Les morts invisibles

edito gil riviere-wekstein
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Chaque soir, le décompte macabre du nombre de décès nous rappelle l’effroyable réalité de l’épidémie qui sévit actuellement. Ces victimes visibles, principalement nos aînés, n’ont jamais été autant présentes parmi nous, alors que, paradoxalement, trop souvent, elles n’ont pas pu être accompagnées ni dire adieu à leurs proches. Ces mesures de confinement très strictes auraient permis d’éviter plus de 60 000 morts, nous assure une étude publiée le 22 avril par l’École des hautes études en santé publique. 

Mais, comme le signalent plusieurs organisations internationales, le ralentissement considérable des échanges commerciaux entraîne également des conséquences collatérales. Ce sont ces « morts invisibles » qui ne font l’objet d’aucune médiatisation. La FAO constate ainsi que « la pandémie affecte déjà l’ensemble du système alimentaire », tandis que l’économiste en chef du Programme alimentaire mondial (PAM), Arif Husain, précise qu’« en raison de l’impact économique du Covid-19, le nombre de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire aiguë (niveau 3 ou plus) devrait passer à 265 millions en 2020, si des mesures ne sont pas prises rapidement ». Il s’agirait donc d’une augmentation de 130 millions par rapport à 2019, principalement dans les pays à faible et moyen revenus. Pour l’économiste, le maintien des programmes d’aide alimentaire reste donc indispensable afin « de sauver la vie de près de 100 millions de personnes parmi les plus vulnérables dans le monde »

Pourtant, « le marché alimentaire mondial est bien approvisionné », se félicite la FAO, et l’économiste du PAM confirme qu’« il n’y a pas encore de famines ». S’appuyant sur l’exemple de l’épidémie d’Ebola en Sierra Leone, la FAO rappelle toutefois que les restrictions imposées aux déplacements « ont entraîné des pénuries de main-d’œuvre en période de récolte tandis que d’autres agriculteurs n’étaient pas en mesure d’apporter leurs produits sur les marchés ». « Si nous ne nous préparons pas et n’agissons pas maintenant – pour garantir l’accès, éviter les déficits de financement et les perturbations du commerce – nous pourrions être confrontés à de multiples famines aux proportions bibliques en quelques mois », alerte le PAM. 

Au moment où, partout dans le monde, on assiste à des replis nationalistes, et que de multiples voix s’élèvent contre la mondialisation, ces avertissements rappellent que, sans le commerce international de denrées alimentaires – un secteur qui pèse plus de 1 200 milliards de dollars –, des millions de personnes ne peuvent plus se nourrir. Grâce à la mondialisation, et principalement grâce aux exportations de céréales, de riz, de fruits et légumes frais, et de poissons, ce sont donc autant de vies qui sont sauvées chaque année. C’est pourquoi la France, dotée d’une géographie agricole extraordinaire, ne peut se permettre de négliger son rôle si indispensable dans ce concert international afin d’éviter des millions de « morts invisibles ».

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