Abeilles : dysfonctionnements au sein de l’ITSAP

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À la veille de Noël, un collectif de 36 députés du groupe Les Républicains a signé une tribune alarmiste dans le quotidien Le Monde déplorant que, face au problème de surmortalité des abeilles, le gouvernement « n’a toujours rien entrepris ». Rappelant le rôle majeur des abeilles dans l’écosystème et dans la production de notre nourriture, les élus appellent à la « création d’un véritable plan de sauvegarde de l’abeille et des apiculteurs ». En France, la production de miel serait passée de 35000 tonnes au milieu des années 1990 à 9000 tonnes en 2016, « soit une chute de trois quarts de la production », s’alarment les élus.

Faute de statistiques raisonnables

En réalité, le manque de structuration de la filière ne permet pas de connaître le chiffre exact de production de miel en France. Ainsi, dans une étude publiée en août 2018, l’observatoire mis en place par FranceAgriMer, le seul organisme officiel en charge de ce genre de statistiques, a estimé la production de miel de 2017 à 19788 tonnes contre environ 16000 tonnes pour la récolte de l’année 2016. Selon l’établissement public, le ratio de miel produit par ruche aurait donc atteint 21,1 kg en 2017, contre 16,5 kg en 2016, c’est-à-dire une augmentation significative.

Les 9000 tonnes évoquées par les élus ne proviennent donc pas des chiffres officiels de FranceAgriMer. Il s’agit de chiffres officieux sortis de l’association apicole, l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf), qui conteste ceux de l’établissement public, les estimant « totalement incohérents et irréalistes ». « Avec tous les gens du métier, nous n’arrivons pas à comprendre », avait alors déclaré Pierre Ickowicz, le président de l’entreprise de ventes de matériels Icko Apiculture.

En revanche, l’essentiel de la profession se rejoint sur une production de miel de 2018 estimée à 18 à 20000 tonnes, grâce à de très bonnes miellées dans certaines régions, notamment en Champagne. Selon le Réseau biodiversité pour les abeilles, qui a été le premier à communiquer sur la récolte de miel 2018, certains apiculteurs ont en effet réussi a collecter « jusqu’à 150 kg de miel par ruche » en raison d’exceptionnelles conditions météorologiques.

Une récolte 2018 plutôt réussie

Pour sa part, l’Unaf concède, qu’à l’exception de certains colzas « dont les variétés nouvelles ne sont plus mellifères », la récolte sur colza a été « le plus souvent très bonne », notamment dans la moitié nord. En revanche, dans le Sud, la récolte de romarin a été plutôt faible et celle de thym, « inexistante, victime des pluies et des périodes de froid à répétition ». En dehors du Sud-Ouest, la récolte d’acacia s’avère « excellente », voire « exceptionnelle » par endroits.

L’acharnement du journaliste-militant Stéphane Foucart contre les pesticides le rend silencieux au sujet des problèmes autres qui concernent l’apiculture.

Il en est de même pour la lavande, tandis que les récoltes de miel de châtaignier sont « plus irrégulières, amoindries par les jours de canicule ou de vent du nord qui ont asséché les fleurs et fréquemment par la présence du cynips, prédateur qui s’attaque aux bourgeons floraux ». Enfin, l’association juge « globalement plutôt correctes » les miellées en montagne, « parfois intenses mais souvent trop brèves et celles de forêt ou de sapin sont, elles, extrêmement variables, soit très bonnes soit quasi nulles. La récolte de tournesol varie selon les bassins mais reste toujours très décevante. La récolte de bruyère callune est elle aussi très faible ».

En fin de compte, la production de miel est en croissance continue depuis trois ans ; une réalité malheureusement passée sous silence dans le texte alarmiste des députés LR. « Il nous faut dès aujourd’hui nous attaquer à ce fléau », conclut l’appel, qui reste en outre très vague en ce qui concerne les mesures à prendre.

Haro sur les députés

Certains apiculteurs continuant à évoquer des mortalités importantes, « de l’ordre de 30% » et qui peuvent monter jusqu’à 80 %, il est évident que les causes des difficultés de l’apiculture française sont complexes et multifactorielles. Or, tel n’est malheureusement pas le constat du journaliste-militant Stéphane Foucart, qui dans sa chronique hebdomadaire publiée dans Le Monde, s’en prend aux 36 signataires les accusant de « duplicité ». Pour le journaliste du Monde, le seul fait d’avoir contesté l’interdiction des néonicotinoïdes serait la preuve irréfutable de ce « double discours ». Pire, certains d’entres eux auraient même « cosigné un ou plusieurs amendements autorisant le retour des épandages aériens de pesticides, au moyen de drones », et proposé ou soutenu la suppression de la séparation des activités de vente et de conseil des pesticides. « Au total, à l’exception de Brigitte Kuster et Nathalie Bassire, tous les coauteurs du vibrant appel à sauver les abeilles ont tenté de réfréner l’ambition du projet de loi Egalim de limiter le recours aux pesticides », s’indigne Foucart, vêtu de sa robe de procureur général, la liste des accusés figurant ainsi en fin d’article.

L’acharnement du journaliste-militant contre les pesticides le rend malheureusement silencieux au sujet des problèmes autres qui concernent l’apiculture. Or, les difficultés récurrentes auxquelles doit faire face l’ITSAP-Institut de l’abeille – et qui en dit long sur le manque de structuration de la filière – n’ont fait l’objet d’aucun article dans le quotien du soir.

Des salariés révoltés

Ce qui est d’autant plus dommage qu’une longue lettre émanant de l’équipe des salariés de l’Institut circule largement depuis le 21 décembre 2018. Et son contenu est édifiant pour la filière. « Disons-le sans détour : l’état déplorable de l’Institut qui aboutit aujourd’hui aux licenciements de 4 salariés trouve son origine dans l’état d’esprit et le comportement des administrateurs et des observateurs de notre filière. La construction d’un Institut sans fondation politique et financière solide, l’absence récurrente de ligne stratégique commune, l’incapacité à orienter clairement le cap de nos travaux et à favoriser leur valorisation auprès des apiculteurs en sont les principaux et cruels descripteurs », notent les auteurs en guise d’introduction.

Ils poursuivent : « Depuis 8 ans nous travaillons avec enthousiasme et envie de participer aux côtés de nos collègues des ADA au redressement et à la consolidation de la filière apicole. Mais aujourd’hui ce qui nous accable, c’est l’attitude misérabiliste et le manque de dignité des apiculteurs organisateurs et ”représentants” de notre filière, qui les ont empêchés de capitaliser leur Institut au-delà de 50000 euros chaque année.» Autrement dit, les apiculteurs refusent de participer à l’équivalent de 0,04 % des 135 millions d’euros du chiffre d’affaires de la filière apicole pour alimenter le fonctionnement de leur outil technique et scientifique ! Cinquante mille euros, soit l’équivalent de cinq tonnes d’un miel de cru !

Un immobilisme accablant

Sur le fond, la critique des salariés est bien plus accablante : « Ce qui nous consterne aussi, c’est l’immobilisme, l’attitude indécrottable, l’inconsistance des raisonnements et la courte portée des visions de nos administrateurs qui les ont empêchés de tracer une ligne stratégique commune et parcimonieuse au sein de leurs Instituts techniques (ITAPI puis ITSAP) comme dans le reste de la filière. »

Ainsi, les auteurs se disent « pétris de honte en voyant au plus haut niveau les représentants de notre filière s’égarer dans le fantasque d’argumentations essentiellement inspirées de ce qui se passe dans le seul périmètre de leur exploitation ».

Ainsi, les auteurs se disent « pétris de honte en voyant au plus haut niveau les représentants de notre filière s’égarer dans le fantasque d’argumentations essentiellement inspirées de ce qui se passe dans le seul périmètre de leur exploitation ».

« Ce qui nous gangrène toujours, c’est l’instrumentalisation sans limites des abeilles et de l’apiculture par ces élus, au profit d’idéologies dogmatiques qui dépassent les seuls intérêts apicoles, et cela au mépris de la stabilité de structures techniques régionales et nationales vouées à améliorer les conditions du développement de l’apiculture française .»

« Ces attitudes, ces comportements et toutes ces postures, que nous subissons au sein de l’Institut et dont nous pâtissons, ont également pour conséquence d’enfermer l’apiculture et ceux qui la pratiquent dans un univers cynique et pessimiste où la désinformation limite la clairvoyance et la perspicacité. C’est la raison pour laquelle beaucoup d’apiculteurs finissent par ne plus rien comprendre, s’isolent et laissent la barre de notre filière à des personnalités qui depuis des décennies ne cessent de saborder les initiatives successives de structuration. »

Pour les auteurs de ce long courrier, il est indispensable de « lever cette chape qui pèse sur la famille des apiculteurs français depuis une cinquantaine d’années et qui la déchire de génération en génération ». Ils en appellent à « réveiller une conscience collective qui fait défaut aux organisateurs de notre filière et dont pâtissent hélas sur le terrain les abeilles et les apiculteurs ».

Sources :

  • Tribune de trente-six députés LR publiée dans Le Monde, 24 décembre 2018
  • Chronique de Stéphane Foucart publiée dans Le Monde, 5 janvier 2019.
  • Étude de FranceAgriMer sur les récoltes de miel en France, août 2018. « Les chiffres sur la production de miel font débat », Les Échos, 16 août 2018.
  • Courrier du 21 décembre 2018 signé par les salariés de l’ITSAP.
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