Pesticides : La genèse des 200 000 décès

Afin d’engranger un maximum de signatures pour sa pétition antipesticides, Foodwatch a affirmé – avant de se rétracter – qu’il y aurait chaque année 200000 décès dans le monde par intoxication aiguë dus aux pesticides

Dans une pétition lancée le 17 avril dernier, l’association Foodwatch ciblait les fabricants de pesticides, les accusant de « porter une lourde responsabilité dans les 200 000 décès par intoxication aiguë dus à des pesticides nocifs estimés par an ». On s’indignerait à moins, en effet. Sauf que, comme l’avait indiqué A&E il y a déjà trois ans, ce chiffre de 200 000 décès ne correspond absolument à aucune réalité.

VOIR AUSSI : baliverne #18 : Cash investigation : les pesticides causeraient 200 000 morts par an dans le monde

Après l’avoir annoncé sur le compte Twitter d’A&E, Foodwatch a d’ailleurs décidé de supprimer la référence aux 200 000 décès. Et de préciser que ce chiffre « est contesté car il se base à l’origine sur une étude qui date des années 80 et il n’existe pas de chiffres récents sur ce sujet ».

L’histoire des 200 000 décés

Certes, mais il aurait été tout de même plus honnête de la part de Foodwatch de raconter la véritable histoire de ce chiffre. Celui-ci figurait dans une étude réalisée au début des années 1980 par un certain professeur Jeyarajah Jeyaratnam. Il l’a ensuite repris dans son éditorial du British Journal of Industrial Medicine 1, publié en 1985. Depuis lors, tel un serpent de mer, il resurgit.

Comment a-t-il obtenu ce fameux total ? À partir d’une extrapolation fondée sur le décès de 1 000 personnes pour 13 000 malades souffrant d’intoxications aiguës admis dans les hôpitaux du Sri Lanka… en 1979 ! Dans son éditorial, l’expert observe « qu’en appliquant à l’échelle mondiale les résultats de notre étude sur le Sri Lanka, le nombre d’intoxications serait horrible – 2,9 millions de cas par an pour les pays en développement et 200 000 décès ». Il est clair que jamais le professeur n’a prétendu que ce chiffre reflétait une réalité quelconque, fût-ce il y a trente-cinq ans, le cas du Sri Lanka n’étant pas représentatif du reste du monde.

D’autant que ces 1 000 décès sri lankais correspondent pour deux tiers d’entre eux à des cas de sui- cides 2 – ce qui représente en effet un réel problème encore aujourd’hui dans de nombreux pays – et pour le tiers restant à un mauvais usage de produits, une pratique hélas également trop courante dans les pays pauvres. Mais tout cela n’a rien à voir avec l’utilisation normale de pesticides, telle qu’elle est pratiquée dans les pays développés. Incriminer les pesticides dans le cas de ces décès « est aussi absurde que de dire que les cordes sont responsables de 5 500 morts par an en France, en raison des suicides par pendaison », remarque le site Alerte Environnement.

Un appel à l’action préventive

Alors, pourquoi s’être livré à une telle extrapolation ? Simplement pour alerter sur les mauvaises pratiques en usage dans les pays en développement. « Bien que les pays en développement utilisent 25 % de la production mondiale de pesticides, ils connaissent 99 % des décès », précise ainsi le professeur. Dans un article de 1990 3, il explique d’ailleurs qu’il serait judicieux de s’inspirer des pratiques des pays industrialisés : « Dans ce sombre tableau, les pays industrialisés ont réussi à maîtriser le problème […] Cela doit signifier qu’il y a de précieuses leçons à tirer et qu’il est possible de faire de même dans les pays en développement. » Loin d’accuser les entreprises agro- chimiques, il propose justement de les impliquer : « Les industries agrochimiques ne sont souvent pas incluses dans les programmes de contrôle. C’est un grand inconvénient qui doit être rectifié, car ces organisations peuvent contribuer de manière significative à la lutte contre l’empoisonnement. »

Au lieu de faire circuler de faux chiffres visant à incriminer les géants de l’agrochimie, n’aurait-il pas été préférable que Foodwatch insiste sur cette indispensable collaboration qui a, en effet, déjà donné d’excellents – mais insuffisants – résultats ?

Notes

  1. J. Jeyaratnam, « Health problems of pesticide usage in the Third World», British Journal of Industrial Medicine, 1985.
  2. J. Jeyaratnam, « Acute pesticide poisoning : a major global health problem », Wld hlth stattst. quart., 1990.
  3. J. Jeyaratnam, « Acute pesticide poisoning : a major global health problem », Wld hlth stattst. quart., 1990.

Derniers articles

éco-anxiété terreau radicalisation écologiste

L’éco-anxiété, terreau d’une radicalisation écologiste

La peur de l'apocalypse écologique se répand chez les jeunes. Phénomène inquiétant, à l'origine d'une radicalisation. Profitant du long week-end de Pâques, quelques centaines de...
condamnation arboriculteur

Justice : la scandaleuse condamnation d’un arboriculteur

L'enquête de la journaliste du Point Géraldine Wœssner sur un arboriculteur-pomiculteur de l'Isère, condamné pour avoir répandu un produit phytopharmaceutique dans ses champs de...
TourTournesol Anses VrTH importation Ukraine

Le communiqué de presse de l’Anses sur les VrTH sème la confusion

Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. On a pu le vérifier une fois de plus après le communiqué de presse de...
Aymaric Caron Nupes legistive 2022 C a vous

Aymeric Caron : l’aile antispéciste et malthusienne de la Nupes

Pour les législatives 2022, l’alliance avec le parti antispéciste d’Aymeric Caron confirme que LFI n’hésite pas à courtiser l’aile la plus radicale de l’écologisme Le...
jean luc melanchon marche contre monsanto

Mélenchon en « Ecolo Maximo » à la Marche contre Monsanto-Bayer

À l’occasion de la 10e édition de la Marche contre Monsanto-Bayer et l’agrochimie, Mélenchon s’est revendiqué des théories complotistes loufoques de la militante indienne...

Dans la même rubrique

L’éco-anxiété, terreau d’une radicalisation écologiste

La peur de l'apocalypse écologique se répand chez les jeunes. Phénomène inquiétant, à l'origine d'une radicalisation. Profitant du long week-end de Pâques, quelques centaines de...