La grande distribution tentée de se lancer dans la campagne anti-NBT

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À l’instar de son positionnement historique anti-OGM, la grande distribution semble tentée de s’opposer à un aménagement de la directive 2001/18 sur les OGM en raison de la progression de ses filières « sans OGM »

Alors que le monde agricole se mobilise pour permettre aux producteurs de bénéficier pleinement des nouvelles techniques de sélection variétale, à savoir les NBT (New Breeding Techniques), certains acteurs économiques sont vent debout contre toute déréglementation de ces techniques, estimant qu’elles doivent demeurer dans le cadre de la directive 2001/18. Parmi eux, on retrouve, sans grande surprise, les représentants du bio-business, qui poursuivent leurs campagnes de désinformation, en soutenant qu’il n’y a pas d’OGM dans leurs produits. Ainsi, dans une petite vidéo diffusée sur les réseaux sociaux à la fin mai, le président du Synabio, Didier Perréol, a appelé « à la mobilisation des professionnels comme des consommateurs autour de la pétition “Nouveaux OGM : Non Merci !” ». Non sans marteler le sempiternel refrain : « On ne souhaite pas qu’on nous impose ces nouvelles technologies. » Même son de cloche chez Biocoop, dont le président Pierrick De Ronne a confié au magazine LSA au début du mois de juin que le mot d’ordre de son enseigne, « c’est le refus des nouveaux OGM ». « L’idée que les nouvelles techniques de sélection végétale soient exemptées des règles applicables aux OGM classiques est inacceptable », affirme le patron de Biocoop, qui poursuit : « Depuis toujours, et d’autant plus aujourd’hui, les consommateurs n’ont cessé d’expri- mer leur rejet sur la notion d’OGM. Pourquoi revenir en arrière? La réglementation actuelle a le mérite d’être claire. Conservons-la. »

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Mais la surprise est venue du groupe Carrefour. Ainsi, Benoît Soury, directeur du marché bio chez Carrefour, s’est déclaré fermement opposé à la possibilité de voir ces « nouveaux OGM » être exemptés « des règles applicables aux OGM “classiques” ». « Je dis mon profond désaccord au nom de tous ceux qui croient en la bio », a-t-il indiqué. « Depuis l’émergence du sujet des OGM en France, les consommateurs n’ont cessé d’exprimer leur rejet. Ils souhaitent une transparence totale et sont très attentifs à l’étiquetage de la présence d’OGM dans les produits. Voilà pourquoi nous allons interdire tout assouplissement vis-à-vis des OGM ou des NBT sur les produits de notre marque propre Carrefour Bio. Il faut conserver cette réglementation simple et lisible par tous. » Les propos tenus par Benoît Soury engagent-ils l’ensemble du groupe ? Rien n’est moins sûr puisque, interpellé à ce sujet, Alexandre Bompard, le PDG de Carrefour, est pour l’instant resté silencieux.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que, depuis qu’il a fait du « sans OGM » un argument de vente, le lobby du bio ne peut accepter un quelconque assouplissement de la législation sans mettre en danger sa stratégie basée sur le marketing de la peur. Avec un objectif affiché de 4,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires en produits bio pour 2022, le groupe Carrefour pourrait bien s’inscrire dans cette logique-là. Et cela d’autant plus sûrement qu’en France, le géant de la distribution a surfé sur la vague anti-OGM dès les années 1990.

« Historiquement, la position de Carrefour sur les OGM a été déterminante pour leur interdiction sur le territoire français », analyse pour sa part Alain Pajot, fondateur du cabinet de conseil Crises-Experts. En effet, en finançant d’abord le Criigen de Corinne Lepage, et ensuite les études du militant anti-OGM Gilles-Éric Séralini et enfin en apportant son soutien aux associations écologistes comme Greenpeace et les Faucheurs volontaires, le géant de la grande distribution s’est très largement impliqué dans ce combat. On peut même penser que la décision politique d’interdire les OGM, prise avec la bénédiction du président Sarkozy, a été davantage dictée par le positionnement du groupe Carrefour que par les actions des militants écologistes. D’où le risque que l’on assiste à un remake de cette « guerre des OGM », avec la participation de la grande distribution dans le camp des anti.

Un enjeu de taille

Cette hypothèse est d’autant plus plausible que Carrefour s’est prononcé dans le sillage de la « Résolution des détaillants contre la déréglementation des nouveaux OGM » rendue publique le 26 mai dernier. Dans ce texte, les principales entreprises du secteur européen de la distribution alimentaire, comme Aldi, Lidl, Spar ou Metro, exprimaient leurs inquiétudes au sujet des NBT. « Si les initiatives de lobbying visant à abaisser ces normes et lois bien acceptées et largement établies pour les nouveaux OGM – ou même à déréglementer complètement les nouveaux OGM – aboutissent, nous, les détaillants – en tant qu’acteurs de la chaîne d’approvisionnement le plus proche des consommateurs finaux et, par conséquent, le plus au fait des souhaits et des attentes de nos clients – verrions notre crédibilité, nos systèmes de gestion de la qualité tout au long de la chaîne de valeur et notre engagement en faveur de la transparence mis en péril », y lit-on.

En France le géant de la grande distribution Carrefour a surfé sur la vague anti-OGM dés les années 1990

Il faut dire que, pour ces enseignes, l’enjeu est de taille. Ayant augmenté leur chiffre d’affaires grâce à une stratégie basée sur le marketing de la peur, elles craignent en effet de voir leur échapper le filon du « sans OGM », appelé à une belle croissance : « Nos gammes de produits biologiques et conventionnels sans OGM, en pleine expansion, seraient particulièrement menacées d’être détériorées ou détruites. Un étiquetage conventionnel sans OGM doit tenir ses promesses et exclure de manière fiable les anciens et les nouveaux OGM. Le secteur biologique serait également touché. L’interdiction des OGM, clairement définie dans le règlement communautaire sur l’agriculture biologique, est un argument de vente important pour les produits bio- logiques et serait menacée si de nouveaux OGM étaient déréglementés. »

Il n’est donc pas surprenant de constater qu’une forte activité de lobbying a été menée avec un certain succès par Enga (European Non-GMO Industry Association), une association discrète basée à Bruxelles. Enga a été créée en mai 2020 à l’initiative de deux structures fédérant des filières engagées dans la promotion de la labellisation « non-OGM ».

La première, Vlog (Verband Lebensmittel ohne Gentechnik), qui est née à Berlin en 2010, s’emploie à attribuer le label « sans OGM » pour les aliments et le label « vérifié par Vlog » pour l’alimentation animale, et la seconde, Arge Gentechnik-frei (Arbeitsgemeinschaft für Gentechnik-frei erzeugte Lebensmittel), qui a vu le jour à Vienne en 1997, accorde le label « sans OGM ». À ces deux structures s’est jointe également l’association Donau Soja, détentrice des labels « Donau Soja » et « Europe Soya » garantissant un soja non-OGM.

Dans un communiqué de presse sur la ligne directrice de la grande distribution, Enga exprime clairement son souhait de préserver la poule aux œufs d’or du « sans OGM » : « En Allemagne, les produits “sans OGM” et les produits biologiques génèrent désormais chacun un chiffre d’affaires à deux chiffres, avec une forte croissance année après année. La part des produits portant les labels de qualité correspondants dans les ventes de produits alimentaires est en augmentation. La situation est similaire dans les autres pays de l’UE. Ces marchés d’avenir seraient menacés par une déréglementation. »

De même, dans un article en date du 21 avril 2021, Vlog explique : « En 2020, les consommateurs allemands ont dépensé environ 12,6 milliards d’euros pour des produits portant le label “Ohne Gentechnik” (sans OGM), soit une augmentation de plus de 12%. La part de marché dans l’alimentation est ainsi d’environ 5,4 %. Pour garantir ce succès à long terme, les nouveaux OGM doivent également rester réglementés en tant qu’OGM. »

Le commerce du « sans OGM »

Dans ce commerce lucratif du label « sans OGM », l’alliance entre certains géants du business agroalimentaire et les ONG écologistes est devenue une réalité du terrain, et l’exemple d’un business plan parfaitement réussi. Les ONG écologistes mettent tout en œuvre pour susciter chez le consommateur une peur irrationnelle des OGM, tandis que la grande distribution se dit « à l’écoute de la peur des OGM ». Puis celle-ci met en place des filières gratifiées du label « sans OGM », label dans lequel les ONG écologistes sont elles-mêmes impliquées. Ainsi, en septembre 2020, Vlog et Arge Gentechnik-frei ont collaboré de façon étroite avec Greenpeace dans la mise en point d’un test « bidon » sur un colza rendu tolérant à des herbicides, conçu par la firme américaine Cibus.

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« Il s’agit d’une étape clé dans la protection des consommateurs et des entreprises européens », s’était à cette occasion enthousiasmée Heike Moldenhauer, alors salariée de Vlog. Mais si l’on regarde le pedigree des quatre administrateurs d’Enga, la connivence ne fait plus de doute : Heike Moldenhauer, ex-Vlog et secrétaire générale d’Enga, a été membre des Friends of the Earth Europe entre 2011 et 2018 et des Friends of the Earth Allemagne entre 2001 et 2018 ; Florian Faber, directeur d’Arge, a fait partie de Greenpeace Autriche entre 1984 et 1997 ; Alexander Hissting, directeur de Vlog, a rejoint Greenpeace Allemagne de 2002 à 2010; Susanne Fromwald, directrice de Donau Soya, a fait partie de Greenpeace Europe entre 1997 et 2006.

C’est donc ce business plan qui se chiffre en milliards d’euros qui serait désormais menacé par une possible déréglementation des plantes issues des NBT.