Lobbying écolo : une éthique à deux vitesses

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« Il est très clair que, sur ces questions d’agriculture, de santé, de l’alimentation, c’est le lobby de l’agrochimie, c’est le lobby de l’élevage concentrationnaire, c’est le lobby de la malbouffe qui a gagné. C’est lui qui tire les celles de ce gouvernement avec le pantin Stéphane Travert qui est aux manettes », a déclaré le député européen EELV Yannick Jadot le 28 mai sur LCP.

Quelques jours plus tard, la députée Delphine Batho, présidente de Génération écologie, s’est lancée dans sa propre croisade contre le « lobby de l’agrochimie ». Elle aurait en effet découvert que « le lobby qui représente Bayer, Monsanto », aurait obtenu une copie de l’un de ses amendements 90 heures avant les députés. « Ce genre de fuites permet aux lobbys de l’agrochimie de disposer d’un temps d’avance pour bâtir des argumentaires, les diffuser auprès de leurs relais et construire des stratégies pour essayer de court-circuiter les débats parlementaires », a-t-elle indiqué à Libération. Peu importe que son histoire soit vraie ou fausse, la députée des Deux-Sèvres est dès lors devenue l’icône anti-lobby. « Et quand elle prépare une bataille, Delphine Batho devient un condensé de Winston Churchill, période Seconde Guerre Mondiale, et d’Elise Lucet, période Cash Investigation », note ainsi Le Monde, qui lui consacre une double page dans son édition du week-end du 8 juin 2018.

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La guerre asymétrique

A l’image des syndicats, chasseurs, avocats ou encore des instituteurs, les acteurs du monde de l’entreprise défendent leurs intérêts, c’est une évidence. Aux Etats-Unis, en raison du Premier Amendement de la Constitution qui reconnaît aux citoyens le droit de défendre leurs intérêts auprès des institutions politiques, le lobbying s’est vu accorder une reconnaissance institutionnelle, délimitant son champ d’action. Il fait partie de la vie de la démocratie. « Que le lobby soit associatif ou qu’il émane d’une entreprise, il a pour vocation d’informer le politique, et, au final c’est le législateur qui prend les décisions », recadre toutefois Alain Pajot, fondateur de l’agence de communication Crises-Experts, qui connaît bien le monde du lobbying. En revanche, dans cette guerre d’influence, l’idée de la « toute-puissance » du monde de l’entreprise, principalement en raison de leur assise financière, reste à relativiser. « Aujourd’hui, la force des ONG dans le jeu du lobbying a pris une place considérable », constate le spécialiste.

Selon lui, le principal outil du lobbying ne consiste pas à offrir des cadeaux et verser des pots-de-vin, mais à avoir les clefs pour ouvrir les portes des médias. « Sur de nombreuses questions agro-environnementales, la parole des industriels et des professionnels est devenue inaudible, alors que celle des ONG écologistes bénéficie d’un écho réel. Grâce à une couverture médiatique positive, les ONG forgent ainsi d’autant plus facilement l’opinion publique qu’elles sont censées défendre l’intérêt général », constate Alain Pajot.

L’affaire Valorex

Pourtant, les intérêts commerciaux ne sont pas toujours très éloignés des « causes » défendues par les écologistes et leurs porte-paroles. Le cas, désormais bien connu, de l’association Générations Futures, qui mène des campagnes dénigrant les produits alimentaires conventionnels tout en étant financée par les poids lourds du biobusiness, n’est pas isolé. L’implication de Delphine Batho dans la tentative avortée de reconnaissance d’un label privé lors des débats sur l’Article 11 de la loi Agriculture et Alimentation, constitue un exemple particulièrement éclairant sur le double langage des militants écologistes.

L’affaire a été orchestrée du début à la fin par Pierre Weill, le patron d’une entreprise privée dénommée Valorex, qui surfe depuis presque vingt ans sur le créneau de la santé alimentaire.

Le bon moment

Auteur de Mangez, on s’occupe du reste, il a déposé pas moins de 13 brevets concernant la production d’aliments pour le bétail à base de lin et de luzerne. Avec un chiffre d’affaires de plus de 70 millions d’euros, son entreprise est en pleine croissance, notamment grâce à l’association Bleu-Blanc-Cœur, qu’il a fondée en 2000. Incontestablement, l’intégration de son label Bleu-Blanc-Cœur (BBC), non reconnu par l’Etat, dans les 50% de produits de qualité devant être servis en cantines scolaires constituerait un accélérateur pour sa croissance. Ceci explique la mobilisation sans précédent de la part du patron de Valorex.

« Il fallait juste attendre le bon moment et le bon projet de loi. L’annonce des Etats généraux de l’alimentation (EGA) et d’une loi pour une alimentation sûre et durable, c’était à coup sûr le bon moment ! », concède Pierre Weill, qui a réussi dans un premier temps à garantir la reconnaissance de son label lors des ateliers des EGA et ensuite lors des commissions parlementaires. « C’est une vraie victoire ! », s’était alors félicitée Nathalie Kerhoas, directrice chez BBC. Et pour cause, puisque c’est son association qui a proposé l’amendement visant à inscrire dans le texte de loi des Etats généraux de l’alimentation une mention « reconnaissant les démarches agricoles innovantes pour la nutrition et l’environnement ».

Néanmoins, un petit caillou a fait dérailler ce beau travail de lobbying. Averti du risque d’un refus du gouvernement de maintenir son label dans le texte, Pierre Weill a donc contre-attaqué. Estimant être la cible du « fil rouge» – à savoir le « lobby des entreprises impliquées dans les productions sous signe de qualité Label Rouge [sic] », – il décide d’intensifier sa mobilisation : « Nous tentons alors d’appeler les députés cibles de ces attaques, mais les téléphones restent muets, y compris chez nos soutiens enthousiastes de la première heure. On ne parle plus à BBC. »

Un lobbying bien rodé

« Durant la période de préparation de cette loi, j’ai reçu nombre de courriels dont l’insistance pouvait surprendre. Hormis les messages individuels sur le bien-être animal, la démarche Bleu-Blanc-Cœur est une de celles qui en a suscité le plus grand nombre, et cela m’interroge », confirme le député Modem Nicolas Turquois. Une pétition est alors organisée par un « médecin généraliste nantais ». En réalité, un proche de Pierre Weill, le docteur Thierry Guicheteau. Sa pétition sur les réseaux sociaux à la veille du débat a récolté plus de 60 000 signatures. « Toute la société a envie que la densité nutritionnelle et la santé publique deviennent des objectifs soutenus par l’Etat », peut-on y lire.

Malgré cette mobilisation, le ministre de l’Agriculture Stéphane Travert, opposé à l’inscription de ce label dans la loi a rappelé que « les allégations nutritionnelles ne sont autorisées que si elles font l’objet d’une évaluation scientifique par l’agence européenne afin de vérifier qu’elles s’appuient sur des preuves scientifiques solides. L’objectif est d’éviter toute tromperie du consommateur.».

Pour leur part, les députés Nicolas Turquois et Antoine Herth se sont interrogés sur la pertinence de « soutenir une démarche privée visant à s’approprier la qualité nutritionnelle ». « Ceux qui n’auraient pas le label s’en affranchiraient ? Les fruits et légumes français qui ne s’inscrivent pas dans cette démarche seraient-ils donc dépourvus de qualité nutritionnelle ? Le côté privé de cette démarche me gêne profondément, et surtout son aspect exclusif des autres produits », note le député.

Par ailleurs, des mycotoxines très toxiques telles que la zéaralénone, les fumonisines B1 et B2, l’ochratoxine, le désoxynivalénol et les toxines T2 et HT2 sont régulièrement retrouvées dans les tourteaux de lin; un souci de santé sanitaire suffisamment inquiétant pour qu’il soit relevé par l’Anses dans un avis datant de 2016 : « Il est à noter que les données françaises sont absentes de ce panorama européen dressé sur les deux dernières décennies. »

Or, quelle est la surveillance de ces teneurs en toxines dans les produits qui sortent des usines de Valorex ? Quelles sont les garanties fournies par l’entreprise de M. Weill ? Comment ses contrôles sont-il vérifiés ? D’autres questions concernant les bienfaits prétendus du lin mériteraient également une attention plus particulière (voir : quelques remarques concernant le lin).

En définitive, la suppression du label privé a été votée le dimanche 27 mai, après un très vif échange auquel a participé Delphine Batho. Curieusement, la députée des Deux-Sèvres n’a pas hésité à contribuer au lobbying d’un chef d’entreprise engagé dans la promotion de son petit business. Existerait-il à ses yeux du bon et du mauvais lobbying ?

A LIRE AUSSI : Quelques remarques concernant le lin
Première remarque : Les consommateurs réguliers de viande rouge connaissent, de façon certaine, une augmentation du risque cardiovasculaire qu’une rumeur attribuait à l’apport en graisses saturées. Or, cette hypothèse – jamais démontrée – vient d’être invalidée par une équipe américaine de chercheurs du National Institutes of Health qui a mis en évidence la relation entre un allergène présent dans la viande rouge et la quantité de plaques dans les artères du cœur. Le Dr.Jean-Louis Thillier, immunopathologiste, nous précise que le galactose–α –1,3-galactose (α-Gal) est un oligosaccharide (constitué de deux sucres à 6 atomes de carbone) responsable d’une allergie retardée à la viande rouge. L’ajout de lin dans la nourriture animale, qui apporte des omega-3 pour diminuer les graisses saturées, n’a donc aucun effet préventif sur l’infarctus chez l’homme. Deuxième remarque : Afin d’éliminer les acides gras saturés accusés d’être toxiques sur le plan cardiovasculaire (infarctus, diabète), l’industrie agroalimentaire a mis en place un procédé d’hydrogénation partielle pour les huiles végétales. Sauf que 30 à 50 % des doubles liaisons de ces acides gras ne sont pas hydrogénées, mais changent de configuration : d’une forme cis naturelle, elles adoptent une configuration trans. Ce faisant, elles perdent leurs effets protecteurs et, pire, deviennent toxiques ! En effet, elles augmentent le taux sanguin de lipoprotéines à faible densité (LDL ou «mauvais cholestérol»), qui est un facteur de risque de maladies cardiovasculaires, et diminuent le taux sanguin de lipoprotéines à haute densité (HDL ou «bon cholestérol»), facteur protecteur des maladies ischémiques. Justement, les process brevetés de cuisson et thermo-extrusion utilisés par Valorex produisent obligatoirement des acides gras trans. Un comble ! Troisième remarque : Dans la graine de lin, il y a la présence d’un hétéroside cyanogène, la linamaroside. Ce type de molécules contient une partie osidique (sucre), une partie non osidique et un groupement cyanure. Une simple hydrolyse libère le sucre, et ensuite le groupement cyanure très changeant. En outre, les teneurs en hétérosides dépendent de plusieurs paramètres : ainsi, les jeunes plantes en croissance posent plus de problèmes du fait des productions en acides aminés plus importantes. Pour Valorex, les aliments obtenus avec le lin ne poseraient pas de problèmes puisque le chauffage annihile le risque d’intoxication. Mais dans sa Saisine n° 2015-SA-0076, l’Anses constate que « des procédés technologiques comme l’extrusion permettent de réduire la teneur en ces composés ». Autrement dit, la teneur en ces composés est certes réduite mais pas éliminée. L’Agence estime d’ailleurs que « la surveillance de ce composé est à maintenir ».