Révélée par « Complément d’enquête », la contribution de la fondatrice d’On Est Prêt à l’emballement de la pétition de l’été 2025 est désormais établie. La chronologie des faits suggère toutefois un récit sensiblement différent de celui que distillent les organisateurs
Le numéro de « Complément d’enquête » consacré à l’acétamipride, diffusé sur France 2 le 3 septembre, a sorti de l’ombre une des protagonistes de la pétition contre la loi Duplomb à l’été 2025, à savoir la productrice Magali Payen, fondatrice de l’association On Est Prêt et de la société Imagine 2050
Dans le récit médiatique officiel, le succès de la pétition était dû à l’initiative spontanée d’une étudiante de 23 ans et ensuite seulement au relais massif des réseaux sociaux. Jusqu’à ce que l’émission corrige en partie cette erreur. Car, si Magali Payen y est montrée comme l’accélérateur intervenu après coup, l’enchaînement des faits invite à une tout autre lecture : celle d’une opération préparée en amont, dont la pétition aurait constitué le point d’orgue. De même, le rôle du politologue Erwan Lecœur, consultant en communication politique, ancien dir com’ du maire écologiste de Grenoble Éric Piolle et responsable de la stratégie du mouvement Colibris, cofondé par le militant écologiste Cyril Dion, a jusqu’à présent été largement ignoré. Il a pourtant été essentiel.
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L’écoanxiété comme moteur
Diplômée de l’ESCP et de HEC Paris, Magali Payen situe l’origine de son engagement au milieu des années 2000, après avoir visionné deux documentaires : Une vérité qui dérange d’Al Gore et La Onzième heure, le dernier virage sur la mort des océans. Elle consacre, dès 2007, son mémoire de fin d’études au cinéma militant. L’orientation est posée d’emblée : elle envisage le cinéma comme un instrument de militantisme.
Suit un parcours de professionnelle dans l’audiovisuel, notamment à Canal+, où elle occupe des fonctions de stratégie pour le département Cinéma, avant de collaborer avec Olivier Courson, ancien PDG de StudioCanal, à un projet de studio « à impact ». En 2016, elle démissionne pour devenir activiste.
Elle découvre alors les thèses de la collapsologie, le concept d’effondrement de Pablo Servigne : « Ma tristesse s’est alors transformée en colère. En insomnies, en angoisse, en peur profonde de la fin du monde. » Ayant réalisé que « nous arrivions à la fin d’un système de société », elle prend position : « On connaît les solutions. Il nous manque donc juste une chose : le désir d’agir. »
L’écoanxiété devient alors le fil conducteur de son action. En mai 2023, On Est Prêt lance la campagne « Tu flippes ? », pour « accompagner les Français dans la gestion de leur écoanxiété »
L’écoanxiété devient alors le fil conducteur de son action. En mai 2023, On Est Prêt lance la campagne « Tu flippes ? », destinée à « accompagner les Français dans la gestion de leur écoanxiété », avec un parcours par l’entremise de courriels sur quatorze jours mis au point par trois « experts » et… par Erwan Lecœur, celui-là même qui expliquera à « Complément d’enquête » avoir découvert la pétition contre la loi Duplomb « par hasard ».
L’Affaire du siècle, prototype de la méthode
En moins de deux ans, Magali Payen constitue un réseau de plusieurs centaines de créateurs de contenus. Elle bénéficie pour cela du carnet d’adresses de Vanessa Brias, la productrice de Studio Bagel (Canal+) et de Golden Moustache (M6) qu’elle considère comme la « Godmother de l’Internet en France ». En parallèle, elle entre en relation avec Valérie Cabanes et Marie Toussaint, cofondatrices de Notre affaire à tous.
La genèse de la pétition de L’Affaire du siècle, qui détient le record de signatures en France, permet de comprendre la séquence de la pétition de 2025 contre la loi Duplomb. Il suffit simplement d’écouter les propos de Magali Payen qui raconte : « Marie Toussaint avait cette idée de procès contre l’État depuis trois ans, depuis que les Pays-Bas l’avaient fait et que ça avait cartonné. Et quand elle a vu que je montais cette campagne avec des dizaines d’influenceurs, avec une énorme force de frappe, elle s’est dit : c’est le moment. Donc, elle est allée chercher trois ONG pour monter le procès contre l’État. On a fait la mobilisation en soutien via cette pétition qui a fait 2,3 millions de signatures. Ça a été une arme. »
L’ordre des opérations est explicite et contredit le récit spontanéiste. La force de frappe est constituée d’abord, le support de mobilisation venant ensuite : la pétition n’est donc pas le déclencheur, mais un instrument, ou plutôt « une arme », comme le dit l’intéressée. Testé à la fin 2018, ce modèle sera reproduit à l’identique en juillet 2025.
Deux structures, dont l’une forme les rédactions
Le mouvement On Est Prêt, adossé en avril 2019 à une association aujourd’hui rebaptisée « Massive Impact », se présente comme mobilisant plus de 600 influenceurs et revendique le concours de plus de 400 personnalités. La militante écologiste Camille Étienne en est, dès sa fondation, l’une des porte-parole. Ses financements ne sont pas publics.
La société de conseil Imagine 2050, dont Magali Payen est présidente, est, pour sa part, spécialisée dans le conseil aux « leaders culturels et économiques » et la production de programmes de télévision. La société, dont les comptes ne sont pas publics, se targue ainsi d’avoir « acculturé » 400 journalistes du groupe TF1 aux « enjeux climat et biodiversité » sur 2023 et 2024 (rédacteurs, journalistes reporters d’images, cadres de l’info et présentateurs) et d’être intervenue à France Télévisions, au Parisien, à RTL et chez Prisma Media, pour la formation de 4 500 professionnels.
Et l’on peut raisonnablement concevoir quelque doute sur la neutralité de ces formateurs quand on sait qu’en faisait partie Sophie Roland, la réalisatrice de l’« Envoyé spécial » de 2016 sur les perturbateurs endocriniens, qui est aujourd’hui l’une des rédactrices en chef du média écolodécroissant Vert. Une même structure forme donc les journalistes chargés de traiter les dossiers agricoles et sanitaires, et anime le réseau chargé de faire circuler les contenus. On pourrait appeler cela le cycle de la propagande écologiste circulaire !
Le Festival Déclic, une formation qui tombe à pic
Dès février 2025, le mouvement On Est Prêt s’intéresse aux questions relatives à l’agriculture en participant à la campagne « Tous exposés », aux côtés de Générations Futures, Secrets Toxiques, Noé, La Maison de la Bio et Ecotone. Cinq mois avant le vote, le sujet est donc un axe de travail identifié. Mais encore fallait-il armer le réseau. C’est le Festival Déclic qui s’en chargera, un programme lancé à la fin 2024 réunissant pendant trois jours une cohorte de créateurs de contenus pour les outiller en vue de prêcher la bonne parole écologiste à leurs communautés.
Sans surprise, l’édition des 1er, 2 et 3 juillet 2025 qui se déroule au château de Misy-sur-Yonne est consacrée… à la loi Duplomb. L’occasion de délivrer aux participants une matière présentée comme « scientifique ». « Hasard du calendrier, l’événement se déroule juste avant l’examen de la loi Duplomb », relève « Complément d’enquête », qui constate que cette « formation » s’est très vite transformée « en actions militantes avec plus de 200 contenus produits par les influenceurs. Il est beaucoup question des risques pour la santé. Plus de pesticides, ça veut aussi dire plus de maladies, plus de cancers ». Ainsi, sept jours avant le dépôt de la pétition, les influenceurs préparaient déjà le terrain… pour appeler à signer la pétition !
Une même structure forme les journalistes chargés de traiter les dossiers agricoles et sanitaires, et anime le réseau chargé de faire circuler les contenus
Génération spontanée
Le 8 juillet 2025, la loi Duplomb est adoptée. Dans les tribunes de l’Assemblée nationale, aux côtés de militants de Greenpeace et de Générations Futures, la fondatrice de Cancer Colère, Fleur Breteau, elle-même ancienne militante de Greenpeace, se lève et hurle : « Vous êtes les alliés du cancer et nous le ferons savoir. » La scène filmée devient virale — c’était l’objectif. « Le fait d’avoir une malade qui prend la parole et qui a un propos politique, c’est ce qui manquait tout simplement », reconnaît-elle, tout en revendiquant un acte « spontané ».
Certainement aussi spontané que celui, deux jours plus tard, d’Éléonore Pattery, l’étudiante de 23 ans qui dépose la pétition. Elle n’accordera jamais le moindre entretien à un média, justifiant son refus par le fait que « les voix qui s’élèvent partout dans le pays [la] représentent déjà très bien ».
Le 17 juillet, On Est Prêt publie un appel à relayer la pétition auprès de tous les créateurs ayant participé au Festival Déclic deux semaines plus tôt, et le 18 juillet, Magali Payen dit avoir reçu un message de Pierre Niney — le célèbre acteur qui a tenu en 2022 le rôle d’un lobbyiste de l’agrochimie dans le film Goliath de Frédéric Tellier — annonçant son intention de relayer la pétition. Dès le lendemain, celle-ci franchit les 200 000 signatures.
C’est alors seulement que Magali Payen aurait sollicité des centaines de personnalités, dont le chanteur Julien Doré et l’influenceuse EnjoyPhoenix (près de 11 millions d’abonnés cumulés).
Les invraisemblances du récit officiel
Si l’on en croit Erwan Lecœur, il aurait repéré la pétition alors qu’elle avait réuni autour de 100 000 signatures, et ensuite seulement constitué un groupe informel de « facilitateurs » pour la faire connaître, parmi lesquels « l’ONG Foodwatch […], mais aussi l’association On Est Prêt, qui active son réseau d’influenceurs ».
Or, le réseau de Magali Payen, qu’il connaît depuis 2023, est alors déjà opérationnel et la pétition rédigée exactement selon le cahier des charges attendu par le communicant. Il fallait, dit-il lors de l’émission, « vraiment que ça apparaisse comme quelque chose de spontané », et disposer d’un support pouvant « servir de point de ralliement », ce qui impliquait qu’« il ne faut pas que ce soit un parti, il ne faut pas que ce soit une organisation que les gens connaissent déjà ».
Le réseau de Magali Payen, qu’Erwan Lecœur connaît depuis 2023, est alors déjà opérationnel et la pétition rédigée exactement selon le cahier des charges attendu par le communicant
Il souligne enfin que la pétition « n’est pas écrite comme une pétition habituelle, politique traditionnelle. Elle parle vraiment à tout le monde ». Et comme par miracle, le texte a été rédigé en tous points comme il le souhaitait, déposé par une signataire sans attache organisationnelle connue, exactement comme il le préconisait, et au moment précis où un réseau d’influenceurs venait d’être formé sur ce dossier, deux jours après une opération d’image réussie à l’Assemblée, elle aussi « spontanée ». Cela fait beaucoup d’heureuses coïncidences !
Enfin, à cela s’ajoute le curieux silence d’Éléonore Pattery. Certes, cela ne prouve rien en soi. Mais l’hypothèse d’une séquence improvisée à partir du 20 juillet ne résiste pas à l’examen des faits. Les deux instruments décisifs de l’emballement — le réseau armé sur le dossier, l’argument sanitaire incarné par une malade — étaient en place avant que la pétition n’existe. Et l’on sait, par le témoignage de Magali Payen sur L’Affaire du siècle, que c’est précisément ainsi que fonctionne son dispositif : on constitue d’abord la force de frappe, puis on lui donne un support.
Le déroulé des événements le confirme : entre le dépôt du 10 juillet et l’appel à relais du 17, la pétition progresse lentement. Sitôt que le réseau s’active, elle décolle. Jamais auparavant, les listings des associations anti-pesticides, qui se mobilisent depuis vingt ans, n’avaient permis de réunir autant de signatures en si peu de temps.
La contre-épreuve de l’été 2026
Après la censure par le Conseil constitutionnel de la réintroduction de l’acétamipride, le 7 août 2025, et le débat organisé à l’Assemblée, le 11 février 2026, la loi d’urgence agricole a rouvert le dossier à l’été 2026.
Une pétition comparable, intitulée « La loi Duplomb via la Loi d’urgence agricole, c’est toujours NON ! », est déposée le 6 juillet 2026 sur la même plateforme par Sabine Grataloup-Strzerzynski. Même sujet, même plateforme, même contexte parlementaire. Mais elle n’a jamais dépassé les 140 000 signatures, c’est-à-dire quinze fois moins que l’année précédente, sur un texte pourtant présenté par ses opposants comme le retour du même dispositif. De toute évidence, le réseau de Magali Payen ne s’est pas activé cette fois-ci.
En réalité, les 2 millions de signatures de l’été 2025 ne reflétaient pas l’état de l’opinion française sur l’acétamipride, mais la puissance de feu d’un réseau professionnel de communication. Rien de répréhensible mais rien de surprenant non plus : c’est le métier de Magali Payen, qu’elle a exercé avec un talent que le monde agricole ne devrait pas sous-estimer.
D’autant que l’édition de juin 2026 du Festival Déclic, qui s’est tenu au château de Jambville, n’a fait que confirmer l’intérêt que porte désormais Magali Payen aux pesticides, avec des tables rondes intitulées « Faire la fête aux pesticides » et « Qui sont les responsables de notre empoisonnement ? », animées par Foodwatch, Greenpeace, Générations Futures, Les Soulèvements de la terre, la Confédération paysanne et Cancer Colère…

