Dans une remarquable enquête, parue dans son numéro de janvier 2026, le magazine Que Choisir révèle le rôle, en coulisse, de la société EcoXtract dans le scandale médiatique sur l’hexane
Alors que, depuis plusieurs mois, la plupart des médias enchaînent article sur article pour dénoncer la présence supposée d’un auxiliaire technologique dérivé du pétrole, l’hexane, « dans nos assiettes », le magazine Que Choisir dévoile les coulisses de cette affaire dans une enquête passionnante. Dans son numéro de janvier 2026, le mensuel « au service des consommateurs » conclut ainsi qu’il y a bel et bien un scandale, mais que celui-ci ne se trouve pas là où le suggère cette couverture de presse anxiogène.
« Notre travail rigoureux, loin du buzz, a révélé une autre histoire, et mis en lumière des manipulations et des intérêts cachés », indique Arnaud de Blauwe, le rédacteur en chef du magazine. Et de mettre en cause « une entreprise qui a tout à y gagner », à savoir la société EcoXtract. Cette société possède, en effet, depuis 2024 toute une batterie de brevets associés à un solvant potentiellement concurrent de l’hexane. Or, selon Que Choisir, l’ombre de ladite société plane sur l’ensemble de cette affaire médiatique, pourtant relayée par des journalistes, qui, au regard de ces nouvelles révélations, se seraient donc limités à reprendre sans discernement les éléments de langage d’une entreprise de lobbying bien organisée.
Une opération de lobbying rondement menée
Comme le relate le magazine, cette affaire aurait démarré dès octobre 2022, au moment où une étude « alerte sur les dangers de l’hexane ». Jusqu’alors, quoiqu’on l’utilise depuis plus de trente ans, personne n’en avait réellement entendu parler, d’autant qu’aucune alerte sanitaire sur ce produit n’avait jamais été enregistrée dans le cadre de l’alimentation. D’ailleurs, à ce moment-là, aucun média ne s’en fait l’écho, tandis que trois ans plus tard, cette étude représente l’un des principaux éléments à charge contre l’hexane. « Problème : aucun des auteurs de cette étude n’est un spécialiste des effets toxiques sur la santé », remarque Que Choisir. Tous sont chimistes, et la plupart travaillent alors en partenariat avec une société du nom de Pennakem Europa, la filière française du groupe Minafin devenue ensuite… EcoXtract. Et ce n’est pas tout. Comme le souligne le mensuel, on peut raisonnablement se poser des questions sur les conclusions de cette étude, tant elle ne repose sur rien de solide. Elle se base en effet sur une série d’études étrangères (d’Iran, Corée etc.) datant en moyenne de quinze ans, et dont les méthodes d’analyses sont considérées comme peu fiables.
Quelques mois plus tard, en janvier 2023, c’est au tour du cabinet d’avocats Food Law Science & Partners d’intervenir. Il adresse un courrier à la Commission européenne, y joignant un argumentaire d’une petite vingtaine de pages, pour inviter Bruxelles à lancer une réévaluation du risque de l’hexane. Or, l’enquête de Que Choisir révèle que ce cabinet d’avocats a agi « sur la demande d’un de ses clients », qui n’est autre que… Pennakem Europa ! Objectif de l’opération : suggérer que si le produit nécessite une réévaluation, c’est bien le signe qu’il y a potentiellement un problème avec son usage. L’argument a d’ailleurs constitué le cœur de la narration dans sa mise en cause, comme en témoignent de nombreux articles de presse.
En avril 2025, d’autres analyses sont rendues publiques, suspectant, cette fois-ci, la présence d’hexane dans des produits alimentaires français. De nouveau, l’ombre d’EcoXtract se profile, constate le mensuel, puisque cette étude, menée sous la conduite du thésard Valentin Menoury, chercheur de l’unité mixte de recherche sur les herbivores de l’Inrae, a été réalisée dans le cadre du projet EcoXtract Protéines, lequel vise à remplacer l’hexane par le produit de la société… EcoXtract ! En revanche, « secret des sources oblige », impossible de connaître le mandataire des analyses révélées par Radio France qui sont censées à nouveau « démontrer la présence de ce toxique dans des huiles et des margarines, mais aussi des œufs, de la viande et du beurre ».
C’est sur demande de la société EcoXtract que le cabinet d’avocats Food Law Science & Partners adresse un courrier à la Commission européenne pour l’inviter à procéder à une réévaluation de l’hexane
Toutefois, on peut soupçonner qu’EcoXtract ne devait pas être très loin… Et comme l’indique Que Choisir, « la fiabilité des données pose question », les résultats montrant « des incohérences », et le laboratoire sollicité utilisant une méthode qui n’a jamais été validée par un organisme indépendant. Ce qui oriente plutôt vers une « erreur dans les analyses ».
Aussi, Que Choisir a-t-il décidé de vérifier par ses propres moyens la présence d’hexane, en procédant dans son enquête à trois séries de tests, confiées à un laboratoire ayant des méthodes accréditées : la première sur 32 références de produits (huiles, margarines, pâtes à tartiner, laits infantiles, steaks de soja), la deuxième sur 14 huiles végétales, et la dernière sur 16 huiles et 10 beurres.
Or, les résultats obtenus sont sans appel : aucune trace d’hexane dans la première série, pour la seconde une trace d’hexane relevée dans une huile de sésame importée de Chine, et la présence d’hexane constatée dans une huile de colza… bio pour la troisième ! Des résultats au demeurant très rassurants, qui confortent, pour ces trois cas, l’hypothèse d’une pollution accidentelle ou, plus probablement encore, celle de l’erreur d’analyse.
Cela n’a pas empêché les résultats de ces deux études à charge d’être largement diffusés dans la presse, ainsi que dans le livre de Guillaume Coudray, publié opportunément le 18 septembre 2025 (La Découverte). Intitulé De l’essence dans nos assiettes – Enquête sur un secret bien huilé, il a été encensé par le journaliste écolo-décroissant du Monde, Stéphane Foucart. L’auteur concentre toute sa charge sur l’existence d’un danger qui ne serait pas pris en compte par les autorités compétentes, en prenant pour preuve la demande de réévaluation de l’hexane par l’Union européenne, sans jamais mentionner le rôle fondamental du cabinet d’avocats Food Law Science & Partners dans cette affaire, ni celui de la très présente société EcoXtract…
En revanche, tous les éléments de langage utilisés contre l’hexane y figurent en bonne et due forme. En outre, la publication de l’ouvrage s’inscrit dans un processus qui va se conclure avec une proposition de loi visant, à terme, à interdire l’usage de l’hexane au profit des alternatives proposées par EcoXtract ! En effet, comme l’explique Stéphane Foucart, dans un article du Monde daté du 22 septembre, « la séquence actuelle autour de l’hexane doit surtout à la récente publication d’un livre enquête fouillé de l’essayiste et documentariste Guillaume Coudray ».
C’est d’ailleurs lors de « cette séquence » qu’entre en scène le dernier acteur, à savoir Greenpeace France, qui, ce même 22 septembre, présente son propre rapport et une pétition pour appeler à l’interdiction de l’hexane. « Le rapport de Greenpeace est crucial en ce qu’il apporte des nouvelles données qui confirment la présence alarmante de résidus d’hexane dans de nombreux produits alimentaires consommés au quotidien par les Français », indique Guillaume Coudray au Monde, tandis que Greenpeace le félicite pour son enquête et appelle « les pouvoirs publics français et européens à prendre leurs responsabilités et à agir immédiatement pour protéger la santé de la population ». Au passage, on relève que Greenpeace a utilisé pour ses analyses le même laboratoire que Radio France en mai 2025. Et on note aussi que, curieusement, Greenpeace France est le seul des 28 bureaux internationaux de l’ONG, présente dans 55 pays, qui se soit lancé dans une telle campagne, alors que, selon l’ONG, « les risques pour la santé publique sont majeurs » et que ses résultats d’analyses sont « alarmants ». À croire que Greenpeace ne se soucie que de la santé de la population française…
Dernier round : l’étape parlementaire
Tout est donc prêt, à ce moment-là, pour permettre au député Richard Ramos (MoDem) de présenter à nouveau son amendement – rejeté l’année précédente – visant, à terme, à interdire l’usage de l’hexane. Il œuvre en ce sens à l’occasion du projet de loi de finances, et du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, c’est-à-dire aux mois de novembre et décembre 2025, répétant à l’envi que l’on « retrouve de l’hexane dans nos assiettes, alors que c’est un poison », et que « ce produit est trop dangereux. Il tue trop de gens ». En commission des Affaires sociales, ce narratif est alors également porté par le député du groupe Écologiste et Social Boris Tavernier, qui, lui aussi, se lance dans un réquisitoire contre l’hexane, soutenant, sans la moindre preuve, que son exposition par l’alimentation serait « associée à des lésions nerveuses permanentes ainsi qu’à des corrélations inquiétantes avec des pathologies telles que Parkinson ou Alzheimer ». La boucle est bouclée, l’usage de l’hexane en France se trouvant ainsi menacé. Heureusement, une majorité de députés ont résisté au piège.
Car la question qui se pose désormais est de savoir si Ramos et les autres ignoraient que les seules études suggérant la présence de l’hexane dans certains produits ne sont pas fiables et leurs résultats contestables et contestés. Ignoraient-ils également que certaines d’entre elles ont été réalisées à l’initiative d’une entreprise qui a tout à gagner à son interdiction ? Bref, avaient-ils connaissance du rôle joué par EcoXtract dans le montage de cette affaire ? Invité par A&E à répondre à ces questions, Richard Ramos a malheureusement décliné…

