Les drôles de chiffres de l’agence bio

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Les éditions 2005 et 2006 des rapports de l’Agence Bio réservent des surprises au lecteur attentif.

La récente publication par l’Agence Bio du rapport 2006 sur l’agriculture bio montre que l’agence a totalement failli dans sa mission. Constituée en octobre 2001 à l’initiative de Jean Glavany et d’Yves Cochet, respectivement ministres de l’Agriculture et de l’Environnement du gouvernement Jospin, l’Agence Bio avait reçu pour mission de « dynamiser cette nouvelle forme d’agriculture dont le succès tant auprès des agriculteurs que des consommateurs va croissant ».

Suite à la loi d’orientation agricole en faveur « d’une nouvelle forme d’agriculture plus proche de la société », adoptée en juillet 1999, un plan pluriannuel de développement avait été mis en place afin d’encourager la conversion des exploitations agricoles à l’agriculture biologique et de structurer les filières de production. Mais derrière les mots se trouvaient aussi les chiffres : le gouvernement avait ainsi fixé pour objectif que 5 % de la surface agricole utile (SAU) soient consacrés à l’agriculture bio à l’horizon 2005. A l’époque, l’agriculture bio représentait 1,4 % de la SAU, avec 10.364 exploitations. Cinq ans plus tard, le nombre d’exploitations a certes progressé de 12,3 %, passant à 11.640, mais les surfaces stagnent cruellement depuis 2003, n’arrivant pas à dépasser la barre fatidique des 2 %. En clair, depuis la création de l’Agence Bio, la SAU consacrée à l’agriculture bio a augmenté de seulement 0,6 %, relayant la France au vingtième rang des pays de l’Union européenne, juste devant la Belgique, Chypre, la Pologne, l’Irlande et Malte. A ce rythme-là, il faudra at- tendre quelques siècles avant d’atteindre le 100 % bio professé par le pape de l’agriculture biologique, Philippe Desbrosses !

Et lorsqu’on analyse les chiffres du rapport 2006 région par région, on remarque que l’agriculture bio régresse dans dix régions par rapport à 2005 : – 8,1 % pour la Basse-Normandie ; – 7,2 % pour la Franche-Comté ; – 6,6 % pour le Languedoc-Roussillon ; – 6,3 % pour la Champagne-Ardennes, etc. Certes, d’autres régions affichent des progressions, comme l’Aquitaine (+ 3,4 %) ou le Midi-Pyrénées (+ 2 %), mais en moyenne, la part du bio n’aurait augmenté, selon les chiffres du rapport 2006 de l’Agence Bio, que de 0,01 % entre 2005 et 2006, passant de 1,99 % à 2 %. Cependant, une comparaison entre les éditions 2005 et 2006 ne permet curieusement pas de retrouver ces résultats ! Selon le rapport 2005, la région Aquitaine possédait en effet 27.388 ha de surfaces bio et conversion en 2005, alors que le rapport 2006 ne fait état, pour la même année, que de 26.713 ha ! Si l’on s’en tient aux chiffres du rapport 2005, il n’y a donc pas une progression de 3,4 %, mais un recul de 2,5 % ! De même pour la région Midi-Pyrénées : ses surfaces ont chuté de 67.015 ha en 2005 à 65.954 ha en 2006, soit une perte de 1,6 %, et non une progression de 2 %. En fait, entre les chiffres des rapports 2005 et 2006 pour l’année 2005, 10.000 hectares se sont tout simplement volatilisés ! Les 560.838 ha représentant 2,03 % de la SAU annoncés dans le rapport 2005 sont soudai- nement devenus 550.488 ha dans le rapport 2006, soit 1,99 % (cf. tableau ci-dessus) ; alors que bizarrement, le nombre d’exploitations bio est bien le même dans les deux rapports (11.402). Toujours en restant sur les chiffres du rapport 2005 pour l’année 2005, ce ne sont plus 10 régions sur 22 qui accusent une régression des surfaces bio, mais 15 ! Seules trois régions afficheraient une réelle progression : Provence-Alpes-Côte-d’Azur (14,45 %), Rhône-Alpes (6,20 %) et Corse (6,93 %).

Net recul dans les grandes cultures bio…

La comparaison des chiffres sur les productions végétales biologiques montre un effondrement de 10,84 % du total des surfaces consacrées aux grandes cultures bio (113.719 ha en 2006, contre 126.043 en 2005). Pour les céréales, on est passé de 95.417 ha en 2005 à 83.861 ha en 2006 ; pour les protéagineux, de 11.439 ha à 11.150 ha, et pour les oléagineux, de 19.187 ha à 18.708 ha. Difficile de retrouver l’augmentation de 8,8 % annoncée dans le rapport 2006, tout comme la hausse de 8,5 % des surfaces consacrées aux légumes, qui accusent en réalité une baisse de 0,68 % (8.767 ha en 2006, contre 8.827 ha en 2005) ! Et visiblement, lorsqu’on leur laisse le choix, les agriculteurs préfèrent plutôt s’orienter vers les OGM que vers le bio. Cette année, les surfaces de maïs bio ont en effet été largement dépassées par les surfaces de maïs OGM !

…et dans le secteur laitier

En ce qui concerne le secteur laitier bio, le rapport a beau rappeler que « de 1998 à 2002, le volume de lait de vache biologique collecté par les entreprises a quadruplé », la réalité montre que depuis cette date, la collecte stagne dramatiquement (entre 220 et 230 millions de litres). Le record de 2004 (228,7 millions de litres) n’a pas été dépassé, alors que le nombre de producteurs de lait biologique a légèrement augmenté en 2006 (2.091 contre 1.972 en 2005). La situation n’est pas plus glorieuse pour les productions animales biologiques. Comme le note le rapport 2006, « une baisse, probablement conjoncturelle [sic !], a été observée en 2006 par rapport à 2005. [Elle] s’explique par des cessations d’activité, puisque le nombre d’exploitations détenant des bovins bio a diminué de 3,7 % par rapport à 2006 ». Le rapport ne fournit aucune explication quant à ces cessations d’activité.

Bref, dans tous les secteurs de l’agriculture bio (hormis la viticulture et les plantes aromatiques, médicinales et à parfum), la forte progression des années ayant précédé l’existence de l’Agence Bio s’est stoppée net depuis 2003. Au mieux, les différents secteurs se stabilisent ; au pire, ils décroissent. Signe que le succès de ce « nouveau mode de production » auprès des agriculteurs, tel qu’il avait été annoncé lors de la création de l’agence, n’est pas vraiment au rendez-vous.

Ce phénomène n’est d’ailleurs pas strictement français. Le Danemark – pays montré en exemple par les associations écologistes anti-pesticides – amorce désormais sa deuxième année consécutive de recul, avec une baisse de 6,19 % des surfaces bio entre 2003 et 2004, et de 5,99 % entre 2004 et 2005. Le nombre d’exploitations bio poursuit aussi sa chute : – 9,8 % entre 2003 et 2004 et – 8,65 % entre 2004 et 2005. Autre exemple, le Royaume-Uni : après avoir multiplié sa surface bio par dix en cinq ans, il ne cesse de la diminuer depuis 2003. Aujourd’hui, la progression des surfaces bio de l’Union européenne est essentiellement concentrée dans les pays de l’Est : Lituanie (+ 47 %), Slovaquie (+ 32 %), Lettonie (+ 26 %), République tchèque (+ 24 %) et Slovénie (+ 14 %).

Une demande en progression

Comment expliquer ce décrochage de certains pays européens ? Comment interpréter l’échec de la France à faire progresser l’agriculture bio, alors que ce mode de production bénéficie d’une presse extrêmement favorable ? D’autant plus qu’à en croire l’Agence Bio, la demande n’est pas en reste : la consommation de produits bio augmenterait en France de quelque 9,5 % par an depuis 1999 ! Une opportunité que les grands de l’agro-alimentaire se sont d’ailleurs empressés de saisir, puisque sur un chiffre d’affaires de 1,6 milliard d’euros correspondant aux ventes totales de produits bio, 40 % passent déjà par les grandes et moyennes surfaces. Résultat, la France en est réduite à importer ses produits bio de pays aussi éloignés que l’Argentine, l’Australie, le Costa Rica, la Nouvelle-Zélande ou l’Inde… Pour ce qui est du commerce de proximité, on peut faire mieux !

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