Géopolitique et sécurité alimentaire : quels sont les enjeux pour la France ?

Photos de FranceAgriTwittos / Crédit photo_ @bubu1664
Photos de FranceAgriTwittos / Crédit photo_ @bubu1664

L’agriculture française est-elle en phase avec les grandes tendances agro-alimentaires mondiales ? Réponse d’un expert.

Sébastien Abis est directeur du Club Demeter et par ailleurs chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

Il est spécialiste des questions géopolitiques liées à l’agriculture, la sécurité alimentaire et les ruralités dans le monde, et plus précisément en Europe, en Méditerranée et au Moyen-Orient. Nous l’avons rencontré le 6 novembre 2018 lors des journées de l’AGPM, où il est intervenu pour livrer un regard prospectif sur les enjeux agricoles et céréaliers mondiaux.

Sébastien Abis a notamment publié aux éditions Armand Colin, Géopolitique du blé, un produit vital pour la sécurité mondiale, ouvrage qui lui a valu le prix du Meilleur livre de géopolitique jeune auteur 2017 EDF/Conflits.

Selon vous, la France et l’Europe font-elles les bons choix sur la question de l’agriculture ?

Avant de répondre à votre question, je suggérerais de se pencher sur certaines dynamiques qui se dessinent dans le monde et qui, d’un point de vue stratégique, devraient nous interpeller si l’on veut poursuivre notre activité agricole dans le contexte de la mondialisation.

Tout d’abord, il est indispensable de porter un regard sur le long terme, car seuls sont déterminants les temps longs, alors qu’aujourd’hui, en raison de l’importance émotionnelle que le présent suscite, nous avons tendance à trop nous focaliser sur l’immédiat en ne commentant que l’actualité du quotidien. Ensuite, je pense que, plutôt que « d’agriculture », nous devrions parler « d’alimentation », ou, plus précisément encore, de « sécurité alimentaire». En ce sens, la démographie reste de loin le premier facteur conditionnant la sécurité alimentaire. Premier constat qui s’impose : nous avons gagné 2,4 milliards d’habitants au cours des trois dernières décennies et, dans les trente prochaines années, le nombre d’habitants va encore augmenter de 2,4 milliards d’habitants, avec, selon les projections onusiennes, des incertitudes hautes et basses. On estime que, d’ici 2050, nous serons environ 10 milliards d’habitants, selon la variante médiane des projections de l’ONU. Avec 10000 personnes de plus à nourrir dans le monde à chaque heure, il n’est pas surprenant que la question démographique reste au cœur du sujet alimentaire.

Second constat : la démographie n’épouse pas le même rythme partout dans le monde. À l’inverse de certains pays, où l’on observe une augmentation faible, voire une diminution de la démographie, l’Afrique, quant à elle, doit faire face à une croissance importante, puisqu’on estime que plus de la moitié des naissances, au cours de ce siècle, se produira sur ce continent. Or, sa population a déjà été multipliée par deux au cours de ces trente dernières années. Toutefois, l’Asie reste et restera encore dans l’avenir le continent le plus peuplé. Mais on a d’ores et déjà la certitude que, plus on avancera dans le temps, plus grande sera la part de la population mondiale à résider en Asie et en Afrique.

Troisième constat : l’extension urbaine s’intensifie dans toutes les régions du monde, et cela au détriment des meilleures terres fertiles. Toujours plus éloignée de la campagne, une grande partie de la population contemporaine n’a plus d’attaches avec le monde rural. Désormais, on observe que plus de la moitié de la population mondiale vit dans les centres urbains. Nous comptons plus de 30 mégapoles (plus de 10 millions d’habitants) désormais, alors que nous n’en avions que 2 après la Seconde guerre mondiale. Les 500 plus grandes villes du globe, qui comptent chacune au moins 1 million d’habitants, concentrent à elles seules 2 milliards de personnes, soit le quart de la population mondiale. Mais parallèlement, les zones rurales demeurent peuplées : 3,3 milliards aujourd’hui comme au début des années 2000. En Afrique, les habitants dans les campagnes sont plus nombreux aujourd’hui que par le passé, malgré l’exode vers les villes et l’urbanisation.

Quatrième constat : nous assistons à une mutation catégorielle de la population mondiale. En effet, les classes moyennes sont devenues majoritaires. Au début du siècle, elles représentaient 2 milliards de personnes, elles sont 3,6 milliards aujourd’hui et seront aux alentours de 5 milliards en 2030. Ces classes moyennes partagent les mêmes tendances en ce qui concerne leur consommation, à savoir une demande quantitative accrue, grâce à l’augmentation de leur pouvoir d’achat, mais également une demande exigeante en qualité. La remarque vaut pour les classes moyennes du monde entier, même si leur pouvoir d’achat diffère d’un endroit du globe à l’autre.

Entre la Révolution française et la Seconde guerre mondiale, les conflits en Europe ont fait 64 millions de morts, alors que depuis 1957, ils n’ont occasionné sur le même continent européen que 57000 morts, soit 0,01% des victimes de guerres depuis soixante ans !

Le monde de demain sera donc constitué d’une population mondiale plus nombreuse et de moins en moins occidentale. Il y a encore dix ans, plus des deux tiers de la classe moyenne mondiale vivaient soit en Europe soit en Amérique du Nord. Dans les dix années qui viennent, les trois quarts de la classe moyenne mondiale se trouveront localisés sur les autres continents. Cela signifie que les marchés qui seront à conquérir demain ne se trouveront ni en Europe, ni en Amérique du Nord, à supposer même que des marchés continuent d’y exister… Ce qui impliquera pour de très nombreuses denrées alimentaires, et en particulier pour les céréales, une plus grande distance entre lieu de production et lieu de consommation. Et comme il s’agit de classes moyennes, elles seront majoritairement en demande de produits de base et non de produits de luxe, même si ce dernier marché va également progresser. Selon la FAO, il va donc y avoir une augmentation de 50 % de la demande alimentaire d’ici 2050, avec une augmentation de plus de 100% pour l’Afrique et l’Asie.

Comment pourra-t-on faire face à une telle demande ?

Très bonne question car, en miroir de cette situation socio-démographique, on constate des inégalités géographiques importantes en ce qui concerne les terres actuellement cultivées. Aujourd’hui, celles-ci se situent plutôt en Europe et dans les Amériques. Or, l’extension possible des terres agricoles a été évaluée par la FAO à moins de 5% des terres actuellement cultivées. C’est le delta prévisible entre la mise en culture de nouvelles terres et la perte des surfaces cultivables en raison de l’urbanisation galopante et des modifications du climat.

Certes, les terres cultivables sont bien plus importantes à l’échelle mondiale, mais il ne suffit pas d’avoir des terres cultivables pour qu’il soit possible à des agriculteurs de s’y installer. Ils doivent aussi disposer d’infrastructures permettant le développement d’une agriculture, et surtout ne pas se trouver pris dans des zones de conflits et de violences sociales. La première condition pour avoir une agriculture performante, c’est la stabilité politique. D’ailleurs, si l’Europe a connu un tel décollage agricole, c’est avant tout grâce à cette longue et inédite période de paix que nous avons pu instaurer à la fin de la Seconde guerre mondiale.

Maïs : surface de 184 millions d'hectares et une production de 1,07 milliards de tonnes
Maïs : surface de 184 millions d’hectares et une production de 1,07 milliards de tonnes

C’est en effet la paix en Europe qui a permis le développement agricole et par conséquent, la sécurité alimentaire dont nous bénéficions aujourd’hui. Je vous rappelle qu’entre la Révolution française et la Seconde guerre mondiale, les conflits en Europe ont fait 64 millions de morts, alors que depuis 1957, ils n’ont occasionné sur le même continent européen que 57 000 morts, soit 0,01% des victimes de guerres depuis soixante aujourd’hui des territoires dans le monde où l’on pourrait développer l’agriculture, sauf que les conditions géopolitiques de ces pays ne le permettent pas, en l’absence de stabilité politique et sociale.

Sans extension des surfaces agricoles cultivables, comment avons-nous réussi à augmenter nos productions ?

Depuis un demi-siècle, l’augmentation de la production agricole s’est faite pour 80% grâce à la verticalisation de l’agriculture. Et ce phénomène va se poursuivre dans les prochaines années, où la majeure partie de l’augmentation de l’offre alimentaire mondiale ne pourra se réaliser que par l’intensification des rendements.

Cela implique une large acceptation de l’innovation et de la recherche ainsi que le maintien de l’effort de production qui a été mené depuis une bonne cinquantaine d’années dans un certain nombre de régions du globe. Au regard du défi alimentaire qui nous est lancé, il est évident que nous aurons besoin de tous les modèles agricoles, à ajuster en fonction des conditions particulières régionales et climatiques, voire sociétales.

L’agriculture qui devrait permettre de nourrir chaque habitant de la planète sera constituée d’une mosaïque d’expériences et de solutions agricoles, servant à la fois les circuits longs et les circuits courts. Car, d’un point de vue géopolitique, l’équation alimentaire mondiale ne pourra être résolue sans le maintien de circuits longs. Compte tenu des inégalités géographiques, ceux-ci vont prendre de l’importance au fil des années à venir. Dans ce contexte, la logistique sera amenée à jouer un rôle encore plus important qu’aujourd’hui. L’optimisation des infrastructures permettra une réduction considérable du gaspillage et des pertes enregistrés après récolte dans le stockage et les transports.

En abandonnant un instant le terrain proprement agricole, on a aujourd’hui le sentiment de traverser une phase de perturbations. En effet, nous assistons à un vif recul de la démocratie et des accords commerciaux entre pays. Ainsi, les institutions multilatérales comme l’OMC prêtent davantage leur cadre à des querelles pour des différends commerciaux qu’à l’édification d’un monde plus ouvert et plus solidaire avec davantage de coopération. Cela communique l’impression d’un présent inquiétant et d’un avenir plutôt sombre. Pourtant, l’espérance de vie a considérablement augmenté.

Alors qu’ il y a encore un siècle, en France, un homme ou une femme de quarante ans était arrivé au bout de son cycle, aujourd’hui, ils ont encore la moitié de leur vie devant eux en raison des énormes progrès réalisés dans les domaines de l’hygiène, de la médecine et de la nutrition. Aujourd’hui, on mange mieux, et les consommateurs du monde entier ont accès à une diversité de produits de plus en plus grande. Il est désormais possible de choisir, à déjeuner, une alimentation bio et d’aller ensuite acheter du prêt-à-manger, que l’on consommera rapidement le soir devant son écran d’ordinateur ou sa télé. La moitié des restaurants parisiens proposent aujourd’hui de la cuisine « du monde », à l’heure où l’on nous enjoint de manger local ! Pire encore, nombreux sont ceux qui estiment que « c’était mieux avant », même si les faits sont têtus : la grande pauvreté mondiale – à savoir quand les gens souffrent de la faim ou n’ont rien du tout–a reculé fortement depuis vingt-cinq ans. Il y a encore vingt ou trente ans, plus d’un tiers de la population mondiale n’avait rien dans son assiette, nombre qui a été réduit à 10 % aujourd’hui. N’est-ce pas une nouvelle extraordinaire, à l’échelle de l’humanité et des siècles ?

Parallèlement, nous observons une accélération technologique, avec une acceptabilité plus ou moins forte selon les domaines. S’il a suffi de dix ans au smartphone pour changer radicalement notre mode de communication, il a fallu plus d’un siècle pour que l’imprimerie, au Moyen Âge, modifie la face des sociétés européennes et de leur activité économique. Face à cette compression du temps que provoque l’essor technologique, nos sociétés sont déséquilibrées et déstabilisées ; ce qui explique qu’on observe de la part des citoyens une attitude de défiance et une incapacité à prendre en compte les temps longs ou à analyser avec pertinence ce qui se passe à l’autre bout de la planète. Et par voie de conséquence, une impossibilité à devenir artisans de leur futur.

Le grand problème de nos sociétés occidentales – et en particulier de l’Europe et la France –, c’est cette inaptitude à voir loin dans le temps et dans l’espace. Autrement dit, d’avoir sur les grandes questions une vision stratégique. Cela explique aussi que certaines technologies, pourtant très intéressantes, ne pénètrent pas sur le marché, en raison de lourdes contraintes réglementaires ou encore par le refus que la société leur oppose.

Et pourtant, les entreprises qui préparent le monde du futur et font rêver les jeunes – à savoir Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft, qui incarnent aussi les plus innovantes – ont bien compris que, si elles voulaient vraiment peser sur la vie quotidienne des gens, elles devaient investir les domaines de la santé et de l’alimentation, donc de l’agriculture, qui est en permanence au cœur de l’innovation.

Que ce soit par le biais de l’intelligence artificielle sous ses différentes formes, de l’édition génomique ou encore du microbiome, l’agriculture des prochaines décennies va connaître une mutation technologique radicale, avec son lot de nouvelles découvertes fantastiques. Grâce à la technologie, au partage d’expériences et à la mutualisation des connaissances, l’agriculture de demain sera encore plus performante et plus précise.

Je vous rappelle au passage que c’est grâce au progrès technologique que nous avons économisé plus de 1 500 millions d’hectares de terres agricoles depuis cinquante ans. En effet, les céréales occupent à l’échelle du monde la moitié des terres cultivées, soit environ 700 millions d’hectares. L’augmentation considérable de la production des céréales a été réalisée grâce à l’intensification des rendements céréaliers – et donc au progrès scientifique. À rendement égal, nous aurions besoin aujourd’hui de 1 500 millions d’hectares de terres agricoles supplémentaires!

Quid du commerce international ?

Tout comme celui de l’énergie, le commerce des céréales est hautement stratégique. Prenons par exemple la géopolitique du maïs. Les échanges commerciaux, qui génèrent 140 milliards de dollars toutes céréales confondues, dont 60 milliards pour le blé et 25 milliards pour le riz, représentent pour le maïs un chiffre d’affaires de 40 milliards de dollars et un tiers du volume des échanges céréaliers pour 25% en valeur.

Le maïs est désormais la première céréale produite dans le monde avec à peu près 1 000 millions de tonnes, et 60 millions de tonnes font l’objet d’échanges commerciaux, soit un doublement en vingt ans. Il est cultivé par une cinquantaine de pays sur les 200 que compte la planète, mais avec des écarts de production considérables. Et surtout, trois pays concentrent à eux seuls plus de 50 % de la production de maïs dans le monde  : 35 % pour Etats-Unis, 21 % pour la Chine, 9 % pour le Brésil, et seulement 6 % pour l’ensemble des pays de l’Union européenne. Et quatre pays réalisent 90 % des exportations mondiales de maïs, avec bien entendu des pays très fortement importateurs.

Le maïs permet de presque tout faire. Il est présent dans plus de 3500 produits de notre quotidien. Notamment dans la fabrication du papier, des sacs de nombreuses colles et peintures, mais également dans plusieurs produits d’hygiène, comme le dentifrice, le gel douche et les cosmétiques… et aussi dans de nombreux médicaments. Le commerce de cette matière première agricole s’intensifie dans des circuits longs et requiert une visibilité sur le long terme. Certains pays l’ont parfaitement compris. C’est notamment le cas des pays de la mer Noire – la Russie et l’Ukraine – qui connaissent depuis dix ans une croissance d’environ 2,5% de sa production. Le marché existe et, paradoxalement, si l’on regarde les rendements, on observe que la France, et plus généralement l’UE, se placent plutôt bien. Dans les échanges commerciaux, des relations étonnantes se sont établies, comme celle qui lie le Brésil à l’Iran. En effet, 84% des achats iraniens de maïs sont fournis par le Brésil. Pour leur part, l’Argentine et le Vietnam ont consolidé un axe commercial privilégié, tout comme l’Ukraine avec la Chine, où elle investit de façon significative. En France, nous observons depuis ces dernières années une augmentation de la part de nos exportations vers des pays de plus en plus éloignés, au détriment du marché communautaire.

La demande agricole croissante de la Chine tire pour beaucoup le marché. On peut y voir la preuve que, d’un point de vue commercial, la Chine prend désormais pleinement sa place, ce qui constitue un juste retour des choses au regard des longues tendances historiques. Après « America First », voici donc « China First » !

La Chine est en effet le premier partenaire commercial de 130 pays dans le monde. C’est aussi le premier investisseur dans le monde. Et surtout, elle affiche une grande ambition géopolitique, comme en témoigne le développement des nouvelles routes de la soie, qui deviendront de grands axes logistiques, normatifs, commerciaux et militaires entre l’Asie centrale, le Moyen-Orient et l’Europe. Aujourd’hui, de nombreux soutiens privés donnent de l’intensité à ce projet géopolitique. Il faut ainsi compter avec les grands acteurs du commerce en ligne comme Amazon, Alibaba, ou encore JD.com. Ceux-ci investissent désormais également le champ de l’alimentation et ne tarderont pas à être présents dans le secteur agricole, en Europe comme aux États-Unis.

Conscient que l’internationalisation de l’assiette du consommateur chinois s’intensifie, Alibaba ou JD.com misent sur le fait que leurs clients chinois considèrent généralement les produits français comme étant de très bonne qualité et très diversifiés. Ces acteurs du e-commerce vont transformer la distribution alimentaire dans les années qui viennent mais également les systèmes de production et de commercialisation en amont.

Tout ce que vous décrivez semble bien éloigné de nos discussions franco-françaises sur le bio, le local, le vegan, etc.

En effet, je me demande si nous faisons vraiment les bons choix en Europe, et en France en particulier, compte tenu de ce paysage mondial et des perspectives qu’il ouvre. Du point de vue alimentaire, l’Europe est reconnue par le reste du monde pour la qualité, la diversité et la quantité stable de ses productions alimentaires. Tout cela a été rendu possible grâce à l’excellence du travail des agriculteurs combinée au modèle exceptionnel d’organisation des filières, fruit d’une construction entamée il y a maintenant plus de cinquante ans. Mais ces atouts sont-ils vraiment valorisés dans le reste du monde ? A-t-on une volonté stratégique de les entretenir, de les promouvoir et les développer pour les mondes de demain, d’ici et d’ailleurs? C’est à voir !