… supérieur au précédent ! Aucun des articles de presse rendant compte de l’étude ne mentionne cette rétractation, ni ne relève que les auteurs ont reconduit leurs approximations, voire en ont rajouté d’autres.

La première entourloupe consiste à confondre « cas » et « personnes ». Le chiffre de 433 millions désigne des épisodes d’intoxication, non des personnes distinctes. Les auteurs le reconnaissent explicitement indiquant que « l’incidence des cas dépasse habituellement l’incidence des personnes intoxiquées ». Or, ils transforment ce total en « 46 % des agriculteurs empoisonnés », ce qui revient justement à confondre cas et personnes. Une tromperie qui a dupé pas mal de journalistes.

Le deuxième problème tient au calcul de l’estimation des cas. Les publications rassemblées recensent 369 632 cas effectivement observés. Alors comment passe-t-on de ce chiffre à 433 millions de cas ? Par projections successives, en appliquant d’abord les taux des enquêtes locales à des populations agricoles nationales entières, puis en extrapolant à nouveau à partir des 49 pays documentés sur les régions voisines dépourvues de données.

Par exemple, l’Europe orientale repose sur la seule Hongrie, soit 2 % de la population agricole régionale, et l’Europe occidentale est représentée par la France. L’Afrique du Nord, l’Afrique centrale et australe et l’Europe du Nord reposent également chacune sur un unique pays, tandis que l’Asie centrale sur aucun. Enfin, l’Inde pèse à elle seule 169 millions de cas, soit près de 39 % du total mondial : une erreur modérée sur ce pays déplacerait le résultat de plusieurs dizaines de millions.

Le cas français : la même erreur, au même taux

Le cas de la France permet de voir le procédé. Les auteurs lui attribuent 45 839 cas annuels, chiffre porté à 105 862 une fois extrapolé à toute l’Europe occidentale. Or, ce n’est pas un comptage mais un taux de 6,1 % appliqué ensuite à la population agricole française.

D’où vient ce taux ? D’un simple article consacré au risque d’asthme dans la cohorte Agrican (Baldi et al. 2014). Sur les 13 900 personnes interrogées entre 2005 et 2007, 845 déclaraient un antécédent d’intoxication, soit 6,1 %. La question posée était : « Avez-vous déjà été intoxiqué par un pesticide ? » Une proportion d’agriculteurs déclarant un épisode au cours de toute leur vie professionnelle devient ainsi un nombre de cas annuels. Les auteurs ne s’en cachent pas : leur fiche « pays » classe la France dans la catégorie « vie entière », « en l’absence d’autre étude disponible ». C’est précisément le procédé pour lequel BMC Public Health avait rétracté leur article de 2020.

L’estimation française de 2020 — 57 863 cas annuels — correspond au même pourcentage de 6,1, appliqué alors à 948 574 personnes. Entre les deux versions, seule la population de référence a changé. Le taux, sa source et son usage sont demeurés identiques, quatre ans et une rétractation plus tard.

Quant à l’ordre de grandeur, il parle de lui-même. Sur une carrière d’une quarantaine d’années, une prévalence vie entière de 6,1 % correspond à une fréquence annuelle d’environ 0,15 %, soit 1 000 à 2 000 cas par an, et non 45 000. À titre de comparaison, le réseau Phyt’attitude de la MSA, qui recueille les signalements des agriculteurs eux-mêmes, en enregistre en moyenne 200 par an. Certes, ce dispositif repose sur le volontariat, mais l’écart ne se comble pas par la seule sous-déclaration.

Qu’appelle-t-on une « intoxication » ?

À cela s’ajoute un problème, plus fondamental : les avis divergent sur ce qu’est une intoxication. « Il n’existe pas de définition universellement acceptée », reconnaissent les auteurs.

Chaque enquête retient donc ses propres critères, et les résultats varient en conséquence : parmi les 140 enquêtes agrégées, la proportion d’agriculteurs déclarés intoxiqués va de 2 % à 100 %. Le critère décisif est le nombre de symptômes exigés pour qu’un agriculteur soit compté comme un cas : les sept enquêtes qui en réclament au moins deux aboutissent à une prévalence moyenne de 20 %, contre 50 % pour celles qui se contentent d’un seul. Parmi ces enquêtes, 112 ne précisent même pas ce seuil, et 128 s’en remettent à ce que déclarent les intéressés, le plus souvent des maux de tête ou des nausées, qui peuvent tout aussi bien relever de la chaleur, de l’effort ou d’une infection quelconque.

Les auteurs citent d’ailleurs un essai randomisé comparant des utilisateurs de chlorpyrifos à un groupe traitant à l’huile de neem, un biopesticide autorisé en agriculture biologique, dans les mêmes conditions de travail, sous la même chaleur, avec le même matériel. Or, les deux groupes rapportaient une fréquence identique de symptômes non spécifiques, tandis que les analyses de sang ne montraient chez les applicateurs de chlorpyrifos aucune baisse de la cholinestérase plasmatique, l’enzyme que bloquent les organophosphorés, dont l’effondrement signe une intoxication par ces produits. Mieux encore : pendant une fenêtre de sept jours sans aucune exposition, ménagée par le protocole, une proportion « étonnamment élevée » d’agriculteurs déclarait malgré tout des symptômes.

Autrement dit, un agriculteur peut cocher toutes les cases d’un questionnaire d’intoxication sans que l’on retrouve chez lui la moindre trace biologique attendue, et parfois sans même avoir touché à un pesticide. C’est tout le problème d’une méthode qui additionne les questionnaires par centaines de milliers pour en tirer un total mondial.

Une robustesse en trompe-l’œil

Reste enfin le motif même de la rétractation de 2024. Les auteurs se défendent en indiquant avoir écarté les enquêtes portant sur la vie entière quand une autre source existait.

Or, pour quatre pays, dont la France, aucune autre n’était disponible, tandis que 78 des 140 estimations ne disent rien de la période sur laquelle porte la question. Enfin, celles qui interrogent sur la vie entière sans le dire sont restées dans le calcul. À cette objection, les auteurs répondent par leurs analyses de sensibilité : retirer les enquêtes « vie entière » ne fait passer le total que de 433,7 à 431,8 millions, et le filtre de qualité le plus strict le ramène à 402,3 millions. Une variation aussi faible prouverait, selon les auteurs, la robustesse de l’estimation.

Pour l’étude de 2020, Arte et Libération avaient effectué un travail de décryptage salutaire. Pour celle de 2026, on attend toujours… au risque de voir ce nouveau chiffre fallacieux s’incruster

Sauf que ce qui fait le chiffre final, ce ne sont pas les enquêtes, mais la population à laquelle on applique leurs résultats. Retirer quelques études ne change rien tant que les mêmes centaines de millions d’agriculteurs restent au bout du calcul. La stabilité mesure la solidité de la multiplication, pas celle des données.

Last but not least : l’étude n’aborde jamais la marge d’erreur de son résultat. La fourchette de 402 à 433 millions n’y répond pas : elle mesure l’écart entre cinq façons de trier les mêmes données. Une véritable marge d’erreur devrait additionner l’incertitude propre à la taille de chaque enquête, celle du passage d’un territoire local étudié à un pays entier, et celle des régions dépourvues de toute donnée. Or, ce calcul n’est fait nulle part.

Cela ne signifie pas pour autant que les intoxications par les pesticides sont un problème imaginaire, notamment dans les pays du Sud. Le nœud de l’affaire est ailleurs. Une organisation militante présente une étude réalisée par ses propres membres afin d’afficher un chiffre alarmiste. Et certains médias reprennent in extenso leurs conclusions, assorties de leurs revendications, sans mentionner que la version précédente du même calcul a été retirée par son éditeur, pour un motif que la nouvelle version reconduit à l’identique.

Pour l’étude de 2020, « Désintox » d’Arte et ChekNews de Libération avaient effectué un travail de décryptage salutaire. Pour celle de 2026, on attend toujours… au risque de voir ce nouveau chiffre fallacieux s’incruster.

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