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Hervé Lejeune : « L’agroécologie est un miroir aux alouettes »

Hervé Lejeune, auteur de l’ouvrage La tragédie agricole française. Réagir est encore possible, publié aux éditions L’Harmattan, dresse un constat sans concession sur l’agriculture et propose quelques pistes pour retourner la situation

Dans un essai d’une petite centaine de pages, publié en janvier 2026, Hervé Lejeune, qui fut durant cinq décennies un acteur éminent de la vie agricole, tente de répondre à la question qui hante aujourd’hui le monde agricole, à savoir : comment expliquer le déclin de ce secteur économique qui fut jadis l’un des plus performants de France ? Le titre de son livre, La tragédie agricole française, parle de lui-même.

Les trois marqueurs de la tragédie agricole

En guise d’introduction, l’auteur retient trois traits caractéristiques de cette « tragédie ». D’abord, le grand abandon des terres agricoles, sujet sur lequel il existe une véritable omerta, ensuite, la baisse régulière du revenu de la Ferme France et, enfin, la perte de compétitivité de l’ensemble du secteur agricole.

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Sur la question des terres cultivées, Hervé Lejeune rappelle les données d’un rapport du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux publié en 2025, qui estime que 20 000 à 40 000 hectares de terres agricoles seraient abandonnés chaque année. Des chiffres confirmés par les sources notariales, qui font état d’un total de 2,7 à 3 millions d’hectares aujourd’hui en état d’abandon, soit « l’équivalent de plus de 10 % de la surface agricole ». Et de rappeler que, si les causes de ces abandons sont diverses, « les contraintes économiques restent au cœur des décisions ».

Au sujet du revenu de la Ferme France, Hervé Lejeune jette un véritable pavé dans la mare, en contestant le « mantra agricole » sur la politique d’installation des jeunes. Selon l’auteur, cette politique mise en place depuis le début des années 70 n’a pu, au mieux, que freiner la baisse inéluctable du nombre d’agriculteurs. Or, paradoxalement, c’est justement cette baisse qui a permis de préserver le revenu individuel des agriculteurs. « Sans la baisse du nombre d’agriculteurs, le revenu individuel des agriculteurs français aurait baissé de 40 % », écrit l’auteur, qui conclut que « vouloir remplacer tous ceux qui partent est plus que de la démagogie, c’est une profonde erreur d’analyse et de choix politiques ».

« Vouloir remplacer tous ceux qui partent est plus que de la démagogie, c’est une profonde erreur d’analyse et de choix politiques », estime Hervé Lejeune

Enfin, Hervé Lejeune, qui dresse le même constat que de nombreux observateurs sur la perte de compétitivité de notre agriculture, rappelle les conclusions du rapport de 2022 du Sénat à ce sujet, insistant sur le fait que cette perte de compétitivité « conduit inévitablement à la baisse des exportations et à une hausse des importations ». Une réalité qui frappe de plein fouet la France.

Les erreurs de la politique agricole française

Après cet état des lieux, Hervé Lejeune remet en cause sans langue de bois « la pertinence des choix politiques agricoles faits au cours des trente dernières années », soulignant que « certains de ces choix ont été de vraies erreurs politiques qu’il faut savoir reconnaître ».

Au nombre de celles-ci, figure au premier plan « le discours politique équivoque en faveur de l’agroécologie » : « L’agroécologie est un mot-valise attrayant. Il a trompé et trompe encore beaucoup de monde. Mais c’est un véritable « miroir aux alouettes ». Disons-le clairement, c’est une faute politique. » Car, selon l’auteur, « ce discours a une part de responsabilité que personne ne veut vraiment voir, tant cela remettrait en cause la « doxa agricole française » des vingt dernières années établie par des technocrates, chercheurs, « bifurqueurs »… loin des réalités du monde et pour lesquels la question du revenu des agriculteurs est aussi assez loin de leurs agendas personnels ».

Cette « sorte d’auberge espagnole, qui rassemble tous les éléments de la paresse intellectuelle et des poncifs anticapitalistes », est censée placer l’agriculture sur la trajectoire du développement durable. Or, l’agroécologie omet de prendre en compte un élément essentiel, en l’occurrence la durabilité économique : « Les promoteurs de l’agroécologie considèrent, de fait, l’économie comme une variable d’ajustement […]. Ils font peu de cas des conséquences économiques des choix qu’ils veulent imposer. » En omettant cette donnée essentielle, ces promoteurs ont une responsabilité incontestable dans le déclin agricole français.

Il en va de même pour la politique « orgueilleuse » de la « montée en gamme ». Visant principalement le « haut de gamme », cette stratégie « a eu pour résultat global des pertes de compétitivité et de compétences sur le milieu et le bas de gamme, et a ouvert la porte aux importations sur ces marchés qui sont en croissance ». Et cela sans pour autant mieux vendre ce fameux « haut de gamme », car, comme le souligne Hervé Lejeune, il y avait « une forme d’orgueil » à croire en une supériorité économique et qualitative de la production agricole française. « Cette supériorité a pu exister, mais elle est loin derrière nous aujourd’hui. Il y avait du panache à vouloir cela, mais aussi beaucoup d’illusions. Et, aujourd’hui, c’est devenu un horizon de désillusions et de rancœurs », déplore l’auteur.

Dans le reste de son essai, il invite son lecteur à revisiter ses certitudes, voire à renverser la table. Ainsi, il lui semblerait nécessaire de penser l’avenir de notre agriculture en même temps que celui des industries agroalimentaires, qui restent le principal client des agriculteurs. Il pose également la question de la pertinence des dispositifs de contrôles des mutations foncières, « devenus obsolètes », des lois Egalim, « inflationnistes et peu protectrices du revenu agricole », ou encore de la nécessité de « dégraisser le mammouth » administratif qui paralyse l’agriculture.

En fin de compte, ce livre permet d’ouvrir le débat sur une nouvelle orientation agricole en rupture avec les stratégies de ces dernières années, dans le dessein de construire une agriculture plus performante et plus moderne.

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