Les contributions « santé » déposées au Conseil constitutionnel contre la loi d’urgence agricole révèlent une action coordonnée des militants antipesticides, dont la mobilisation nourrit désormais la stratégie politique de Mélenchon
Parmi les contributions extérieures soumises cet été au Conseil constitutionnel (CC) pour contester la loi d’urgence agricole figure la « Société française d’hématologie (SFH) et autres ».
L’an dernier, la SFH avait déjà été à l’initiative d’une contribution similaire contre la loi Duplomb, sous la houlette de la même avocate. En l’occurrence, Me Clémentine Baldon, experte associée auprès de la Fondation pour la nature et l’homme et avocate de l’ONG écologiste dans « l’Affaire du siècle ». C’est donc elle qui a coordonné l’opération, ralliant cette année une vingtaine d’associations et de collectifs — contre 34 à l’été 2025 —, ainsi qu’une dizaine de professionnels du secteur de la santé.
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Une partie des troupes venues en renfort est, sans surprise, liée à la nébuleuse écologiste tels le Collectif Cancer Colère, l’Alliance santé planétaire, l’Association de sauvegarde des coteaux du Lyonnais, la Coordination santé environnement Rhône-Nord ou encore l’association Alerte médicale sur les pesticides et perturbateurs endocriniens (AMLP), tandis que d’autres, constituées d’associations reconnues et appréciées dans leur domaine d’action, comme la SFH ou Médecins du Monde, ont pris le parti de répéter les éléments de langage de la sphère antipesticides.
Est-ce à l’instigation de certains de leurs membres ? On peut légitimement se le demander quand on voit l’influence qu’exerce Pierre Sujobert, hématologue aux Hospices civils de Lyon, au sein de la SFH, dont il est l’un des administrateurs. D’autant que Pierre Sujobert a été coauteur d’une tribune dans Le Monde sur le concept de « cancer backlash », terme désignant une prétendue offensive idéologique voulant « réduire les causes du cancer aux seuls comportements individuels ». Lequel concept a été mis au point par lui-même avec son ami le chercheur Marc Billaud, dont les affinités avec la gauche radicale ne sont plus à démontrer. Les deux compères ont aussi organisé à Montpellier, en avril 2026, un colloque « Pesticides et Cancer », où une grande partie des invités étaient de farouches militants contre les pesticides, comme les élus Aurélie Trouvé (LFI), Benoît Biteau (EÉLV) et Christophe Clergeau (PS), le président de l’AMLP, ainsi que Fleur Breteau (Cancer Colère) ou encore Christophe Bonneuil, coprésident de la structure de soutien aux Soulèvements de la terre.
Les deux compères ont aussi organisé à Montpellier, en avril 2026, un colloque « Pesticides et Cancer », où une grande partie des invités étaient de farouches militants contre les pesticides
Quant à la présence de Médecins du Monde parmi les contributeurs au CC, nul doute que son président, le docteur Jean-François Corty, devenu ces dernières années l’une des figures de proue de la bataille contre les pesticides et « l’agriculture productiviste », y a joué un rôle décisif.
Le cas de Jean-François Corty…
Le docteur Jean-François Corty, président de la célèbre association humanitaire depuis juin 2024, ne cache d’ailleurs pas son militantisme : « Étudiant, je savais déjà que je n’avais pas envie d’être enfermé seul dans un cabinet », confiait-il ainsi au magazine What’s Up Doc.
« J’ai donc privilégié une activité qui combinerait action sur le terrain et militantisme, un métier qui corresponde à un engagement politique, mais pas non plus dans le cadre d’un parti politique », explique-t-il, assurant que « l’ultralibéralisme tue les gens, mais beaucoup ne voient pas cette mortalité qui est peu visible ».
En 2019, après avoir été directeur des opérations en France et à l’International pour Médecins du Monde (MDM) de 2009 à 2018, il entre au conseil d’administration de l’AMLP, la principale association antipesticides se revendiquant du monde médical. La même année, il publie, en collaboration avec le docteur Pierre-Michel Périnaud, fondateur et président de l’AMLP, une tribune dans Libération intitulée « Pesticides et santé des riverains, un enjeu de cohésion sociale et de démocratie ».
Peu de temps après, la toxicologue Laurence Huc, par ailleurs figure du collectif écolodécroissant Scientifiques en rébellion, fait appel à lui pour réaliser un documentaire sur un cluster de cancers pédiatriques à Sainte-Pazanne, en Loire-Atlantique. Financé notamment par la Fondation Santé Environnement de la Mutuelle familiale, qui est présidée par l’initiateur de la coalition Secrets toxiques, le documentaire Contrepoisons, un combat citoyen a été diffusé en avril 2024 sur France 3 Pays de la Loire, puis disponible pendant un an sur la plateforme de France Télévisions.
En 2021, Corty rejoint Laurence Huc à l’Atécopol (Atelier d’écologie politique) de Toulouse, un collectif de scientifiques qui souhaite « faire émerger et structurer une communauté scientifique se reconnaissant dans l’écologie politique », avec notamment « la nécessité de revoir, en priorité, nos modèles socio-économiques ».
Devenu vice-président de MDM en 2023, puis président en 2024, Jean-François Corty maintient plus que jamais son lobbying antipesticides. Dans le Rapport moral 2024 de MDM, on peut lire : « Médecins du Monde a ainsi accéléré la création d’alliances […] sur des problématiques plus récentes comme celle des pesticides avec Générations Futures, le collectif Secrets toxiques et le partenariat sur la Semaine internationale pour des alternatives aux pesticides. »
En mai 2025, pour faire pression sur le gouvernement et les parlementaires, une lettre ouverte émanant de plus de 1 000 médecins et scientifiques et portée par MDM et l’AMLP, qui se dresse contre « la réautorisation de certains néonicotinoïdes, ces insecticides “tueurs d’abeilles” », est largement médiatisée.
En août 2025, Corty intervient, aux côtés de Marc Billaud, dans les universités d’été de Révolution Écologique pour le Vivant, le parti écologiste radical d’Aymeric Caron, sur le thème « Pesticides : le scandale sanitaire du siècle ? », pour souligner l’importance de l’arme juridique sur cette question : « Les politiques, ça les fait un peu flipper la question de la judiciarisation et c’est sur ça qu’il faut aller aussi. » Et il intervient à nouveau dans l’édition 2026, sur le thème « Mourir de se nourrir ».
En août 2025, Corty intervient, aux côtés de Marc Billaud, dans les universités d’été de Révolution Écologique pour le Vivant, le parti écologiste radical d’Aymeric Caron, sur le thème « Pesticides : le scandale sanitaire du siècle ? »
En outre, lors d’un rassemblement en février 2026, il n’hésite pas à fustiger la « loi Duplomb qui incarne une triple offensive ultralibérale, suprémaciste et illibérale contre la santé publique et le droit de vivre dans un environnement sain ».
… et de l’AMLP du Dr Périnaud
Basée à Limoges, l’AMLP — dont Jean-François Corty deviendra administrateur en 2019 — a été fondée en 2013 par le médecin généraliste Pierre-Michel Périnaud sous le nom d’« Alerte des médecins limousins sur les pesticides ». Son objectif est de « supprimer les pesticides de synthèse, à commencer par les plus dangereux ». Membre d’Eaux et Rivières de Bretagne et de Générations Futures depuis plus de quinze ans, le Dr Périnaud milite à l’époque au sein d’Europe Écologie-Les Verts, dont il a été candidat aux élections cantonales de mars 2011, et sous cette bannière, a participé en juin 2012 à la campagne des législatives.
Bref, un médecin mais également un militant ayant un ancrage avéré dans la mouvance écologiste. « J’ai une sensibilité écologique forte, je considère, à la fois comme citoyen et comme professionnel, que notre santé dépend de la qualité de l’environnement au sens large, pas juste le bout de mon jardin », admet-il volontiers.
En 2012, il lance un appel auprès de ses collègues dans le Limousin afin d’« alerter les pouvoirs publics et les populations face aux dangers des pesticides », qui sera signé par une soixantaine de médecins et présenté lors de la conférence de presse nationale de… Générations Futures en mars 2013 pour le lancement de la Semaine pour les alternatives aux pesticides.
En janvier 2014, il bénéficie de la couverture médiatique de l’AFP, du Monde et de Libération pour annoncer que « 1200 médecins mettent en garde contre les pesticides » et réclamer « la possibilité pour l’ensemble de la population de choisir une alimentation sans pesticides par l’augmentation des surfaces consacrées à l’agriculture biologique ».
Depuis lors, l’association a enchaîné les interventions dans des conférences ou colloques, et multiplié les lettres et appels du monde médical, notamment contre la loi d’urgence agricole et contre le projet de loi « Omnibus » de l’Union européenne sur la simplification des autorisations de pesticides. Bien qu’elle évite tout positionnement idéologique marqué, s’efforçant de s’en tenir à l’argumentation scientifique, l’association n’hésite cependant pas à adopter des postures radicales, comme en 2018, quand elle a signé l’appel des coquelicots « pour l’interdiction de tous les pesticides de synthèse ». Plus récemment, le 27 novembre 2025, lors de l’occupation musclée d’un site de BASF en Normandie, organisée par les Faucheurs volontaires d’OGM, la Confédération paysanne et les Soulèvements de la terre, le médecin généraliste Louis-Adrien Delarue se déclarait « présent au nom de l’AMLP pour témoigner du danger [des] pratiques de colonialisme chimique », dénonçant à cette occasion « le viol chimique que nous subissons tous ».
En raison de son faible nombre d’adhérents (une centaine selon les derniers chiffres disponibles) et de son budget estimé en 2018 à moins de 10 000 euros, l’AMLP a intégré l’importance stratégique de nouer des alliances avec d’autres structures. Ainsi, elle s’est alliée à Heal (Health and Environment Alliance) qui, avec un budget de 2 millions d’euros et 70 associations membres, constitue le principal lobby sur les questions de santé environnementale à Bruxelles.
En France, outre ses étroites collaborations avec l’association de François Veillerette, l’AMLP a rejoint, à la fin 2022, la coalition Secrets Toxiques initiée par Campagne Glyphosate, Générations Futures et Nature et Progrès. On notera au passage que l’une des administratrices de l’AMLP, Cécile Stratonovitch, par ailleurs candidate aux municipales de 2019 à Toulouse aux côtés de membres de LFI et d’EÉLV, a participé au « conseil scientifique » de la mascarade médiatique des pisseurs de glyphosate…
La santé : un énorme levier de lutte populaire
Cet activisme au sein du monde de la santé, qui tend à inverser la hiérarchie des causes des cancers en plaçant au sommet de la pyramide les causes environnementales plutôt que les comportements individuels, profite aujourd’hui tout naturellement à la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, qui a fait du thème de la santé un instrument de mobilisation politique contre le capitalisme. « Le mode de production capitaliste produit des maladies. Le diabète coûte 10 milliards d’euros par an au pays. L’épidémie de cancers coûte 23 milliards », affirme le patron de LFI sur le réseau X, tandis que la députée Mathilde Panot appelle à ce qu’en 2027 « la coalition du cancer qui va de Gabriel Attal jusqu’à Marine Le Pen soit battue dans les urnes ».
La députée LFiste Aurélie Trouvé note avec candeur n’avoir jamais « vu autant le monde de la santé mobilisé »
Lors de son meeting du 7 juin dernier, le candidat Mélenchon définissait la santé comme « une nouvelle frontière de l’humanité », invoquant « l’ère des maladies écologiques ». Des propos déjà entendus dans l’émission « Éradiquer les maladies politiques ? » diffusée par l’Institut La Boétie, un think tank proche de LFI et coprésidé par Mélenchon, à laquelle participait… Marc Billaud !
Et la députée LFiste Aurélie Trouvé de résumer : « On a essayé de mobiliser sur les fermes-usines, sur les mégabassines, ça ne marchait pas. Ce qui a pris, c’est la question de la santé. » Confirmant volontiers que la question de la santé environnementale « est un énorme levier de lutte populaire », la députée note avec candeur n’avoir jamais « vu autant le monde de la santé mobilisé ».

