Ce que l’Agence Bio ne vous a jamais dit

chiffres agences bio SAU (1)

A l’occasion de sa conférence de presse annuelle le 6 juin dernier à Paris, l’Agence Bio a présenté ses derniers chiffres sur l’agriculture biologique. « On sait mieux ce dont on parle lorsqu’on sait le chiffrer », a ainsi précisé le président de l’Agence, Gérard Michaut. Avec la valeur des achats de produits alimentaires bio en constante croissance (plus de 8,4 milliards d’euros), une augmentation des surfaces de production et une source d’emploi qui ne tarit pas (création de 49200 emplois en cinq ans, soit une croissance annuelle moyenne de 9,5%), il a pu présenter des données plutôt flatteuses pour ce secteur qui a clairement le vent en poupe. D’autant plus qu’après avoir subi un léger tassement entre 2011 et 2015, les surfaces bio connaissent incontestablement une reprise de leur taux de progression: 1,7 million d’hectares engagés en bio (1,25 million ayant la certification et 518000 ha en cours de conversion). Désormais, l’agriculture biologique représente donc 4,44% de la surface agricole utile (SAU),et 6,6 % en incluant les surfaces en conversion.

À LIRE AUSSI : les très curieux chiffres de l’Agence bio 

6,6% en bio… vraiment ?

Mais est-ce vraiment une si belle réussite ? En réalité, un décryptage des quelques données fournies par l’Agence révèle une tout autre histoire. En ce qui concerne les grandes cultures bio (céréales, oléagineux, protéagineux), la progression reste en effet encore bien marginale: 3% de la part en bio contre 1% en 2008. Bref, rien de bien formidable.

Comment expliquer alors ce « grand boom » des surfaces bio ? Tout simplement parce qu’il se résume à la conversion massive de surfaces fourragères conventionnelles en surfaces fourragères bio ! Ainsi, ces surfaces, qui représentaient moins de 15 000 ha en 2008, atteignent aujourd’hui 830000 (et 1,16 million en comptant les 326 000 ha en cours de conversion). Destinés uniquement à l’alimentation animale, les produits de ces surfaces – qui ne nécessitent aucun traitement – ne finissent pas vraiment dans l’assiette du consommateur. Lorsque l’on exclut les prairies permanentes et les surfaces fourragères du calcul, la part du bio dans la SAU tombe à 2,9 % (430 000 ha sur un total de 14,7 millions d’ha). Avec le même mode de calcul, elle était à 1,3 % en 2008. En dix ans, les surfaces bio consacrées réellement à l’alimentation ont donc progressé de… 230 000 ha. C’est-à-dire presque rien.

Et ce n’est pas tout ! « Si les surfaces fourragères bio s’étendent, celles des filières légumes frais et fruits frais connaissent des évolutions notoires », peut-on également lire dans le communiqué de presse de l’Agence.

A LIRE AUSSI : Au sujet de la main-d'oeuvre...
Lors de sa présentation, Florent Guhl a beaucoup insisté sur le côté « social » de l’agriculture biologique, estimant que la création d’emplois constituait l’un des arguments phares pour la promotion du bio. « Quand on remplace des produits chimiques par l’action humaine, il y a besoin de plus de main-d’œuvre», se félicite-t-il. Bigre, quelle découverte ! En effet, c’est notamment pour diminuer le temps consacré à la production – et donc pour augmenter sa rentabilité – que l’agriculteur utilise des produits phytosanitaires. S’en priver et passer davantage de temps à des tâches d’une extrême pénibilité – comme retirer des mauvaises herbes ou ramasser des fraises le dos courbé pendant 8 heures – ne fait qu’alourdir les charges et donc le prix final du produit. « On a eu besoin de plus de personnel saisonnier, on est passé de cinq saisonniers à neuf, car les salariés permanents sont occupés par le désherbage mécanique, la tonte de l’herbe entre les vignes et le travail du sol », poursuit Sylvie Cady, exploitante viticole bio dans la vallée de la Loire. Selon le recensement agricole de 2010, les fermes biologiques emploient effectivement en moyenne 2,41 UTA (Unité de Travail Annuel) au lieu de 1,52 UTA en conventionnel. Or, il est plutôt surprenant que ce handicap soit utilisé comme un argument en faveur du bio. Avec une telle logique, pourquoi ne pas supprimer les tracteurs, les péages automatiques des autoroutes, voire même les ordinateurs. Ridicule !

Des surfaces bio pour des denrées peu consommées

Un beau graphique présente en effet la progression de l’évolution de la part des surfaces nationales conduites en bio de 2001 à 2017 pour les différents secteurs, et celle des fruits domine largement. La part des surfaces bio pour les fruits représenterait 19,8% de la SAU. Présenté ainsi, on pourrait croire qu’environ un fruit sur cinq consommés en France serait bio. « Un cinquième des surfaces arboricoles sont certifiées bio ou en cours de certification selon le dernier rapport de l’Agence Bio », note la revue Réussir Fruits et Légumes. Or, l’analyse de la répartition par espèce des surfaces fruitières converties en bio apporte, là aussi, un éclairage particulièrement intéressant. Bien que les chiffres de l’année 2016 figurent sur le site de l’Agence, Anne-Marie Boyault, en charge des relations presse pour l’Agence Bio, a refusé de nous donner la répartition pour 2017. « Navrée, mais l’Agence Bio ne diffuse pasles données par espèce fruitière ou légumière », a-t-elle indiqué. On comprend son malaise, car ces chiffres – pourtant partiellement disponibles sur le site de l’Agence – révèlent eux aussi une réalité bien différente de celle présentée par son directeur, Florent Guhl. En effet, les trois principales espèces certifiées bio et qui occupent le plus d’espace sont les noix (5700ha), les châtaignes (4800ha) et les olives (4700ha). A eux seuls, ces trois fruits représentent plus de 15000ha des 28000ha certifiés bio en 2017. Les surfaces converties en bio concernent donc principalement des fruits très peu consommés. En revanche, les surfaces bio consacrées aux dix fruits les plus consommés en France occupent un total de 6 437 ha sur 71 345 ha. Soit moins de 9% conduites en bio (voir Fig.1).

fig1 pourcentage de la SAU en bio pour 18 fruits en France

En clair, l’Agence Bio se félicite de chiffres qui n’ont pas vraiment de signification. Elle a choisi deux baromètres, certes flatteurs – surfaces bio et chiffre d’affaires des ventes –, mais qui ne permettent pas de comprendre la réalité économique du secteur.

En revanche, elle ne fournit aucune donnée chiffrée concernant les quantités de denrées bio produites en France. Impossible de connaître la quantité de pommes, de poires, de fraises, de pêches, de céréales cultivées, vendues et consommées en France. Ce sont au demeurant les seuls paramètres économiques pertinents. Or, le marché des produits bio ayant doublé entre 2012 et 2017 (4,2 milliards d’euros à 8,4 milliards), alors que pour la même période, les surfaces cultivées en bio (y compris les surfaces de prairies) ont progressé de moins de 50 % (de 820 000 ha à 1,2 million), il est évident qu’une partie considérable et de plus en plus importante des denrées bio sont importées. Le cas du sucre est très significatif. En effet, 99,9% du sucre bio utilisé est importé puisque sur les 486 000 ha de culture de betteraves, moins de 500 ha sont conduits en bio.

Aucun indicateur fiable

Or, l’Agence Bio estime que seulement un tiers des produits bio consommés en France seraient importés. Elle précise qu’il s’agit, pour 40% de la valeur, de produits exotiques (banane, cacao, café…) ou purement méditerranéens (olives, agrumes…).  « Hors produits exotiques, l’approvisionnement français en produits bio est de 82 % », affirme l’Agence Bio. Là aussi, il n’y a aucune transparence et rien ne permet de vérifier ces données surprenantes au regard des faibles surfaces consacrées aux denrées alimentaires que les gens consomment tous les jours. Interrogé sur les sources et le mode de calcul de ce pourcentage, Florent Guhl n’a pas souhaité répondre à ces questions précises (voir le texte intégral de la réponse reçue le 20 juin 2018).  « L’augmentation des surfaces produites en bio permettra de répondre à la demande croissante des consommateurs en produits bio français », peut-on simplement lire dans le communiqué de presse. Sauf qu’il n’y a rien permettant de confirmer un tel scénario. Pour l’instant, la seule certitude demeure le fait que le business du bio – qui surfe sur les peurs des pesticides et des OGM – engendre de très beaux bénéfices que se partagent principalement les huit grands noms de la distribution bio, à savoir Carrefour, Biocoop, Leclerc, Système U, Casino, Monoprix, Intermarché et Auchan (plus de 4 milliards d’euros sur un total de 8,3 milliards de ventes).

La bulle du bio

Plus de 260 magasins bio ont ouvert en 2017. Désormais, le groupe Leclerc possède plus de 200 magasins à l’enseigne Bio Village, tandis que Carrefour, qui a racheté Greenweez, le numéro un mondial des courses bio sur Internet et sur smartphone, programme l’ouverture de 150 magasins bio d’ici cinq ans. La concurrence va devenir féroce…

Or, selon Antoine Lemaire, rédacteur en chef du magazine Bio-Linéaires, les pionniers du bio ne pourront pas s’aligner sur les prix de la grande distribution. Il prédit un partage du marché bio entre le bio « historique », « porteur des valeurs du commerce équitable », et « le bio industriel » de la grande distribution. « Nous sommes dans une bulle. Il faudra faire le point dans deux ou trois ans pour savoir si elle va éclater », met toutefois en garde Antoine Lemaire. Affaire à suivre…

Réponse de l’Agence Bio

Bonjour,

Notre calendrier étant particulièrement chargé en ce moment, nous n’avons pas encore publié sur notre site Internet nos chiffres actualisés.
Je ne prendrai pas le temps de répondre à vos différentes questions car je me suis déjà essayé une fois à l’exercice et cela a été particulièrement décevant. D’une part, votre vision tronquée de l’agriculture biologique vous rend inaccessibles de nombreux éléments. J’ai souvenir de votre difficulté à comprendre la différence entre un verger en bio et en conventionnel, par exemple, et je retrouve dans vos questions sur l’origine des produits votre méconnaissance du remarquable système de traçabilité des produits bio, système quasi inexistant en conventionnel. D’autre part, après tout le temps que j’avais pu consacrer à vos questions l’année dernière, vous aviez visiblement fait le choix d’écrire un texte à charge contre l’Agence Bio sans avoir le minimum de sérieux consistant à m’offrir une réponse à vos accusations.
Je vous propose donc de vous former d’abord aux éléments clés de l’agriculture biologique, l’enseignement supérieur du MAA et l’INRA ont d’ailleurs un outil MOOC qui a ce rôle, puis de faire un travail de fond.
Bonne continuation dans votre parcours.

Florent Guhl, Directeur