Envoyé Spécial : Élise Lucet face à une avalanche de critiques

Image tirée de l'émission Envoyé Spécial diffusé le 17 janvier 2019 sur France 2
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Avec un total de plus de deux heures de trituration de l’information, mêlant à doses variables analyses de glyphosate dans les urines de people, lobbying de Monsanto, hypocrisie des politiques et souffrance des malades, Élise Lucet savait que son numéro exceptionnel d’Envoyé Spécial entièrement consacré au glyphosate ne manquerait pas de rencontrer le succès escompté. Presque trois millions de téléspectateurs ont ainsi assisté, impuissants, au déploiement de ce « cas d’école d’obscurantisme journalistique », pour reprendre les propos de l’analyste économique Laurent Pahpy. « Élise Lucet, explique-t-il, entretient une désinformation antiscience cumulant des conditionnels, des théories du complot, des instrumentalisations révoltantes, des images-chocs, une musique anxiogène, des interviewés acculés, des chiffres présentés sous forme effrayante, mais qui n’apportent rien, des mensonges et des lacunes graves pour traiter d’un sujet pourtant essentiel. »

Certes, mais il n’y a rien là de très surprenant puisque depuis plusieurs années, en particulier depuis l’émission Cash Investigation en 2012, la très médiatique journaliste a su imposer sa méthode, déjà décryptée par de nombreux analystes. Pour le communicant et ancien journaliste Olivier Cimelière, Élise Lucet se démarque par son « mode de pensée binaire à l’aune de son logiciel journalistique simplet, où le monde se divise en deux camps distincts : les gentils, honnêtes, petits et innocents contre les méchants, tricheurs, gros et coupables ». Il ajoute : « Dans cette représentation mentale de la société, les entreprises ont une place de choix dans le panthéon honni de la Jeanne Hachette du journalisme.» Ainsi, « un gros nom de l’industrie doit forcément être dépeint comme une hydre parée de tous les vices et maquillé comme un camion volé par les sbires communicants », poursuit Cimelière qui conclut que les reportages « à la sauce Lucet ne sont qu’un gigantesque défouloir où l’on amalgame de vraies et utiles dénonciations à des allégations carrément orientées, pour lesquelles il est absolument impossible de pondérer et de contextualiser ».

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Manipulations autour du glyphotest

Erreurs, approximations, amalgames, omissions… Tout cela fait en effet partie des ingrédients de l’émission diffusée sur France 2 le 17 janvier dernier. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, Élise Lucet s’est montrée alarmiste à propos du «glyphotest», qui a constitué l’un des moments forts de l’émission. « Laure Manaudou, Julie Gayet, Jamel Debbouze, Lambert Wilson, Lilian Thuram et beaucoup d’autres (dont Élise Lucet elle-même) ont fourni un échantillon de leur urine, qui a ensuite été analysé par un laboratoire indépendant », note France Info. « Avec des résultats surprenants », poursuit le journaliste de cette radio. D’ailleurs, Julie Gayet, qui présentait le taux le plus élevé, en en prenant connaissance, s’est exclamée : « Ah ! la vache, c’est énorme !»

Ce cas apparaît en réalité comme un bel exemple de manipulation médiatique. Il a fait l’objet d’un décryptage excellent, mais partiel, de la journaliste Géraldine Woessner (@GeWoessner). En effet, ce taux mesuré dans les urines n’a rien d’« énorme »: « Il est 714 fois inférieur à la limite admise pour l’eau potable », révèle la journaliste, qui insiste sur le fait qu’il n’est pas du tout pertinent de le comparer, comme le fait Envoyé Spécial, avec la norme de qualité de l’eau potable. « Il s’agit d’un seuil administratif, indépendant de tout seuil sanitaire de toxicité et identique pour tous les pesticides. Il signale simplement que l’eau n’est pas pure et que sa qualité est altérée… », précise Géraldine Woessner quelques jours plus tard dans le Journal du Dimanche.

En outre, les traces de glyphosate retrouvées dans les urines de Julie Gayet suggèrent que l’actrice aurait ingéré, dans la journée précédant son test, environ 6 microgrammes de glyphosate (0,000006 gr), le corps humain évacuant de 1 à 1,5 litre par jour. S’adressant directement à l’actrice, Géraldine Woessner s’applique à la rassurer : « Cela m’a beaucoup peinée de vous voir si inquiète… Alors voilà ce que disent vraiment les résultats de votre glyphotest : votre consommation de glyphosate est environ 400000 fois inférieure à la dose de ressenti de premiers effets. »

L’omniprésence du glyphosate dans les tests effectués par le laboratoire allemand BioCheck est d’autant plus curieuse qu’elle est contredite par les études de nos propres experts.

En réalité, les résultats – qui proviennent du laboratoire allemand BioCheck – sont bel et bien étonnants. D’abord, rien ne permet de tirer des conclusions sur les origines de ces traces, qui pourraient parfaitement provenir de divers produits de lessive ou de détergent, puisque ceux-ci se dégradent, comme le glyphosate, en acide aminométhylphosphonique. Par ailleurs, l’omniprésence du glyphosate dans ces tests – comme dans ceux réalisés par le même laboratoire pour des militants écologistes dont certains confirment se nourrir essentiellement de produits issus de l’agriculture biologique – est d’autant plus curieuse qu’elle est contredite par les études de nos propres experts. Ainsi, dans son rapport de 2011 sur l’imprégnation des femmes enceintes par les polluants de l’environnement, Santé publique France (SPF), l’agence française en charge de notre santé, conclut que « moins de 1 % des femmes enceintes présente un niveau quantifiable d’herbicides (atrazine et ses métabolites, le glyphosate et son métabolite l’AMPA)».

Autrement dit : 1 % pour SPF contre 100% pour BioCheck! C’est étonnant… De même, l’étude PÉLAGIE (Perturbateurs Endocriniens: Étude Longitudinale sur les Anomalies de la Grossesse, l’Infertilité et l’Enfance), réalisée par le Dr Sylvaine Cordier pour l’Inserm, a recherché du glyphosate chez 47 femmes enceintes ayant déclaré l’usage d’herbicides dans leurs allées et jardins. Or, seulement 43 % avaient des taux supérieurs à 0,1 μg/L alors qu’il y aurait 100 % chez des consommateurs bio. Cité par France Info, «Arnaud», dont le taux est environ huit fois supérieur à la concentration maximale admissible dans l’eau, s’interroge avec raison : « Cela fait quatre ou cinq ans que je mange à 90 % bio. C’est assez choquant : ce chimique est partout.»

« Les résultats de BioCheck sont en effet très surprenants. En revanche, ce que trouve l’Inserm dans le contexte de personnes ayant utilisé du glyphosate est crédible et se rapproche des résultats des analyses effectuées par nos entreprises sur les utilisateurs dans le cadre de la procédure d’homologation », nous a confié Delphine Guey, directrice de la communication et des affaires publiques pour l’UIPP.

Alors, comment expliquer une telle différence ? Serait-ce dans la nature des tests ? Ceux effectués par BioCheck, peu onéreux, sont réalisés avec la méthode ELISA, qui n’exclut pas « une petite réaction croisée avec l’AMPA [un produit provenant du glyphosate mais aussi de lessives et pouvant donc fausser la mesure, ndlr] mais peu sensible », reconnaît BioCheck, dont le test – et encore moins le protocole – ne peut se comparer à la méthode bien plus rigoureuse de SPF et de l’Inserm. D’un côté, un banal test à 85 euros et de l’autre une chromatographie en phase liquide ultraperformante couplée à un spectromètre de masse en tandem (UPLC-MSMS), sur un volume de 1 ml. Et surtout, n’est-il pas troublant de constater que le « laboratoire privé indépendant » BioCheck a en réalité été co-fondé par le Dr Monika Krüger, militante anti-glyphosate et témoin du fameux « Tribunal Monsanto », organisé par la militante écologiste Marie-Monique Robin ? Or, Élise Lucet a préféré présenter les résultats du laboratoire allemand, en passant sous silence ceux de Santé publique France et de l’Inserm.

Des copiés-collés remixés

Mais ce n’est peut-être pas le point le plus problématique. Si Envoyé Spécial présente ses reportages comme des investigations minutieuses, à l’image de ce que pourrait réaliser la fameuse équipe de « Spotlight », la cellule d’investigation du Boston Globe, la réalité est tout autre. De fait, les journalistes d’Envoyé Spécial n’accomplissent aucune enquête mettant en lumière des faits nouveaux, puisqu’il s’agit essentiellement de copiés-collés des arguments puisés au sein d’associations écologistes anti-pesticides, qui sont ensuite remixés et mis en scène avec des images-choc.

Il en est ainsi du «glyphotest», qui a été totalement calqué sur les tests d’urines effectués ces dernières années par Générations Futures. De même, le cas du vote des députés sur l’interdiction du glyphosate n’est rien d’autre qu’une resucée de la campagne de l’association Agir pour l’environnement, qui apparaît d’ailleurs dans le reportage, tandis que les Monsanto Papers ne sont que la reprise des arguments de Carey Gillam, de l’ONG américaine U.S. Right to Know, financée notamment par l’Organic Consumers Association, l’une des principales organisations de lobbying bio américaine.

Enfin, le chercheur-militant Gilles-Eric Séralini, longuement interrogé, a pourtant été définitivement discrédité par la communauté scientifique. Comme le déplore Géraldine Woessner, « la caution scientifique d’Envoyé Spécial est… Séralini ! Le chercheur à l’origine d’un des plus grands scandales scientifiques de la décennie ! ». Enfin, en guise de teaser, Envoyé Spécial a publié la carte des ventes de glyphosate, réalisée par Générations Futures quelques mois auparavant, en laissant croire à tort qu’il s’agissait de la carte de consommation. Bref, pour du journalisme d’investigation, on peut mieux faire…

Réactions sur les réseaux sociaux

Si Envoyé Spécial n’a pas dérogé à ses méthodes spécieuses habituelles, on a pu cependant assister, cette fois, sur les réseaux sociaux, à une véritable mise en cause des méthodes d’Élise Lucet et de ses équipes. Notamment par les journalistes Géraldine Woessner et Emmanuelle Ducros (L’Opinion) qui ont fait un « live tweet » pour répondre en temps réel aux fake news distillées par Envoyé Spécial. Toutes deux n’ont pas hésité à frapper fort : « Il doit y avoir des limites à la manipulation médiatique », s’insurge Géraldine Woessner, non sans noter : « J’ajoute que consacrer une émission entière aux dangers potentiels du glyphosate SANS mentionner l’étude indépendante, conduite sur 54000 agriculteurs pendant 20 ans, ne montrant aucun lien entre cancer et glyphosate, cela relève de l’exploit ! »

Maniant l’humour avec finesse, Emmanuelle Ducros décrit quant à elle la méthode Envoyé Spécial : «“–Avez-vous l’étude qui prouve que le glyphosate est horrible ? –Non –Ah ! elle est secrète ! –Non… Elle n’existe pas –Vous en niez l’existence ? – Je… – Salaud ! Vous étouffez l’étude secrète qui n’existe pas mais qui prouve que le glyphosate est dégueu !” » . Pour sa part, Mac Lesggy a également réagi en tweetant : « La twittosphère scientifique s’insurge contre l’avalanche de #FakeNews dans #EnvoyeSpecial sur le #glyphosate. »

Par ailleurs, l’émission a été l’occasion pour de très nombreux twittos – comme Eugène @Matadon, @LeMondeRiant ou encore @Bunker_D_ – de débusquer les inepties d’Envoyé Spécial. Enfin, beaucoup d’agriculteurs ont été très actifs sur leurs claviers pour relayer les rectificatifs – fournis notamment par le compte Twitter d’A&E (@AEGRW) – ou pour expliquer la réalité de leur travail. « La rigueur et certaines des informations du reportage d’Envoyé Spécial diffusé jeudi soir ont été remises en question par plusieurs spécialistes du glyphosate.

 

L’émission emmenée par Élise Lucet sur France 2 au sujet des dangers de l’herbicide n’a pas fait l’unanimité chez les téléspectateurs, ni chez les journalistes», résume le quotidien 20 minutes, tandis que, face à ces critiques – et plus de 500 signalements auprès du Conseil supérieur de l’audiovisuel – , Élise Lucet a fait publier une bien étrange réponse, accusant des « comptes anonymes [sic] (…) un site internet donnant la parole sans contradicteur à un chercheur controversé, ou encore une consœur, déjà prise en flagrant délit de désinformation» de faire circuler «de nombreuses intox pour tenter de discréditer notre émission». «Cette contre-offensive est peu surprenante et est liée à une stratégie de Monsanto qui vise à déstabiliser ce type de reportage», s’indignent Tristan Waleckx et Laura Aguirre de Carcer, les deux journalistes à l’origine de ce numéro d’Envoyé Spécial.

 

Face à cette avalanche inédite de critiques venant de partout, la Société des journalistes de France2 (SDJ) s’est sentie obligée de venir à la rescousse d’Envoyé Spécial: «La SDJ soutient les équipes d’@EnvoyeSpe- cial face aux attaques mensongères menées par des internautes, dont certains parlent au nom de médias nationaux.» Et d’affirmer que «cette émission est le fruit d’un rigoureux travail journalistique. Toutes les infor- mations ont été recoupées et véri- fiées». Mais bien sûr !

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