Les néonicotinoïdes, victimes d’un «eurodeal»?

Formulée par le Commissaire européen à la Santé, Tonio Borg, la récente proposition consistant à interdire temporairement des produits à base de thiamethoxam, de clothianidine et d’imidaclopride pour quatre types de cultures (maïs, colza, tournesol et coton) suscite quelques réflexions.

La Commission n’étant pas vraiment connue pour faire une lecture alarmiste des avis scientifiques rendus par ses experts, cette proposition tranche en effet avec la retenue habituelle de la DG Sanco concernant les restrictions d’usage des produits phytosanitaires. D’autant plus que l’avis de l’Autorité européenne des aliments (Efsa) sur les néonicotinoïdes est loin d’être définitif, cette dernière reconnaissant ne pas disposer de toutes les études permettant d’établir une évaluation précise des risques de ces pesticides pour les abeilles. La suggestion de la Commission de suspendre ces produits pendant deux ans –le temps que ces études soient correctement évaluées– en est bien la preuve. C’est également ce qu’a rappelé l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), qui s’est étonnée qu’une série de mesures «propres à la France n’aient pas été prises en compte dans l’évaluation réalisée par l’Efsa».

En réalité, la proposition du Commissaire européen à la Santé est conforme à ce qu’indiquait A&E dans son éditorial de novembre. Elle permet en effet à la Commission de se décharger de ce dossier brûlant sur les États-membres. En soumettant une proposition aussi radicale qu’une interdiction générale, Tonio Borg ne pouvait ignorer qu’il allait provoquer une résistance de la part de certains pays, les uns ayant interdit ces produits sur le colza mais les ayant autorisés sur le maïs, les autres ayant au contraire interdit leur usage sur le maïs mais non sur le colza et le tournesol! Et c’est précisément ce qui s’est produit lors de la réunion exceptionnelle du 31 janvier dernier : les capitales européennes se sont montrées profondément divisées sur cette question. Après plus de huit heures d’échanges tendus, une minorité de blocage – conduite par l’Allemagne, l’Espagne, la Hongrie et la Grande-Bretagne – a clairement signifié à la Commission de revoir sa copie. Aucune décision n’a donc été prise ce jour-là. En revanche, la Commission apparaît désormais comme étant sensible aux problèmes des mortalités d’abeilles et prête à résister au «lobby des pesticides». Elle a donc tout à gagner à suivre cette stratégie.

Sa démarche ne peut que réjouir Paris. Sans surprise, Stéphane Le Foll s’est en effet félicité du revirement de la DG Sanco, qui il y a encore six mois, semblait insensible aux arguments de la rue de Varenne. «La décision de la Commission s’inscrit dans la droite ligne du retrait de l’autorisation de mise sur le marché du Cruiser OSR, dont [j’avais] pris la décision dès juin 2012 », a déclaré le ministre. Cette entente aussi soudaine que cordiale entre le Commissaire européen Tonio Borg et Stéphane Le Foll suscite bon nombre de rumeurs à Bruxelles. «Tout laisse à penser qu’un eurodeal a été passé», a déclaré à A&E un fin connaisseur des petits arrangements bruxellois. Reste à savoir ce que la France a accordé en contrepartie…

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