NBT, une longue bataille en perspective

NBT nouvelles techniques genomiques

La publication à la fin avril d’un document de la Commission européenne sur les « nouvelles techniques génomiques » représente une étape essentielle pour la réécriture de la Directive 2001/18, et conduit les pro et les anti à se livrer à un lobbying particulièrement féroce

Dans la guerre que mènent les anti et les pro-OGM, le champ sémantique, comme le domaine des images, ont une importance déterminante.

Ainsi, sur un sujet aussi complexe que celui des biotechnologies en général et de la transgenèse en particulier, l’opinion semble davantage se forger sur les croyances que sur la connaissance scientifique des mécanismes en œuvre, qui demeurent hermétiques à la plupart d’entre nous. Sur le terreau de cette ignorance, les fantasmes les plus invraisemblables peuvent se développer, favorisant l’émergence d’un discours anxiogène.

Une première victoire

À l’évidence, dans un premier temps, les anti-OGM ont gagné la bataille sur le champ sémantique en associant le terme d’« OGM » au nom de « Monsanto », symbole de la puissance américaine sans foi ni loi, ou encore en banalisant le néologisme « Frankenfood », plus péjoratif encore que la junk food, cette malbouffe tant décriée.

Voir aussi la vidéo : Un rapport de la Commission européenne propose d’ouvrir la voie aux #NBT.

En France, la campagne médiatique menée autour de l’étude controversée du militant anti-OGM Gilles-Éric Séralini a parachevé le travail grâce à ses terribles photos de rats boursouflés de tumeurs. Depuis lors, les trois lettres d’« OGM » sont associées à ces images effrayantes, opérant dans l’inconscient collectif un lien direct avec le cancer.

Afin d’exploiter au mieux cet imaginaire repoussant, les anti-OGM s’en sont pris aux plantes issues de mutagenèse en leur collant, tel le sparadrap du capitaine Haddock, l’étiquette d’« OGM cachés », alors que ces variétés obtenues par cette technique de sélection variétale n’ont rien de commun avec la transgenèse.

Souhaitant s’affranchir de cette sémantique toute négative, l’industrie semencière a entrepris de dissocier les NBT (« nouvelles techniques de sélection végétale » ou techniques d’édition du génome) des OGM.

Si le parallèle entre «nouveaux vaccins» et «nouveaux OGM» reste inconscient, il existe bel et bien et confère désormais une tout autre connotation au terme d’« OGM »

Mais ce fut peine perdue, car les anti-OGM avaient bel et bien réussi à imposer leurs éléments de langage, repris en boucle par la presse : les NBT sont des « nouveaux OGM ». Cela ressort clairement de la lecture des articles de presse qui ont suivi la publication du rapport de la Commission européenne, le 29 avril dernier, sur les « nouvelles techniques génomiques ». « Que se cache-t-il derrière les “nouveaux OGM”, ces produits au génome modifié que Bruxelles veut autoriser ? », titrait ainsi France Inter, tandis que Le Figaro s’interrogeait : « Les “nouveaux OGM” sont-ils vraiment sans risque pour l’environnement ? »

Une dédiabolisation en marche

Pourtant, contre toute attente, nous sommes peut-être en train d’assister à une dédiabolisation du terme « OGM ». En effet, ces nouveaux OGM sont presque systématiquement associés aux travaux unanimement célébrés sur Crispr/Cas9, qui ont valu à la chercheuse française Emmanuelle Charpentier le prix Nobel de chimie en 2020.

Outre cette association de nature positive, on a aussi pu assister au cours de ces derniers mois à un plébiscite des vaccins Moderna et Pfizer, considérés comme des « nouveaux vaccins » faisant appel aux nouvelles techniques du domaine des biotechnologies. D’ailleurs, ceux qui les dénigrent en les qualifiant de « vaccins OGM » sont, à juste titre, relégués par la plupart des journalistes et scientifiques dans le camp des antivaccins complotistes. Si le parallèle entre « nouveaux vaccins » et « nouveaux OGM » reste inconscient, il existe bel et bien et confère désormais une tout autre connotation au terme d’« OGM ».

Si on ajoute à cela que les militants anti-OGM ne peuvent plus utiliser leur argument massue du franchissement de la barrière des espèces – rappelons le livre d’Arnaud Apoteker Du poisson dans les fraises –, il apparaît évident que les « nouveaux OGM » sont très loin de susciter les mêmes peurs que les OGM transgéniques.

Un camp fortement affaibli

Et ce n’est pas tout ! Dépourvues de personnalités politiques charismatiques susceptibles de porter publiquement leur message, les associations anti-OGM manquent désespérément de visibilité.

Les quelques opérations de sabotage organisées çà et là par ce qui reste des Faucheurs Volontaires peinent à mobiliser la presse locale, et le sujet lui-même semble n’intéresser que très moyennement l’immense majorité de la population.

Ainsi, l’association Inf’OGM déplore de n’avoir été citée qu’une dizaine de fois dans les médias en 2020, soit trois fois moins qu’en 2019. « L’explication tient au fait que le paysage médiatique a été très largement monopolisé par la Covid-19 en 2020 et qu’il était très compliqué d’intéresser les journalistes à d’autres sujets », se justifie l’association, qui prend toutefois acte qu’« avec les nouveaux OGM, le thème est devenu très complexe, moins sensationnel, et donc plus difficile à “vendre” aux médias ».

Enfin, des voix inattendues émanent du paysage politique en faveur des biotechnologies végétales, comme celle de l’ancien ministre de l’Écologie et militant écologiste François de Rugy. Lors d’un colloque organisé par l’Union française des semenciers (UFS), celui-ci a ainsi ouvert la porte à un débat constructif sur ces nouvelles techniques, en exprimant son refus de les condamner en bloc.

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Comme le note Le Figaro, « l’ancien ministre de l’Écologie François de Rugy veut briser un “tabou” en réclamant un débat sur la culture des organismes génétiquement modifiés ». Selon lui, la recherche génétique a considérablement évolué, ainsi qu’il l’a expliqué : « Quand on a eu les premiers OGM, notamment le maïs de Monsanto, c’était un maïs qui intégrait des gènes qui ne venaient pas du monde végétal. Aujourd’hui, la recherche génétique permet d’avoir une sélection variétale, c’est-à-dire sélectionnée dans la même variété. »

Le rapport de la Commission européenne abonde d’ailleurs dans son sens : « Les produits des nouvelles techniques génomiques ont le potentiel de contribuer à des systèmes agroalimentaires durables conformément aux objectifs du Pacte Vert européen », notent ses auteurs, qui reconnaissent que la réglementation en vigueur n’est pas adaptée. La remise en cause d’une directive vieille de vingt ans et devenue obsolète représente en effet une étape essentielle pour sortir de l’impasse dans laquelle l’Union européenne s’est engagée.

Une mobilisation tous azimuts

Toutefois, rien n’est encore gagné, si l’on en croit Marcel Kuntz, directeur de recherche au CNRS et fin observateur de la question.

Celui-ci constate en effet un manque de clarté sur la manière envisagée pour changer la réglementation et craint même que d’interminables palabres entre les parties prenantes aboutissent à « un résultat qui pourrait ne pas tourner en faveur des biotechnologies ». Selon lui, « rien ne permet aujourd’hui de conclure qu’une majorité favorable se dégagera parmi les États membres, surtout après le départ des Britanniques (plutôt probiotech) et la montée en puissance des Verts allemands (idéologiquement anti) ».

Il est vrai que du côté des militants anti-OGM, un véritable lobbying européen coordonné s’est déjà mis en place. Comme l’expliquait Inf’OGM à la fin 2014, «un gros travail de discussion avec les acteurs de la société civile en Europe a notamment eu lieu sur le thème des nouvelles techniques ».

À partir de ce moment-là, l’association a collaboré de façon étroite avec ses partenaires européens, comme Corporate Europe Observatory (CEO), Friends of the Earth EU (FoEE), Ifoam EU, Greenpeace EU, GM Watch, Via Campesina Europe, etc. Leurs réunions, qui ont lieu désormais de façon mensuelle et sont complétées par des webinaires, permettent, par de nombreux échanges, de coordonner à l’échelle européenne les actions des différents partenaires.

Tout naturellement, le travail de la Commission sur les nouvelles techniques génomiques a suscité une très forte activité de lobbying de la part de ce groupe d’acteurs européens anti-OGM, avec notamment la publication de diverses prises de positions, brochures et rapports.

Dans le rapport des FoEE (les Amis de la Terre Europe), publié dès janvier 2021 et disponible en six langues, l’association conteste les nombreux avantages qu’apporteraient « ces nouvelles formes de modification génétique (y compris les techniques telles que l’édition du génome)». Elle en tire la conclusion qu’ « en raison des risques qu’elles présentent, elles doivent être contrôlées par les lois existantes ».

Le mois suivant, c’était au tour du groupe des Verts/ALE de publier son rapport intitulé Gene Editing : Myths and Reality Report. Rédigé par Claire Robinson (GM Watch) avec l’aide de Michael Antoniou (Criigen) sous la supervision de Franziska Achterberg, chargée de la campagne biodiversité chez les Verts/ALE et ancienne responsable de la campagne anti-OGM chez Greenpeace EU, ce document était censé démontrer « que l’édition de gènes détourne de façon coûteuse et potentiellement dangereuse l’attention des véritables solutions aux défis auxquels sont confrontés nos secteurs alimentaire et agricole ».

Un mois plus tard encore – par conséquent, peu de temps avant la publication de l’étude de la Commission –, Nina Holland de CEO (Corporate Europe Observatory), l’une des chevilles ouvrières du groupe anti-OGM européen, a tenté un gros coup médiatique en publiant, le 29 mars, ce que l’association a nommé les « Crispr files ».

Sur la base de documents obtenus par CEO via des procédures officielles, et communiqués à divers médias européens dont Der Spiegel en Allemagne, La Libre Belgique, El Diario en Espagne et Domani en Italie, l’association a dénoncé l’industrie biotechnologique qui « mène une bataille permanente pour que sa nouvelle génération de techniques de modification génétique soit exclue de la réglementation européenne sur les OGM ».

Dans un timing parfait, l’Ifoam EU, l’un des principaux lobbies du biobusiness, a diffusé le lendemain une lettre ouverte signée par cent soixante-deux structures et adressée au vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans, pour exprimer le fait qu’elles sont « profondément alarmées par les tentatives de déréglementation d’une nouvelle génération de cultures et d’animaux génétiquement modifiés (GM), conçus à l’aide de nouvelles techniques génomiques, telles que Crispr/Cas ».

De façon parfaitement coordonnée, le groupe parlementaire Les Verts/ALE a rendu public le même jour un sondage sur les OGM et sur les techniques d’édition du génome, réalisé par Ipsos dans les vingt-sept pays de l’UE. La transfuge de Greenpeace Franziska Achterberg explique dans un « media briefing » que ce sondage « montre que la majorité (68 %) des personnes interrogées qui ont entendu parler de nouvelles techniques génétiquement modifiées, telles que Crispr, souhaitent que les aliments produits à l’aide de ces techniques soient également étiquetés comme génétiquement modifiés ».

Et l’on retrouve à la manœuvre, comme d’habitude, les principaux acteurs du lobbying anti-OGM à Bruxelles : Ifoam, CEO, FoEE, Via Campesina, Greenpeace EU ou encore Slow Food EU et la fédération biodynamique Demeter.

Le pire des cauchemars possibles

Cette cellule de lobbying anti-OGM n’a bien sûr pas tardé à s’en prendre à l’étude de la Commission, sitôt qu’elle a été publiée. Car celle-ci réalise aux yeux de ces opposants le pire des cauchemars possibles : la porte ouverte aux NBT !

Ainsi, le 18 mai, l’association anti-OGM Testbiotech a publié une « évaluation critique des modifications éventuelles de la législation européenne sur les OGM en vue de déréglementer les plantes issues des nouvelles techniques génomiques ». Le même jour, elle a lancé un « appel aux politiques » intitulé « Gardez les ciseaux à gènes sous contrôle ! », signé par diverses associations écologistes, telles Gene-ethical Netwwork ou Save Our Seeds. De son côté, le mouvement Slow Food a diffusé le 19 mai un podcast sur les nouveaux OGM où intervient un représentant de Via Campesina et de l’Ifoam.

Selon certaines indiscrétions qui ont fuité dans les couloirs bruxellois, l’Ifoam EU aurait écrit aux membres du Comité spécial Agriculture, l’organe de préparation des décisions relevant du Conseil Agriculture et pêche, pour « s’inquiéter du fait que le retrait des NGT du cadre juridique existant applicable aux OGM destinés à l’agriculture et à l’alimentation est une nouvelle inquiétante qui pourrait laisser les systèmes alimentaires biologiques sans protection – notamment la capacité de tracer les OGM tout au long de la chaîne alimentaire afin d’éviter les contaminations qui entraînent des pertes économiques et de respecter les normes de qualité biologique et les attentes des consommateurs ».

À n’en pas douter, un travail de lobbying coordonné sera bientôt engagé par ces acteurs anti-OGM européens auprès des eurodéputés, afin de renforcer les convaincus et de convaincre les indécis.

« Le chemin sera sûrement long et difficile », admet pour sa part Céline Duroc, directrice de l’AGPM, qui à ce titre connaît parfaitement le dossier. Elle reste toutefois convaincue qu’ « une évolution réglementaire est indispensable pour accompagner le développement de solutions permettant de répondre aux défis climatiques et environnementaux des décennies à venir. Ce qui passe nécessairement par un accès à de nouvelles variétés végétales issues de ces nouvelles techniques ».