Semences : le crash de « Cash Investigation »

Copie écran de Cash Investigation du 18 juin 2019
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Aveuglés par son discours anti-entreprise, Élise Lucet et son équipe ont déroulé le tapis rouge à Kokopelli, alors que son fondateur tient des propos antisémites et complotistes

Un grand moment surréaliste nous a été offert avec la diffusion sur France 2 du quarantième épisode de « Cash Investigation » intitulé « Multinationales : hold-up sur nos fruits et légumes », le 18 juin dernier. Au début du reportage, Élise Lucet est mise en scène sur un marché, allant d’étal en étal, prétendument à la recherche d’un sujet pour son émission. Après hésitation, elle opte courageusement pour les fruits et légumes, et une voix off l’aiguillonne : « Il faudrait quelque chose de costaud, genre trafic international. » Rebondissant sur le témoignage providentiel d’un passant qui fait état d’un réseau d’échanges de semences, la voix ajoute : « Des graines échangées sous le manteau. Un réseau clandestin. Manque plus qu’un bon vieux lobby… » Et de conclure : « Ben voilà, les semences ! On la tient notre idée d’enquête ! » Un procédé aussi infantile prêterait à sourire s’il n’évoquait pas directement la façon dont Élise Lucet et ses équipes travaillent : les conclusions de l’enquête sont posées d’avance, sur fond de musique angoissante, avec d’un côté les « gros méchants lobbies », et de l’autre les « gentils petits résistants ».

« À quatre heures de cheval »

Comme c’est souvent le cas dès lors qu’il est question de semences, France Télévisions a fait appel à Ananda Guillet, le boss de Kokopelli. De toute évidence, Linda Bendali, la journaliste qui signe l’enquête, n’a pas été ébranlée par les révélations faites par quatre anciens salariés de Kokopelli dans leur livre publié en 2017, Nous n’irons plus pointer chez Gaïa, où ils démontrent comment ils ont été « exploités ». Une ancienne employée y explique notamment que, face aux salariés trop critiques vis-à-vis de l’association, « la technique est toujours la même : humilier, culpabiliser, isoler, […] persuader que c’est [eux] le problème, diviser les salariés et pousser à la démission ». Un autre ex-employé renchérit : « Nous voulions témoigner d’un sujet tabou, qui dépasse le cadre de Kokopelli, mais qui se retrouve dans nombre d’associations : l’exploitation des salariés au nom d’une cause, aussi noble soit-elle, et l’impossibilité de critiquer car il ne faut pas ternir l’image d’un mythe.» Au fait, cela pourrait faire un bon sujet pour un futur numéro de « Cash Investigation », non ?

En attendant, dans l’émission, c’est plutôt accompagné d’une musique de western réservée aux héros justiciers qu’apparaît Ananda Guillet, « l’homme à abattre pour les semenciers ». Tandis que la caméra nous introduit dans « le repaire de Kokopelli », l’association fondée par son père, le jeune homme, qui « défend les semences paysannes, dans l’Ariège, au fin fond d’une vallée, à quatre heures de cheval [sic] de Toulouse », semble d’allure bien paisible, pas vraiment du genre à tuer une mouche en plein vol. On n’apprendra rien de son parcours, de ses qualifications, ni non plus des raisons qui font perdre systématique- ment à ce grand amateur des tribunaux tous ses procès, si ce n’est qu’il compte au nombre des « gentils petits résistants ».

« C’est difficile de faire la liste de toutes les pressions, que ce soit des pressions juridiques, pressions financières mais aussi pressions morales, que nous avons subies au niveau de l’équipe de Kokopelli […] Ça va des RG [renseignements généraux] aux menaces au coin d’un salon ou quasiment publiques. Mais ça fait partie du jeu », relate avec philosophie le jeune président de l’association, dont l’objectif consiste pourtant simplement « à vendre des petites graines aux jardiniers amateurs ». Mais, explique la voix off, « c’est illégal, car ces semences paysannes ne sont pas inscrites au catalogue officiel ».

C’est donc faire « acte de résistance pour sauvegarder 2 400 légumes rares, comme la côte de blette orange ou le concombre Poona Kheera ». De surcroît, voilà des graines qui « peuvent se replanter », nous apprend Ananda Guillet. « La nature commet un incroyable blasphème dans notre société de consommation mercantile, puisqu’elle se reproduit gratuitement. Et ça, c’est terrible ! », ironise, tout sourire, le jeune patron. Face à ce charmant Don Quichotte des temps modernes, « il y a un lobby très puissant, inconnu du grand public, le Gnis [Groupement National Interprofessionnel des Semences et plants , qui possède un immeuble entier au centre de Paris », dénonce la voix off. Le petit candide contre le gros lobby : on est bien fidèle au scénario promis au départ, qui incarne un grand classique des émissions d’Élise Lucet, laquelle aurait tort de s’en priver puisque le procédé a fait ses preuves.

Et ce fut en effet carton plein pour Kokopelli, dont le site web, en raison d’un pic de fréquentation dû à cette magnifique publicité délivrée par le service public, a « explosé » avec « plus de 20 000 connexions », comme l’explique Anita Siegrist, responsable de la communication de l’association ariégeoise. À tel point qu’il a été indisponible durant deux bonnes heures 1. Une bonne nouvelle pour le petit commerce de l’association, dont le chiffre d’affaires dépasse quand même les… 3 millions d’euros. Il est vrai que vendre 3,40 euros la bagatelle de 35 graines de tomates cerises Barbaniaka, une variété qui n’est en rien naturelle puisqu’elle a été développée par l’Institut agrobotanique de Tapioszele en Hongrie, reste une affaire qui peut se révéler très intéressante. Et plus encore lorsqu’on sait qu’on pourrait acquérir 50 graines de cette même variété bio pour 3,95 euros chez son concurrent La Ferme de Sainte Marthe de Philippe Desbrosses. Tout « résistant » qu’on soit, il faut néanmoins faire prospérer son business, chose qu’on excelle à faire, assurément, dans la famille Guillet. Et comme le dit Élise Lucet, le business des graines de tomate, c’est rentable..

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L’envers du décor

Dommage que la journaliste Linda Bendali, vraisemblablement trop occupée à traquer les « méchants » en Israël et en Inde, n’ait pas pris la peine de se renseigner sur l’idéologie que diffusent Ananda Guillet et son père, le fondateur de Kokopelli, Dominique alias Xochi ! Ce dernier a quitté la présidence de Kokopelli début 2018, comme l’explique son fils, « afin de pouvoir libérer sa parole et ses actions sans engager Kokopelli, voire même afin de protéger Kokopelli – car certains rideaux de fumée qu’il fait tomber cachent des sujets plus que brûlants ».

Quelles sont donc ces vérités cachées que le site de Kokopelli nous incite à percer ? Eh bien, on hallucine en les découvrant, à mi-chemin entre délires mystico-ésotériques et propos complotistes qui virent à l’occasion au réquisitoire anti-sémite, comme dans la bouche du mentor de Dominique, le « chaman mystique américain John Lash ». Ainsi, sur l’un de ses blogs, Dominique Guillet exprime sa sympathie pour Dieudonné, dénonce la « Jewstice » et les « Serpillières Sionistes de l’Académie Nationale du Génocide » dans le même temps que, sur le blog de Kokopelli, il explique que l’interdiction du glyphosate est « un cadeau pour Monsanto », lui permettant de commercialiser un nouvel herbicide.

Vraisemblablement trop occupée à traquer les «méchants» en Israël et en Inde, la journaliste Linda Bendali n’a pas pris la peine de se renseigner sur l’idéologie que diffusent Ananda Guillet et son père, l fondateur de Kokopelli, Dominique alias Xochi.

Comme la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre, on n’est guère mieux lotis avec les convictions exprimées par le fiston. « Comment les frères assassins de Charlie s’enfuient sans rencontrer un seul bouchon de circulation ? Comment le preneur d’otage du magasin Kasher arrive à courir hors du magasin après avoir pris 360 impacts de balles approximativement ? », s’interroge Ananda Guillet sur Facebook, avant de nous révéler ce qu’il croit être l’envers du décor : « Regardez donc le résultat. La gauche fait passer des mesures que Marine n’imagine même pas dans ses rêves les plus fous. Ce sont tous les mêmes FN, Gauche, Droite, etc. et les mêmes qui tirent les ficelles derrière. »

Au sujet des attentats du 11 septembre, il reprend tout simplement à son compte les thèses de Thierry Meyssan sur les Twin Towers de New York. « Comment un avion fait imploser une tour de 57 étages (sans parler du faite [sic] que n’importe qu’elle [sic] pilote te dira que la manœuvre frise l’impossible) ? », peut-on encore lire parmi ses réflexions. Et les accusations ad personam fusent également sous la plume de Dominique Guillet, climatosceptique dans l’âme : le journaliste du Monde Stéphane Foucart serait ainsi un « guignol climatique », tandis que Cyril Dion incarnerait un « nombriliste altermondialiste – dont la capacité de parler pour ne rien dire n’a d’égale que sa crasse ignorance à pouvoir exprimer ce qu’il entend par “climat“ ».

Comme le fait remarquer dans un tweet la journaliste d’Europe 1 Géraldine Woessner : « Dieu qu’elle est sympathique, cette association #kokopelli dont le service public fait la promotion ! Conspirationniste, climatosceptique, furieusement antivaccins… Un petit tour sur les écrits délirants de son fondateur donne proprement le vertige. » Et un twittos de commenter, non sans raison : « C’est fou qu’après un travail d’investigation poussé, @EliseLucet et son équipe aient pu laisser passer ça ! Dingue, non ? »

Premières Lignes et le concept « Élise-Lucet »

Car, en effet, cette mise en valeur inconditionnelle de Kokopelli par Élise Lucet pose un problème de fond à propos d’un certain type de journalisme d’investigation. Surtout lorsque l’on découvre que la réalisation de « Cash Investigation », émission créée en 2011 par Élise Lucet et Luc Hermann, a été confiée à la société de production Premières Lignes, fondée par Paul Moreira et… Luc Hermann. Or, Premières Lignes doit s’assurer que le produit « Cash Investigation » réponde à des critères bien particuliers, dans l’objectif de capter les fans de ce genre d’émissions censées « révéler les mensonges des grandes entreprises, camouflés par des armées de communicants qui usent de techniques évidemment retorses », pour reprendre les propos de Clémence Artur, spécialiste des stratégies d’influence chez Proches, un « laboratoire d’idées et un lieu de rencontres » spécialisés dans la communication.

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Dans un texte intitulé « Élise-Lucet, ou la fabrique de l’opinion », Clémence Artur décrypte avec pertinence comment fonctionne le concept « Élise-Lucet », « un exercice à part entière dans nos média-trainings, des cas d’école à décortiquer avec nos étudiants en communication, un running gag de spécialistes de la communication ».

Un jeu à armes inégales

Première constatation : « À bien regarder l’écriture de l’émission, sa construction, souvent semblable d’un épisode à l’autre, une question s’impose : et si cette guerre était une mise en scène ? Et si la mise en scène de cette guerre était finalement l’information vendue aux téléspectateurs, au détriment du fond ? » La réponse est bien entendu incluse dans la question. Élise Lucet vend sa « mise en scène », toujours la même, laquelle, au demeurant, semble avoir fini par lasser les téléspectateurs. Ainsi, à en croire ses derniers chiffres d’audience, l’émission est largement en dessous de la série de TF1 (3,8 millions) et de celle de France 3 (3,2 millions), diffusées à la même heure. M6 elle-même, avec son « Cauchemar en cuisine » (2,8 mil- lions), a fait mieux ! « France 2 est au pied du podium avec un nouveau numéro de son magazine “Cash Investigation”, présenté par Élise Lucet et produit par Premières Lignes (…) Le précédent numéro de “Cash Investigation”, diffusé le 23 avril dernier, avait signé sa plus faible audience historique en prime time avec 2,05 millions de Français », note le site ozap.com.

Seconde constatation : il s’agit d’un « jeu à armes inégales », les méthodes employées par « Cash Investigation » ne laissant guère la possibilité à ses cibles de se défendre. « La seule demande d’un agent d’accueil d’éteindre une caméra devient une information utilisée et commentée, une preuve à charge », note l’experte en communication. Sans parler de l’ignoble présentation au relent antisémite du chercheur israélien Haïm Rabinowitch, montré d’entrée de jeu comme « jovial mais un brin directif ». Bref, pas très sympathique. On découvrira un peu plus tard qu’il est l’« inventeur de la tomate éternelle », à savoir sans goût, qui a été créée, selon l’équipe de « Cash Investigation », uniquement à des fins mercantiles. « Ne pas répondre, c’est plaider coupable. Répondre, c’est plaider coupable avec un procès d’opinion forcément inégalitaire », constate Clémence Artur, qui suggère la vraie question à se poser : « Alors, quelle est la bonne stratégie pour une entreprise ? »

On aurait du mal à le nier : dans le dernier numéro de « Cash Investigation », les prestations des deux représentants du Gnis passent mal. Tout comme celles des intervenants israéliens, notamment à cause de leurs réponses décomplexées lorsqu’il s’agit de parler de business. Ou encore celle de Ludovic Guinard, directeur général délégué du Centre technique interprofessionnel des fruits et des légumes (Ctifl), « venu tout spécialement de Paris ». À son explication détaillée du fonctionnement d’une serre « high tech », Élise Lucet répond par la phrase : « Vous maîtrisez complètement les choses », ponctuée d’un « ah ouais ! » dévastateur.

Quel contraste avec le « repenti » Jean-Luc, qui nous introduit dans sa serre plutôt sauvage contenant des « tomates 100 % nature, élevées en semi-liberté [sic] », goûteuses à souhait ! De même, le malaise du directeur des affaires internationales de Limagrain, est sensible. Mais comment réagir correctement lorsqu’on se trouve confronté au travail de femmes sous- payées et d’enfants en Inde ? Difficile, en effet, de répondre à de si graves accusations en quelques secondes, car que vaut le démenti pourtant formel de Limagrain face à l’affirmation d’Élise Lucet 2 ?

« De fait, les occasions d’expliquer le fonctionnement de l’organisation, toujours plus complexe que la présentation que l’on en fait dans un documentaire à charge de moins d’une heure, se font rares… et surtout fragiles. Fragiles car évidemment soumises à la possible coupe du montage ; fragiles surtout parce que ce qui sera scruté ne sera pas tant la réponse que la façon dont elle aura été donnée, le malaise que la question initiale aura suscité », note Clémence Artur. Une manipulation qu’Élise Lucet maîtrise parfaitement…

Mais, selon la spécialiste en communication, ce ne serait finalement que la partie visible de l’iceberg : « Et si l’enjeu n’était pas Élise Lucet, après tout… si l’enjeu était simplement celui de l’éducation à l’information, rendue de plus en plus nécessaire, avec la multiplication des canaux et leur accessibilité ? […] Tout ce qui constitue une image préempaquetée, prédigérée, doit nécessairement être interrogé : une publicité, un article de presse, une vidéo – que l’on pense pourtant incapable de mentir – sont toujours des vérités parcellaires, car la simplification nuit à l’information. En simplifiant, on partialise, on découpe, on choisit et on finit par mentir par omission », note Clémence Artur, qui poursuit: « L’information objective est un leurre, tout comme la neutralité d’Internet était un vœu pieux. L’impartialité d’une donnée est impossible et ce n’est pas grave, c’est même tout ce qui fait l’intérêt d’une information ! Mais il faut savoir la prendre, la comprendre, la confronter : c’est comme cela que se construit une opinion. »

Panique chez Élise Lucet and co

Ce décryptage nécessaire de l’information – qui est notamment l’objet d’A&E – est depuis peu réalisé par un nombre croissant de journalistes, qui manifestent un certain agacement à l’égard de la fabrique de la peur. Tandis qu’Emmanuelle Ducros de L’Opinion, Géraldine Woessner d’Europe 1 ou encore Mac Lesggy de M6 n’hésitent plus à traquer les fausses informations, des magazines et des journaux, comme Le Point, Le Figaro ou encore Valeurs Actuelles, ont fracassé la digue du « politiquement correct » en publiant des dossiers très critiques sur cette fabrique de la peur. Ainsi, le 12 juin, Le Point proposait un dossier intitulé « Écologie : vérités et fariboles – Diesel, glyphosate, réchauffement, OGM, bio, surpopulation, nucléaire… Ce que disent les scientifiques », dans lequel sont démontées quelques idées reçues écologistes. Deux jours plus tard, Le Figaro Magazine, sous le titre « Santé : arrêtons de nous faire peur », écrivait : « Pollution atmosphérique, ondes électromagnétiques dangereuses, médicaments délétères ou pesticides cancérogènes, vaccins et alimentation toxiques… Les prophètes d’apocalypses sanitaires imminentes exploitent nos peurs pour prédire les pires maux. » Une semaine plus tard, Mickaël Fonton, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles signait pour sa part un dossier intitulé « Enquête sur le totalitarisme vert : les charlatans de l’écologie ».

Même si l’on sait qu’une hirondelle n’annonce pas forcément le printemps, les réactions hystériques de certains journalistes proches du monde d’Élise Lucet (avec, notamment, des usurpations d’identité) témoignent d’ores et déjà de la menace que représente pour eux un tel décryptage de leurs méthodes.

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