L’Anifelt fête son demi-siècle d’existence. Son président, André Bernard, fait le point et analyse les combats du moment et les conditions d’un avenir possible
Que désigne l’Anifelt ?
L’Anifelt, c’est l’interprofession nationale des fruits et légumes prêts à l’emploi (conserves, surgelés, compotes, etc.). Nous rassemblons les organisations professionnelles des deux maillons de la filière: la production agricole et l’industrie de transformation. En chiffres, cela représente 15 500 exploitations agricoles, 230 unités de transformation, 27000 emplois directs et 5,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
Nous allons célébrer notre demi-siècle d’existence par la présentation d’un livre blanc, qui mettra en évidence la contribution concrète de notre filière aux grands enjeux publics (alimentation durable, souveraineté et transition agroécologique) et réaffirmera la vision que nous portons pour l’avenir : une filière utile, responsable et prête à construire, avec les décideurs et les citoyens, les solutions de demain.
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Qu’est-ce qui caractérise le modèle que vous avez construit depuis 1976 ?
Ce qui nous distingue, c’est la structuration et l’organisation de nos filières au travers des OP, Organisations de Producteurs.
Dès le départ, les producteurs et les industriels ont travaillé ensemble pour planifier les volumes, sécuriser les débouchés, ajuster les prix. Ce modèle vertical, fondé sur la spécialisation et le contrat avant campagne, réduit le risque de crise conjoncturelle. Ainsi, pendant la période d’inflation forte de 2020-2022, ce sont les indicateurs interprofessionnels de coûts de production qui ont permis de répercuter les hausses. Sans ce mécanisme, ça n’aurait pas été possible. Ce n’est pas un modèle parfait, mais il est structurant et nous en sommes fiers.
Comment décririez-vous la situation aujourd’hui ?
Franchement, en plus de 50 ans d’engagement syndical et professionnel, je n’ai jamais connu de situation aussi préoccupante. Dans mon département, le Vaucluse, il n’y a plus une seule filière qui se porte bien. Le problème de fond, c’est notre compétitivité. Je citerai l’exemple d’un industriel de la surgélation qui a perdu un marché face à un concurrent espagnol. Les Espagnols disposent d’outils industriels modernes parce qu’ils ont bénéficié d’aides à l’investissement bien plus importantes qu’en France. Résultat: leur parc est récent alors que le nôtre accuse un retard de 30, 40, parfois 50 ans ! Sur certaines cultures, si nous sommes moins chers à la production, nous restons plus chers à la sortie d’usine. C’est là que se joue la bataille.
À cela s’ajoutent les retraits de substances actives au niveau européen, qui nous laissent sans solution pour protéger nos cultures. Selon l’Interprofession des légumes en conserve et surgelés (Unilet), 77 usages essentiels sont menacés d’ici 2027. Nos producteurs sont soumis à des contraintes phytosanitaires que leurs concurrents européens n’ont pas. Ce n’est pas une question de normes sanitaires – personne ne les remet en cause –, c’est une question d’équité concurrentielle au sein même de l’Union.
Mais la loi d’urgence agricole ne répond-elle pas justement à ces enjeux ?
L’article 1 prévoit des aides à l’investissement conditionnées à un accord entre producteurs et transformateurs. C’est une bonne chose, mais nous attendons aussi des éléments qui fassent baisser concrètement les coûts de production et qui nous permettent, sur la protection des cultures, d’être à égalité avec nos partenaires européens. Le travail de simplification doit également se poursuivre, notamment pour la construction ou la rénovation de bâtiments qui concourent à la souveraineté agricole et agroalimentaire. Selon la méthode « Notre-Dame » évoquée par le président Macron, il faut que toutes les études et procédures puissent être finalisées en un an, si nous voulons que les acteurs réinvestissent en France !
Qu’est-ce qui permettrait de redresser la situation ?
D’abord, il faut sécuriser les moyens de production : accès à l’eau, harmonisation européenne des règles phytosanitaires, accélération des homologations d’alternatives. Cela doit s’accompagner d’un renforcement du soutien de l’État pour les actions de recherche et innovation. Ensuite, il faut un plan massif de modernisation industrielle pour renouer avec la compétitivité, et une simplification radicale des procédures administratives pour la construction et l’extension d’usines, car des délais de 24 à 36 mois bloquent des projets stratégiques.
Enfin, et c’est un facteur que l’on néglige souvent, sans hausse de la consommation de fruits et légumes sous toutes ses formes, il n’y a pas de relocalisation possible, pas d’investissement industriel justifiable, pas de souveraineté alimentaire réelle. On ne peut pas reconstruire l’amont si l’aval rétrécit…

