AccueilDécryptagePesticides : Le faux chiffre des « intoxications graves »

Pesticides : Le faux chiffre des « intoxications graves »

Durant la trêve des confiseurs, l’Agence Bio a ressorti un chiffre sur les « intoxications graves » provoquées par les pesticides provenant de l’association antipesticides PAN Europe. Pourtant, comme l’a confirmé Libération, « ce chiffre est entaché de nombreuses erreurs et approximations »

Pour que la fabrique de la peur des pesticides continue de fonctionner à plein régime, rien de tel que d’avancer un chiffre effrayant ! Surtout lorsqu’il est supposé avoir été établi sur des bases scientifiques.

Ainsi, après avoir brandi le nombre de 200000 morts par an dus aux intoxications par les pesticides dans le monde – un chiffre bidon, comme l’avait démontré en mars 2017 le site Alerte Environnement 1 –, c’est désormais celui de « 385 millions » qui est cité régulièrement. Lequel ne dénombrerait pas les décès provoqués par les pesticides mais par les intoxications aiguës involontaires (IAIP). Ainsi, dans un malheureux tweet publié le 27 décembre 2022, l’Agence Bio a fait état de « 385 millions d’intoxications graves aux pesticides ». Interpellée par plusieurs internautes – dont l’auteur de cet article –, sa directrice Laure Verdeau a pris le parti de supprimer ce tweet quelques jours plus tard, en expliquant qu’il y avait sur ce chiffre un manque de « consensus ».

Lire aussi : Pesticides : la genèse des 200 000 décès

Et l’on va vite comprendre pourquoi . Ce chiffre provient d’un article publié en décembre 2020 dans la revue BMC Public Health. Intitulé « The global distribution of acute unintentional pesticide poisoning : estimations based on a systematic review », il est rédigé par quatre militants de l’association antipesticides Pesticide Action Network (PAN), donneuse d’ordre de cette enquête.

Ayant découvert au cours de leurs recherches qu’il y avait environ 11 000 décès dus aux IAIP dans le monde – à savoir un nombre bien inférieur aux 200 000 morts calculés ces dernières années par la nébuleuse écologique –, les auteurs ont donc préféré s’intéresser aux intoxications aiguës en général plutôt qu’aux décès. D’autant que 86% de ces décès se produisent uniquement dans trois pays d’Asie du Sud (Inde, Iran et Maldives). Quant aux deux régions du monde pourtant considérées par les activistes décroissants comme les fers de lance de l’agriculture « productiviste », l’Europe et l’Amérique du Nord, elles ne seraient concernées que par 1 % des décès.

En affirmant qu’il y a 385 millions d’intoxications aiguës involontaires par les pesticides chaque année dans le monde, l’association PAN avait l’assurance de marquer durablement les esprits par une « information» suffisamment effrayante.

Déjà, en février 2021, le site décroissant Reporterre avait rendu compte de l’étude du réseau PAN en mentionnant – à tort – des « empoisonnements graves» ou des «intoxications graves »

Une terminologie trompeuse

Le premier problème posé par ce chiffre est de savoir ce qu’il recouvre exactement.

En effet, comme le reconnaissent les auteurs de l’article, « il n’existe pas de compréhension généralement admise de ce qui constitue une intoxication aiguë par les pesticides ». Par conséquent, les différentes études sur lesquelles les auteurs se basent pour leur estimation n’ont pas la même définition d’une IAIP. Ce qui est plutôt gênant pour obtenir une estimation rigoureuse.

Mais surtout, et contrairement à la traduction reprise par l’Agence Bio, le terme d’« intoxication aiguë » n’est pas équivalent à celui d’« intoxication grave », le qualificatif « aigu » signifiant qu’il s’agit d’une intoxication survenue dans un laps de temps court après l’exposition, en opposition avec une intoxication « chronique » qui se produit sur une période longue. Dans les faits, la majorité des intoxications aiguës relèvent de symptômes bénins et passagers, de type migraine, irritation de la peau ou nausée. Ces intoxications mineures – même s’il convient de tout faire pour en diminuer le nombre – ne sont très souvent pas plus inquiétantes que les effets secondaires bénins consécutifs à une prise de médicaments. Et d’ailleurs, elles seraient aisément évitables avec la généralisation dans le reste du monde des mesures de protection utilisées en Europe et aux États-Unis.

L’Agence Bio n’est cependant pas la seule à s’être trompée dans sa traduction. Déjà, en février 2021, le site décroissant Reporterre avait rendu compte de l’étude du réseau PAN en mentionnant – à tort – des « empoisonnements graves » ou des « intoxications graves ».

Des chiffres douteux

Et ce n’est, hélas !, pas le seul problème posé par ce chiffre « entaché de nombreuses erreurs et approximations », pour reprendre les propos de François Vaneeckhoutte, journaliste au service CheckNews de Libération.

François-Marie Bréon, président de l’Association française pour l’information scientifique (Afis), est le premier à avoir débusqué une grossière erreur dans l’étude de PAN, en l’occurrence le chiffre de 57 863 intoxications aux pesticides par an en France. Celui-ci a été obtenu par une simple extrapolation de la proportion d’agriculteurs intoxiqués aux pesticides indiquée dans l’étude Agrican (de 6,1 % et pas de 7,7 %, comme l’a retenu PAN) à l’ensemble de la population, a-t-il constaté. Sauf que ce chiffre correspond à des personnes ayant « déclaré avoir déjà été intoxiquées par un pesticide ». Il s’agit donc d’un chiffre basé sur l’ensemble de la carrière des agriculteurs, et non sur la seule année de l’étude. « Le pourcentage de cas “une fois dans la vie professionnelle” est donc utilisé pour calculer un nombre de cas “chaque année”. C’est fort, non ? Ça doit augmenter les chiffres d’un facteur environ 30 (nombre d’années professionnelles de ceux qui ont répondu) », précise le président de l’Afis. « PAN aurait donc dû diviser son résultat par 30, ce qui aurait donné un peu moins de 2000 intoxications par an sur l’ensemble de la population agricole en France », conclut pour sa part le journaliste de CheckNews.

Le cas indien au palmarès des approximations

Et ce n’est pas tout ! Libération constate en outre que « le cas indien contient des erreurs encore plus graves que le cas français » : « Au palmarès des pays examinés, c’est l’Inde qui caracole en tête, avec 145 millions de cas (37,7 % du total) », note François Vaneeckhoutte. Or, les méthodes peu orthodoxes des auteurs de l’article ont permis de majorer ce chiffre d’au moins 73 millions de cas. Explication : « Les auteurs de l’étude ont “fait la moyenne des pourcentages d’intoxications graves aux pesticides” des six études retenues… sans les pondérer par la taille des échantillons des différentes études. Une pratique qui revient à mettre sur le même plan des études basées sur 80 ou 1577 personnes, et double le taux d’agriculteurs intoxiqués : il passe à 31 % en pondérant, contre 62 % dans l’étude – soit 73 millions de cas en moins. »

Et cela sans compter que les études utilisées divergent très nettement en ce qui concerne les pourcentages d’intoxication, qui vont de 19,4% à 100%, « ce qui est beaucoup trop large pour parvenir à une moyenne statistique fiable ».

Enfin, le journaliste relève que « leurs échantillons, extrêmement faibles, peuvent difficilement être représentatifs des 234 millions d’agriculteurs indiens ». Le blogueur Factsory lui-même, pourtant opposant acharné aux pesticides, est forcé de reconnaître des failles concernant les chiffres de l’Inde : « Plusieurs problèmes : 1. La moyenne ne semble pas prendre en compte les différences de tailles d’échantillons des études citées : les prévalences les plus faibles (autour de 20 %-30 %) sont obtenues sur les plus grosses études. 2. Certaines études ne portent pas sur une seule année, pour la plupart on ne sait pas, mais leurs résultats semblent pris en compte tels quels. 3. Aucune marge d’erreur n’est calculée, alors qu’on devrait en avoir une en extrapolant d’un échantillon à une population. »

Sachant, enfin, que l’Inde est l’un des pays où la consommation de pesticides demeure très faible (1,3 % de la consommation mondiale), il est très surprenant que ce même pays soit comptable de plus d’un tiers du total des intoxications à l’échelle du monde…

Des erreurs méthodologiques généralisées

Un bref examen de l’étude révèle des erreurs méthodologiques et statistiques également pour d’autres pays, comme l’Indonésie ou la Chine, souligne le journaliste de Libération, qui note par exemple que les études pour le résultat chinois « ne concernent que la province du Jiangsu, soit 5,9 % de la population chinoise ».

Sans grande surprise, on découvre enfin que « si ces résultats nationaux sont contestables, la méthode d’agglomération par régions comporte elle aussi des approximations ». Ainsi, observe François Vaneeckhoutte, « dans un quart des cas, le résultat d’une sous-région est tiré d’un seul pays, comme le Cameroun pour la région Afrique du Sud-Est (13 % de la population agricole de la région), le Costa Rica pour l’Amérique centrale (2 %) ou la France et son chiffre surestimé pour l’Europe de l’Ouest. À l’inverse, l’estimation de l’Asie de l’Est est basée sur un étrange échantillon représentant… 125 % de la population agricole locale ».

C’est pourtant bien en se basant sur ces fausses données, extrapolées à l’échelle du monde, que les auteurs ont obtenu le chiffre désormais fameux de « 385 million »…

S’inspirer des pays occidentaux

En fin de compte, ces travaux révèlent surtout le fait qu’il existe d’importantes lacunes concernant les chiffres des intoxications aux pesticides dans le monde. Mais aussi, par-delà les problèmes inhérents à l’estimation de PAN, il apparaît que le nombre d’intoxications est sans surprise largement supérieur dans les pays en développement que dans les pays industrialisés. Par conséquent, pour permettre une réduction considérable du nombre de ces intoxications, les pays qui accusent ces mauvais chiffres devraient adopter des mesures de protection qu’utilisent les agriculteurs des pays occidentaux.

Un constat qui ne date pas d’hier puisque, il y a quarante ans déjà, le médecin Jeyarajah Jeyaratnam alertait les pouvoirs publics sur les divers dysfonctionnements liés à l’usage de ces produits : « Le problème ne se pose pas en termes de pesticides, mais de leur utilisation inappropriée, d’une formation inadéquate, d’installations de stockage insuffisantes, d’équipements de pulvérisation défectueux et de manque de vêtements de protection. » Et, dès 1990, le Dr Jeyaratnam expliquait qu’il serait judicieux de s’inspirer des pratiques des pays industrialisés : « Dans ce sombre tableau, les pays industrialisés ont réussi à maîtriser le problème […] Cela doit signifier qu’il y a de précieuses leçons à tirer et qu’il est possible de faire de même dans les pays en développement. » Des propos qui restent malheureusement d’actualité, mais qui, regrettablement, ne figurent jamais dans les propositions des associations antipesticides.

Notes

  1. Ce chiffre est erroné pour trois raisons : la très grande majorité de ces 200 000 décès sont dus à des suicides par ingestion de pesticides et ne concernent donc pas les pratiques agricoles; il s’agit d’une extrapolation à partir de chiffres du Sri Lanka; enfin, c’est une estimation vieille de quarante ans ne reflétant donc pas la situation actuelle.
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