« Brutale », « autoritaire », « inhumaine », tels sont les qualificatifs qui entourent la gestion de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), dans un débat qui se révèle n’être qu’une énième instrumentalisation « à la française » d’une crise sanitaire.
Ah ! l’exception française ! On peut s’enorgueillir du rayonnement de la culture française, de notre savoir-faire ou encore de la qualité remarquable des produits français dans les secteurs de la mode, du luxe ou de la gastronomie. En revanche, il existe une autre exception dont on se passerait bien : celle qui consiste à hystériser les débats, en particulier sur les questions sanitaires.
On se souvient, par exemple, dans les années 2010, d’une étrange coalition entre les écologistes, la Confédération paysanne et la Coordination rurale, qui se réclamait d’une étude de Gilles-Éric Séralini pour dénoncer le supposé danger des OGM transgéniques pour notre santé. Plus récemment, il y a eu la crise du Covid où l’on a vu s’exprimer les théories conspirationnistes les plus folles. Et aujourd’hui, c’est la lutte contre la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) qui hystérise tous les débats.
Une maladie classée par l’Europe en catégorie A
Un premier foyer de DNC, maladie virale hautement contagieuse qui affecte exclusivement les bovins, a été détecté le 29 juin 2025 en France, plus précisément en Savoie. Or, depuis 2021 et la loi sur la santé animale, la DNC est classée par l’Europe en catégorie A, parmi les maladies les plus graves et contagieuses à éradiquer au plus vite. En cas d’apparition de la maladie, pour laquelle, rappelons-le, il n’existe pas de traitement disponible, trois règles sont en vigueur au sein de l’Union européenne : abattage total du troupeau dès le premier cas, vaccination des bêtes à proximité et interdiction de déplacer les animaux. Alors qu’en Espagne et en Italie, la maladie a pu être contenue grâce à l’application stricte de ces mesures, en France, elles ont donné lieu à de vives tensions.
Pour faire front à la DNC, on peut fort heureusement compter sur l’expertise de scientifiques français particulièrement compétents. Ainsi, le professeur François Schelcher, vétérinaire, enseignant-chercheur à l’École nationale vétérinaire de Toulouse et spécialiste des maladies des vaches, insiste sur le fait que « l’objectif qu’on s’est fixé, c’est d’éradiquer la DNC dans les plus brefs délais, parce que si on agit trop tardivement, la maladie va prendre le dessus et on ne s’en sortira pas ». Et de préciser : « Les mesures qui sont prises ne le sont pas pour emmerder les éleveurs, mais parce qu’elles ont montré leur efficacité. Malheureusement, elles ont un côté terrible pour les éleveurs atteints, c’est évident, tout le monde en a conscience. Je le dis avec énormément de précautions, mais c’est un mal limité dans le temps et dans l’espace pour un bien général sur le long terme. »
Il est en effet indéniable que l’abattage de son troupeau constitue pour un éleveur un drame absolu. Or, cette détresse ne devrait en aucune manière être instrumentalisée à des fins idéologiques ou politiques.
Implication de la nébuleuse anti-vaccin
C’est bien pourtant ce que constate le Dr Jérôme Barrière, qui rappelle dans le média en ligne Les Électrons libres que « les mêmes comptes qui, en 2020-2022, propageaient des rumeurs sur les “puces 5G” dans les vaccins humains se reconvertissent aujourd’hui en “défenseurs des vaches” ». Et dans L’Opinion, la journaliste Emmanuelle Ducros en vient même à se demander si « on peut encore parler de DNC rationnellement », ce dont elle doute : « Impossible sur les réseaux sociaux, torrents d’émotions et de fake news. Les images de charges de gendarmes autour d’une ferme ariégeoise n’aident pas : elles ont galvanisé tout ce que la France compte d’antisystèmes, alliés à la Coordination rurale, syndicat contestataire et radical. Impossible de faire œuvre factuelle aussi dans certains médias. En marge de plateaux sur BFM, vétérinaires et scientifiques sont menacés par des opposants aux abattages d’animaux. » Outre l’implication de la Coordination rurale et de la Confédération paysanne dans cette crise, on a vu se reconstituer toute la clique de la complosphère antivax, devenue en un clin d’œil experte en Capripoxvirus lumpyskinpox, le virus qui cause la DNC.
Comme à l’époque du Covid, l’objectif visé est de décrédibiliser les autorités politiques et sanitaires soupçonnées d’être à la solde d’intérêts obscurs. Ainsi, les antivax Louis Fouché et Gérard Delépine ont dénoncé avec virulence sur Tocsin, le média complotiste d’extrême droite, le « retour à la psychose sanitaire ». Sans parler des Nicolas Dupont-Aignan, Florian Philippot, Ségolène Royal, Idriss Aberkane et autres acteurs de la nébuleuse vaccino-sceptique, tel Ananda Guillet, le patron de Kokopelli, qui a affirmé que « la vaccination généralisée ne sera efficace que pour une seule chose : enrichir l’industrie ». Le même Guillet qui assurait, toujours sur Tocsin, qu’il y a « un petit relent Covid » et que « cette ambiance de guerre civile était déjà en place ; elle infuse petit à petit et c’est clairement la faute au gouvernement. Et on voit bien qu’ils veulent mettre le feu aux poudres d’une manière ou d’une autre ».
On se souvient, dans les années 2010, d’une étrange coalition entre les écologistes, la Confédération paysanne et la Coordination rurale, qui se réclamait d’une étude de Gilles-Éric Séralini pour dénoncer le supposé danger des OGM
C’est dans ce contexte tendu que l’historien David Colon, auteur de La Guerre de l’information : les États à la conquête de nos esprits (Tallandier, 2023), a dénoncé le 15 décembre dernier sur le réseau social X une « ingérence numérique », expliquant qu’« au moins 16 sites de médias fictifs francophones du réseau Storm-1516 affilié au Kremlin cherchent depuis jeudi dernier à amplifier en ligne le mouvement des agriculteurs » sur la question de la DNC. Comme le rappelle Le Parisien, « le réseau de désinformation en ligne Storm-1516 est analysé par Viginum – le service de l’État chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères – comme “responsable de plusieurs dizaines d’opérations ayant ciblé des audiences occidentales, dont française” ». Sur le site du ministère des Armées, Viginum « révèle que l’ingéniosité de Storm-1516 réside dans la diffusion des contenus, qui suit un processus précis, presque professionnel » et affirme avoir « décelé sept méthodes d’amplification différentes ». Et d’indiquer que ce réseau d’information cherche à avoir un impact dans les débats publics en « blanchissant » leurs contenus, « à savoir publiés sur des sites d’actualités tiers, principalement étrangers, considérés comme crédibles aux yeux des publics visés ». Cela démontre, si c’était encore nécessaire, que la plus grande vigilance est donc de mise sur ce dossier si sensible de la DNC.

