AccueilEconomieLa Ferme France en déroute, mais la partie n'est pas terminée

La Ferme France en déroute, mais la partie n’est pas terminée

Rendu public en février 2026, le nouveau rapport du sénateur Laurent Duplomb dresse le constat d’un solde commercial agricole en chute libre et de filières en souffrance sous trop de normes étouffantes, tandis que, pendant ce temps, le reste de l’Europe progresse.

À l’occasion des premières Assises de la lutte contre le déclin agricole, qui ont eu lieu au Sénat le 2 février dernier, le sénateur Laurent Duplomb a rendu publics ses travaux visant à actualiser les chiffrages du rapport La France, un champion agricole mondial : pour combien de temps encore ? publié en 2019. Ses conclusions, dont la presse a fait peu de cas, sont sans appel, et présentées sous un titre qui les résume parfaitement : Balance commerciale agricole : chronique d’une chute annoncée. Y a-t-il un pilote dans le tracteur France ?

La démarche du rapporteur s’inscrit dans la continuité de son travail sénatorial. En effet, dès 2019, Laurent Duplomb identifiait trois « évolutions alarmantes » : la stagnation en volume de la production française, le risque de disparition de l’excédent commercial agricole et la montée des importations alimentaires. Ces tendances ont malheureusement été confirmées en 2022 par un rapport sur la compétitivité de la Ferme France. Depuis lors, les choses ont empiré, dépassant les prévisions les plus sombres.

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Ainsi, comme le formule le sénateur, alors que le rapport de 2019 s’interrogeait sur la durée du statut français de champion agricole, celui de 2026 se demande plutôt « comment en est-on arrivé là ? », tant la dégradation des indicateurs se révèle majeure et la chute, brutale.

L’Europe avance, la France recule

Pour bien saisir l’ampleur du décrochage français, il suffit de le comparer avec la trajectoire, positive, de l’Union européenne.

Sur les vingt dernières années, le commerce international agricole et agroalimentaire a connu une expansion remarquable : les flux d’échanges mondiaux sont passés de 680 milliards d’euros en 2010 à 1 481 milliards en 2023. Et l’UE s’est hissée au premier rang des exportateurs mondiaux, captant 15,7 % des exportations, devant les États-Unis (10,9 %), le Brésil (9,3 %) et même la Chine (4,5 %). Son solde commercial agricole et agroalimentaire, autrefois déficitaire, atteint désormais 50,5 milliards d’euros, le deuxième excédent mondial derrière le Brésil. Cette dynamique est portée par des secteurs en forte progression : les boissons, les produits laitiers depuis la fin des quotas en 2015, la viande porcine (39,8 % des exportations mondiales) et la filière avicole, tirée notamment par la Pologne. Mais la France, que le rapporteur n’hésite pas à qualifier d’« homme malade de l’Europe », fait figure d’exception. En 2019, son solde commercial agricole s’élevait à 7,7 milliards d’euros. En 2024, il était tombé à 3,9 milliards, soit une chute de 49 % en cinq ans. Dans le même temps, le solde italien progressait de 66 % et le solde espagnol de 34 %. À la fin 2025, la situation est devenue historiquement critique.

Sur les vingt dernières années, le commerce international agricole et agroalimentaire a connu une expansion remarquable. Et l’UE s’est hissée au premier rang des exportateurs mondiaux.

Certes, le solde français reste excédentaire, mais il chute par rapport à 2024 pour atteindre à peine 181 millions d’euros. La comparaison avec l’Espagne est vertigineuse. À la fin 2025, son solde atteignait 18,4 milliards d’euros. Ce pays, qui partait de pratiquement rien il y a vingt ans, a donc creusé en quelques décennies un écart de plus de 18 milliards d’euros avec la France !

Les causes d’une contre-performance historique

Inutile de tourner autour du pot : les causes sont bel et bien franco-françaises et ne sont pas imputables aux contraintes imposées par l’UE, ni aux futurs accords de libre-échange.

Selon l’analyse de l’économiste de l’Inrae Vincent Chatellier, cette contre-performance ne résulte pas d’une baisse des exportations, qui sont en légère progression, mais d’un accroissement substantiel des importations, « de l’ordre de +7,7 % ». Il insiste également sur le fait que 3,2 milliards de la dégradation du solde proviennent de la balance avec les pays tiers – seul segment qui était jusqu’alors encore excédentaire.

Et les filières touchées sont nombreuses : café, thé, cacao (-1,29 milliard d’euros, principalement en raison de la hausse des prix d’importation), boissons (-918 millions d’euros dans un contexte de crise viticole), produits laitiers (-717 millions d’euros, notamment beurre et fromages), fruits (-495 millions), produits de confiserie (-456 millions), viandes de volailles (-385 millions) et céréales (-296 millions d’euros).

Au-delà du seul solde commercial, c’est la valeur même de la production agricole française qui pose problème. Entre 2019 et 2025, la France n’affiche qu’une progression de 16,83 % de la valeur de sa production agricole. En comparaison, l’Espagne progresse de 46,12 %, la Pologne de 74,69 %, l’Italie de 35,24 %, l’Allemagne de 26,90 %, et la moyenne de l’UE-27 s’établit à +33,05 %. Désormais, la France côtoie la Finlande et Malte, seuls pays de l’Union dont la croissance de la valeur de la production reste inférieure à 20 % sur cette période. Un retard d’autant plus saisissant que la France demeure l’État membre disposant de la plus vaste surface agricole utile de l’UE : supérieure de 17 % à celle de l’Espagne, de 62 % à celle de l’Allemagne et de 125 % à celle de l’Italie.

Selon l’analyse de Vincent Chatellier, la contre-performance française ne résulte pas d’une baisse des exportations, en légère progression, mais d’un accroissement de l’ordre de +7,7 % des importations.

Le rapport dresse ensuite une liste des filières emblématiques qui illustrent concrètement ce déclin systémique. Pour le lait, la France est le seul grand pays laitier dont la production décroît depuis 2014, perdant 1,6 milliard de litres en dix ans, pendant que tous ses concurrents européens progressaient. Pour la volaille, les importations représentent désormais 44 % de la consommation intérieure tandis que la production a reculé de près de 30 % depuis son pic de 1997, alors même que la consommation augmentait de 35 %. Pour les céréales, la France, qui détenait 17 % des parts de marché mondial du blé tendre en 2000, n’en détient plus que 7 % en 2025, dans le même temps que la Russie est passée de 1 % à 21 %. Enfin, pour la pomme, la France est le seul des trois premiers producteurs européens dont la production a décliné entre 2019 et 2024.

Sans surprise, le rapporteur souligne que les causes structurelles, bien connues, étaient déjà documentées dans son rapport de 2022 : la perte de compétitivité y joue un rôle essentiel. Et d’ajouter que le poids considérable des normes françaises est sans équivalent en Europe. Reprenant les propos de l’ancien Premier ministre François Bayrou, en janvier 2025, Laurent Duplomb rappelle ainsi que le coût des normes s’évalue à 0,17 % du PIB en Allemagne, 0,8 % en Italie, mais à près de 4 % en France, soit une charge vingt fois supérieure à celle de son principal concurrent européen. Traduit en euros, cela représente 120 milliards par an, « de quoi boucher le déficit budgétaire plusieurs fois »

Selon l’analyse de Vincent Chatellier, la contre-performance française ne résulte pas d’une baisse des exportations, en légère progression, mais d’un accroissement de l’ordre de +7,7 % des importations.

Cinq défis inchangés depuis 2019

Constatant avec une certaine amertume l’immobilisme depuis son premier rapport, le sénateur Duplomb rappelle les cinq priorités identifiées dès 2019. D’abord, reconquérir le marché national en abandonnant la stratégie de la montée en gamme qui, d’une part, a conduit certaines filières à se déconnecter de la demande réelle, et d’autre part, a permis aux importations de coloniser les rayons. La filière volaille en est l’illustration la plus criante : sans construction urgente de nouveaux poulaillers – les professionnels en estiment le besoin à 300 unités –, la France est structurellement condamnée à financer les exportateurs de ses voisins européens.

Ensuite, oser conquérir de nouveaux marchés à l’international. La demande mondiale de produits alimentaires continue de progresser, et l’UE dans son ensemble parvient à en capter une part croissante. Il n’y a aucune raison que la France ne puisse se tailler une part du gâteau, notamment sur ses marchés historiques, comme les céréales, qui restent un élément essentiel dans le cadre des bouleversements géopolitiques.

Pour y parvenir, cela nécessite en premier lieu de retrouver de la compétitivité, qui, selon le rapporteur, représente « le nerf de la guerre ». Le desserrement des contraintes normatives inutiles et la lutte contre les surtranspositions franco-françaises constituent à cet égard des leviers prioritaires. En second lieu, il convient de lutter contre la concurrence déloyale et de maintenir une politique agricole commune ambitieuse. Or, les premières annonces faites par la Commission européenne à la fin 2025 laissaient présager une baisse de 22 à 30 % des crédits de la prochaine PAC. Pour la France, cela représenterait une enveloppe de 50,9 milliards d’euros sur la période, soit plus de 7 milliards par an contre plus de 9 milliards actuellement. Un recul qui serait donc considérable à l’heure où, souligne le rapporteur, le soutien public à l’agriculture serait plus que jamais nécessaire.

Définir enfin un cap

Outre ces cinq axes permanents, le rapporteur insiste sur l’importance de retrouver un cap stratégique pour l’agriculture française.

Il prend l’exemple de l’Irlande, qui, en 2010, s’était fixé des objectifs précis avec le plan Food Harvest 2020 : augmenter sa production laitière, sa production bovine et ses exportations agroalimentaires à des horizons définis. Résultat : une hausse de 53 % de la production laitière entre 2013 et 2020, et des exportations passées de 8,9 à 14,1 milliards d’euros en dix ans (+60 %). La stratégie suivante, Food Vision 2030, vise 21 milliards d’euros d’exportations en 2030. En 2024, les exportations irlandaises ont atteint un record de 19 milliards d’euros, en progression de 65 % depuis 2014. L’Irlande dispose pour cela d’un tableau de bord numérique public permettant de suivre en temps réel la mise en œuvre de son plan. Bref, résume Laurent Duplomb, la véritable urgence n’est pas technique, mais politique : « Depuis 2017, le peu qui a été fait pour l’agriculture ne l’a été que « contraint et forcé », par des manifestations agricoles massives et une pression constante de la chambre haute. » Si des annonces ambitieuses ont été effectivement faites au plus haut niveau de l’État, pour promettre de placer l’agriculture « au-dessus de tout », les actes n’ont clairement pas suivi.

La réussite irlandaise ne tient pas à la sophistication de ses outils, mais à la continuité et à la cohérence de sa stratégie agricole sur quinze ans.

C’est, en fin de compte, ce constat d’échec de la gouvernance agricole française qui reste le plus préoccupant, les chiffres de la balance commerciale ne faisant qu’accompagner la réalité d’un déclin, qui a pris racine dès 2007 avec le fameux Grenelle de l’environnement et la mise en place d’une politique de réelle décroissance, sous les présidences successives de Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron.

L’exact contraire de la situation irlandaise, dont la réussite ne tient pas à la sophistication de ses outils, mais à la continuité et à la cohérence de sa stratégie agricole volontariste sur quinze ans, déclinée filière par filière et soutenue par des indicateurs publics et des objectifs chiffrés.

Certes, la partie n’est pas encore perdue pour la France, car notre pays dispose toujours, malgré tout, de la première surface agricole utile d’Europe et d’agriculteurs d’un haut niveau d’excellence. Mais chaque année d’immobilisme rendra cependant le redressement de plus en plus difficile et coûteux.

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