Un poste-tremplin

Le passage d’Hervé Gaymard rue de Varenne laissera un souvenir très mitigé. Fidèle parmi les fidèles de Jacques Chirac, l’ex-ministre de l’agriculture s’est contenté de décliner avec brio les thèmes favoris du Président de la République : s’adapter aux exigences libérales de l’OMC en tentant de sauver les meubles de la grande maison de l’Agriculture, tout en surfant sur la vague verte ; le tout bien sûr, sans trop bouleverser les habitudes des uns et des autres. Stratégiquement, cela donne un « parcours sans faute », permettant à ce Savoyard, fils de marchand de chaussures à Bourg-Saint-Maurice, de monter en grade dans la hiérarchie chiraquienne.

Pour l’agriculteur, la chanson est différente : les aménagements de la Pac se traduisent par une série de mesures administratives de plus en plus complexes, auxquelles s’ajoute une surenchère de contraintes environnementales, voulues non pas par le consommateur, davantage préoccupé par le bon de caisse du supermarché que par le nouveau label de qualité, mais par la grande distribution, très sensible aux modes citadines. Tout cela se résume par un véritable « catalogue de bonne conduite » qu’on impose à la profession. En témoignent les journées de la fertilisation organisées par l’Unifa les 18 et 19 novembre derniers, au cours desquelles John Bensted-Smith, directeur à la Direction Générale de l’Agriculture de la Commission européenne, convaincu que seule la réforme de la Pac pourra sauver l’agriculture européenne, a expliqué tout le bien qu’il pensait de l’éco-conditionnalité. Sa présentation a été suivie de celle d’Alain Couteau, responsable Environnement et Qualité du Groupe Bonduelle, qui a fièrement commenté la pertinence de la « Charte environnement » établie par son groupe, exigeant de la part des agriculteurs des pratiques qui, dans de nombreux cas, vont bien au-delà de la réglementation. Et pour clore l’après-midi, il ne restait plus au député Antoine Herth, Président de la Commission nationale de l’Agriculture Raisonnée, qu’à souligner l’importance de la démarche du réseau FARRE et de son inventaire d’impératifs, volontaires bien entendu… Rien de moins en trois heures chrono !

Doit-on s’étonner qu’après une telle après-midi, « des sociologues épient, auscultent, taraudent, les agriculteurs dans leur malaise », comme le note l’éditorialiste de la France Agricole, Michel Collonge ?

Pour notre part, nous restons convaincus que si nombre d’agriculteurs se posent des questions quant au devenir de leur métier, ils sont dans leur immense majorité prêts à relever les défis de la modernité. Encore faut-il que les moyens leur en soient fournis. Moyens pour faire mieux, moyens pour faire de la qualité et pour faire de la quantité. Car tant que quelque part dans le monde, un enfant n’aura rien à mettre dans son assiette, le ministère de l’Agriculture ne devrait pas simplement servir de tremplin de carrière.