AccueilDécryptageŸnsect : autopsie d'un fiasco industriel

Ÿnsect : autopsie d’un fiasco industriel

La liquidation judiciaire d’Ÿnsect, prononcée le 1er décembre 2025 par le tribunal de commerce d’Évry laisse une usine vide et 43 chômeurs, alors que plus de 600 millions d’euros avaient été levés, dont 148 millions d’argent public. Retour sur l’un des symboles d’une décennie d’égarement politique.

Depuis sa création, en 2011, l’entreprise Ÿnsect incarnait la promesse d’une réindustrialisation écologique à la française. Ferme verticale géante, protéines d’insectes pour remplacer le soja importé, économie circulaire, souveraineté alimentaire : tous les éléments de langage de l’époque étaient au rendez-vous.

L’État a endossé et financé ce projet, qui relevait bel et bien d’une sorte de fantasme collectif. Un fantasme qui a brutalement pris fin le 1er décembre 2025, lorsque le tribunal de commerce d’Évry a prononcé la liquidation judiciaire d’Ÿnsect. Entretemps, plus de 600 millions d’euros, dont au moins 148 millions d’argent public, sont partis en fumée, et il n’en reste plus aujourd’hui qu’un bâtiment de 45 000 m2, vide, et 43 salariés au chômage. Loin d’être une mésaventure isolée, cette affaire témoigne de l’égarement politique et industriel français des années Macron.

Newsletter


Recevez notre newsletter A&E HEBDO pour ne pas manquer nos infos, analyses et décryptages.

Symbole de la « start-up nation» écologique

Fondée par quatre diplômés issus de grandes écoles : Antoine Hubert (AgroParisTech), Jean-Gabriel Levon (HEC/Polytechnique), Fabrice Berro (Ensimag) et Alexis Angot (Essec), Ÿnsect se proclamait avant-gardiste. Son président, Antoine Hubert, déclarait ainsi vouloir « révolutionner la chaîne alimentaire ».

L’objectif était d’apporter une alternative au soja importé d’Amérique du Sud en produisant des protéines à partir de vers de farine élevés dans des fermes verticales robotisées. Avec plus de 440 brevets et l’appui du Next40, ce label gouvernemental des start-up les plus prometteuses créé sous l’impulsion d’Emmanuel Macron en 2019, l’entreprise avait tout pour plaire à l’écosystème de la French Tech.

En 2020, sa levée de fonds de 315 millions d’euros était présentée comme la plus importante jamais réalisée par une entreprise non américaine dans le secteur agricole. L’usine de Poulainville (Somme) allait devenir « la plus grande ferme verticale au monde », promettant 500 emplois directs et indirects, et ce ne serait qu’un début puisqu’Antoine Hubert ambitionnait « de déployer un réseau de plus de 100 fermes verticales dans le monde ».

Le soutien politique fut massif, comme en atteste le communiqué officiel du ministère de la Transition écologique daté du 5 mai 2021, présentant le projet de ferme d’élevage d’insectes ŸnFarm comme le symbole « du succès des start-up françaises et leur rôle dans la réindustrialisation de la France ». Dès le lendemain, trois ministres – Barbara Pompili, Julien Denormandie et Cédric O – se rendaient à Poulainville pour inaugurer le chantier, accompagnés du président de la région Hauts-de-France, Xavier Bertrand, lui aussi très enthousiaste.

Le ministre de l’Économie de l’époque, Bruno Le Maire, notait, il y a à peine trois ans : « Je pense par exemple à Ÿnsect ou Innovafeed, qui inventent la filière agroalimentaire de demain »

À cette occasion, Barbara Pompili fit l’éloge d’Ÿnsect, « une véritable fierté locale et nationale » qui « s’inscrit pleinement dans la volonté européenne de lutter contre la déforestation importée ». « Manger des insectes, c’est protéger la forêt amazonienne », postait-elle aussi le même jour sur le réseau social Twitter. Même discours de la part de Julien Denormandie : « La France n’est pas indépendante en protéines. On importe des tonnes de soja brésilien. Ce faisant, on importe de la déforestation. Ÿnsect est un symbole dans cette reconquête de souveraineté protéique. »

Dans le même temps, le président Macron voyait en Ÿnsect un « champion de demain », tandis que le ministre de l’Économie de l’époque, Bruno Le Maire, notait, il y a à peine trois ans : « Je pense par exemple à Ÿnsect ou Innovafeed, qui inventent la filière agroalimentaire de demain. »

600 millions levés mais aucun client

Avec de tels soutiens politiques, les financements affluaient : environ 148 millions d’euros d’argent public entre 2012 et 2025 selon Bercy, provenant essentiellement de Bpifrance, du Programme d’investissements d’avenir et de la Commission européenne (20 millions via le programme BBI JU). Jusqu’à Amiens Métropole, qui a versé 770 000 euros de subventions en octobre 2020.

Du côté privé, les levées de fonds se sont enchaînées : 1,8 million en 2014, 15 millions en 2016, 110 millions en 2019, 315 millions en 2020 et 160 millions au début 2023. Soit, au total, plus de 600 millions d’euros ! Or, ces capitaux finançaient la construction d’une infrastructure industrielle destinée à un marché… qui n’existait pas, et qui n’était pas près d’émerger !

Et cela moyennant un coût de revient exorbitant. Car la farine d’insectes, qui coûte environ 2 800 euros la tonne à produire, pour un prix de vente moyen de 2 500 euros la tonne, reste deux à quatre fois plus chère que la farine de poisson et jusqu’à neuf fois plus chère que le tourteau de soja.

Pire, comme l’a révélé TechCrunch, le média américain de référence sur les start-up et le capital-risque, le chiffre d’affaires affiché de 17,8 millions d’euros en 2021 était « gonflé par des transferts internes entre filiales ». Dès 2022, il est tombé à 568 000 euros de ventes réelles, avec des pertes proches de 90 millions d’euros ! Un an plus tard, les pertes nettes atteignaient 80 millions d’euros. Bref, des millions ont été dépensés pour construire une usine géante alors qu’il n’y avait pas de clients.

Lors de son audition devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, le 17 décembre 2025, Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, a reconnu que la construction de cette usine avait été « une erreur », avec une fuite en avant organisée par la direction. Ainsi, au départ, les capacités de production devaient être cent, puis deux cents fois supérieures au site pilote de Dole, si bien que chaque problème technique engendrait des surcoûts considérables. « Personne ne s’attendait à ce que les capex [les dépenses d’investissement] dérivent autant. Mais il n’y avait aucun suivi rigoureux », déplore aujourd’hui un ancien employé, dans Cafétech, média en ligne spécialisé dans la tech et les start-up.

À ce surdimensionnement s’ajoutait une hésitation stratégique permanente. Ÿnsect a oscillé entre aquaculture, alimentation animale, aliments pour animaux de compagnie, alimentation humaine et engrais. Et même le choix de l’insecte n’était visiblement pas le plus approprié. Ÿnsect a en effet misé sur le ver de farine (Tenebrio molitor) alors que la quasi-totalité des concurrents ont choisi la mouche soldat noire, dont le cycle de vie est de seulement deux semaines contre quinze pour le ver de farine. Finalement, aucun des trois PDG qui se sont succédé en deux ans – Antoine Hubert, Shankar Krishnamoorthy puis Emmanuel Pinto – n’a réussi à éviter la catastrophe prévisible. Et lorsque, le 1er décembre 2025, la liquidation judiciaire d’Ÿnsect a été prononcée, aucune offre de reprise n’a été déposée. Et pour cause !

« On a voulu y croire »

Après la liquidation, les réactions ont oscillé entre l’aveu de naïveté et le rejet de responsabilité. Ainsi, lors de son audition, Nicolas Dufourcq déclarait : « Ÿnsect, on y a cru, on a voulu y croire. » Et d’ajouter : « Des entreprises qui produisent à base d’insectes, il y en a trois en France, on les a toutes financées. Il y en a deux en train de réussir, et il y en a une qui est tombée. » Une affirmation qu’il convient de nuancer, puisque Agronutris, la deuxième entreprise «en train de réussir», venait juste de voir sa holding placée en liquidation judiciaire (en octobre 2025)…


Comme l’a révélé TechCrunch, le média américain de référence sur les start-up, le chiffre d’affaires affiché de 17,8 millions d’euros en 2021 était « gonflé par des transferts internes entre filiales »

De son côté, Xavier Bertrand a tenté de sauver la face : « Soutenir l’émergence d’un tel projet, y compris financièrement, c’était accepter de prendre un risque, motivé par l’espoir d’un progrès à la fois économique, technologique et écologique. » Et d’évoquer un marché « moins mature que prévu » – une façon élégante de parler de ce marché fantasmé qui n’a jamais existé.

Plus radical, François Ruffin, député du groupe Écologiste et Social, s’est insurgé contre « un désastre » : « On a investi là-dedans des dizaines de millions d’euros d’argent public. Et à l’arrivée, c’est un naufrage social et industriel », déclarait-il le 3 décembre 2025 sur France 3 Hauts-de-France.

Mais tout n’a pas été perdu pour tout le monde, puisque, selon Mediapart, le site pilote de Dole a finalement été racheté pour 75 000 euros par Keprea, une société fondée en août 2024 par… Antoine Hubert, l’un des cofondateurs et ex-PDG d’Ÿnsect. On retrouve d’ailleurs dans son comité stratégique Julien Denormandie, l’ancien ministre de l’Agriculture. Or, toujours selon Mediapart, c’est dix fois moins que la valorisation des actifs de l’usine (818 000 euros) réalisée par un commissaire de justice après le dépôt de bilan. Bref, pas une si mauvaise affaire que ça…

Un cas loin d’être isolé

Cette histoire française n’est nullement un cas isolé, comme le souligne un rapport que viennent de publier l’Observatoire national de l’élevage d’insectes (ONEI) et l’Observatoire des subventions et aides agricoles en France (ObSAF).

Selon ce document, au moins 284 millions d’euros d’argent public auraient été investis dans les principales entreprises françaises d’élevage d’insectes au cours de la dernière décennie. Rapporté à la production effective estimée à 14 000 tonnes de farine, cela représente environ 20 euros d’aide publique par kilogramme de farine produite – soit cinq fois le prix de vente de cette farine, sur un marché qui peine à trouver des acheteurs. Et plus de 90 % des montants proviennent de l’État ou de ses opérateurs – BpiFrance, Ademe, Caisse des dépôts, FranceAgriMer. Pourtant, le bilan de la filière est assez sombre, puisque, après les liquidations judiciaires d’Ÿnsect et de la holding d’Agronutris (EAP Group), il ne reste en France qu’un seul acteur de taille encore en activité : l’entreprise Innovafeed. Or, si celle-ci affichait 5 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, c’était face à 35 millions de pertes. Toujours d’après le rapport, les investissements cumulés à l’échelle mondiale se sont élevés à environ 2 milliards de dollars, dont au moins 36 % dirigés vers des entreprises aujourd’hui en cessation d’activité ou en restructuration. Notamment AgriProtein en Afrique du Sud, ou encore Aspire Food Group au Canada.

Et ce n’est pas tout ! S’appuyant sur une analyse de cycle de vie commandée par le ministère britannique de l’Environnement en 2025, le rapport souligne d’abord que la farine d’insectes émet jusqu’à 13,5 fois plus de gaz à effet de serre que la farine de soja, ensuite que, contrairement à son discours sur l’économie circulaire, cette industrie utilise très peu de véritables déchets alimentaires, et enfin que, même nourris avec des déchets alimentaires, les insectes auraient un impact climatique supérieur au soja et à la farine de poisson. Bref, on reste très loin de l’avancée environnementale claironnée par les ministres d’Emmanuel Macron.

Questions sur les auteurs du rapport

Ces conclusions, qui se basent sur une compilation de données, certes largement vérifiables, concernant les montants publics investis, proviennent toutefois de deux associations ayant un positionnement critique assumé vis-à-vis non seulement de l’élevage d’insectes mais de toute forme d’élevage.

Ce ne sont ni des organismes publics, ni des structures du monde agricole, ni non plus des chercheurs institutionnels. Ce qui ne veut pas dire pour autant que leurs conclusions soient erronées. Mais il n’est pas inutile de savoir que l’ONEI a été créé en mai 2024 par Corentin Biteau, un ingénieur informaticien qui se présente explicitement comme un « French Effective Altruist » (EA pour altruisme efficace), un mouvement anglo-saxon né à la fin des années 2000. Il s’inspire des travaux du philosophe australien Peter Singer, auteur du livre Animal Liberation (1975), figure historique de la cause animaliste qui s’oppose à toute forme d’utilisation des animaux.

De même, Tom Bry-Chevalier, conseiller scientifique de l’ONEI et co-auteur du rapport, est cofondateur du premier groupe d’altruisme efficace en France. Tous deux ont copublié plusieurs articles avec The Insect Institute, une organisation basée à Philadelphie, liée à la mouvance EA/bien-être animal.

Quant à l’ObSAF, créé à la fin 2024 par Clémence Peyrot, il se revendique de l’antispécisme. L’association milite explicitement pour la « reconversion des éleveurs et éleveuses vers l’agriculture végétale» et plaide pour une réorientation des aides publiques vers « les protéines végétales, les mycoprotéines et les protéines issues de la fermentation de précision».

En clair, ces deux organisations s’opposent à l’élevage d’insectes en raison de la souffrance potentielle des insectes d’élevage, qui est un sujet central, car le nombre d’individus concernés – des trillions – en fait un enjeu prioritaire selon les métriques du mouvement. Mais aussi parce que ces élevages perpétuent le modèle de l’élevage conventionnel, les insectes étant utilisés pour nourrir des animaux d’élevage.

Très habilement, ces militants animalistes utilisent ainsi, sur le dossier de l’élevage d’insectes, des arguments que pourrait parfaitement invoquer n’importe quel contribuable soucieux du bon usage de l’argent public. Car dépenser 284 millions d’euros pour une filière dont le produit coûte plus cher à fabriquer qu’à vendre, et dont les bénéfices environnementaux sont contestés par la littérature scientifique récente, n’est en effet pas très raisonnable.

Comme beaucoup de projets qui ont vu le jour durant ces années de folie de la fameuse transition écologique

Pour aller plus loin :
Derniers articles :

Dans la même rubrique

En ce moment

Recevez notre newsletter A&E HEBDO pour ne pas manquer nos infos, analyses et décryptages