Écologisme en France : après les radicaux, voici les ultras

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Face à l’apocalypse annoncée par les associations écologistes, surgissent des activistes d’un nouveau genre, préférerant le sabotage aux actions non- violentes.

Si vous avez aimé les Faucheurs Volontaires d’OGM, vous allez adorer le collectif « La Ronce » ! Le dernier-né des mouvements écologistes, qui se définit comme « l’Épine qui défend le Vivant et se dresse contre ceux qui le détruisent », s’est manifesté pour la première fois le 8 octobre 2020 à l’occasion d’une tribune publiée sur le site Reporterre, dont l’ancien journaliste du Monde, Hervé Kempf, est le rédacteur en chef.

Dessin de CRichard pour AE Resistance ultra courageuse
Dessin de CRichard pour AE

Les promoteurs de ce mouvement promettent de mettre « un joyeux bordel » grâce à des « gestes simples et peu risqués », des gestes également discrets et rapides « qui dégraderaient suffisamment l’emballage de leurs produits pour qu’ils ne puissent plus les vendre ». Comme, par exemple, « déboucher un bouchon, mettre un coup de feutre sur la date de péremption, utiliser leur “ouverture facile – tirez ici” en zappant l’étape de l’achat ». Autrement dit, La Ronce prône le sabotage, terme que le collectif récuse au profit de « dégradation ».

L’obscurité plutôt que la lumière

S’engageant à « ne jamais porter atteinte à l’intégrité physique des personnes », ce groupe de militants ultras semble préférer l’obscurité à la lumière. Ainsi, contrairement aux Faucheurs Volontaires qui assument la plupart du temps leurs actions, les membres de La Ronce font le choix d’être « anonymes, autonomes, intraçables, inattaquables ».

Nul moyen de les joindre autrement que par écrit sur une messagerie sécurisée, qui répond par une voix synthétique. Bref, la clandestinité fait partie de leur ADN. Et on comprend aisément pourquoi !

Dans la foulée de sa tribune, La Ronce a en effet publié sous forme de vidéo un tutoriel pour expliquer comment procéder à divers actes de vandalisme, comme par exemple dégonfler le pneu d’un SUV, en s’inspirant des opérations de ce type lancées en Suède par un certain Andreas Malm, auteur du livre Comment saboter un pipeline (La Fabrique, 2020). Pour ce géographe suédois, qui se proclame un « éminent représentant du marxisme écologique », le temps des mobilisations écologiques non-violentes promues par Gandhi est révolu.

Plutôt adepte d’Ibrahim Frantz Fanon, il soutient que « certaines formes de violence peuvent avoir un potentiel émancipateur », le « pacifisme stratégique » ayant montré ses limites. D’où la nécessité de passer à des actions plus radicales et violentes, qui sont par définition clandestines.

Haro sur le sucre en poudre

En France, cependant, La Ronce n’en est pas encore tout à fait arrivée au stade ultime du sabotage, comme le pratiquait aux États-Unis, il y a vingt ans, l’Earth Liberation Front qui incendiait des SUV. Car, pour l’instant, le collectif axe principalement sa mobilisation… sur l’ouverture des paquets de sucre en poudre !

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Leur première opération – d’un aspect bon enfant en comparaison de ce que prône Malm – porte le nom de code « Épine sucrée ». Elle cible les entreprises sucrières comme Daddy, Béghin Say et Saint Louis, accusées d’être responsables de la réintroduction des néonicotinoïdes en France. « Votre lobby pour les néonicotinoïdes tueurs d’abeilles est motivé par votre envie de faire du chiffre. Seule la perte vous motivera à les abandonner. #LaRonce est là pour vous, nous allons vous aider », assure le collectif sur son site.

S’engageant à «ne jamais porter atteinte à l’intégrité physique des personnes», ce groupe de militants ultras semble préférer l’obscurité à la lumière

Pour dénoncer cette réautorisation, La Ronce a appelé ses nombreux sympathisants – 25 000 abonnés sur son compte Instagram et plus de 967000 vues de sa vidéo sur Facebook – à se rendre dans les supermarchés pour enlever les bouchons et déchirer les ouvertures. C’est facile et pas trop dangereux.

Et afin d’accentuer la pression sur ces entreprises, les coordonnées téléphoniques de sept directeurs de communication des trois marques ont été publiées sur Internet. « T’es confiné ? Décroche ton combiné », propose La Ronce à ses sympathisants. Composer anonymement un numéro de téléphone en restant sur son sofa ne requiert pas vraiment le courage d’un Jean Moulin. On serait même plutôt du côté des délateurs…

Quelques kilos de sucre à la poubelle

Et ça marche ! Selon la journaliste Marie de Greef-Madelin de Valeurs Actuelles, La Ronce affirme avoir reçu 2 000 réponses de ses sympathisants, révélant que plus de 1 400 personnes auraient débouché « entre 1 et 5 produits ».

Toujours d’après le collectif, 182 supermarchés se seraient retrouvés en rupture de stock, note la journaliste, tandis que Carrefour reconnaît avoir été « visité » dans cinq de ses magasins en une semaine. Selon une note interne du distributeur, qui figure sur le compte Twitter de La Ronce, au total 55000 paquets de sucre auraient été dégradés.

Suffisamment, donc, pour que La Ronce devienne un sujet médiatique, notamment sur France 3, France Inter ou encore dans L’Obs. Ce qui reste bien évidemment l’objectif premier de ce genre d’opérations. Interrogés sur l’efficacité de leurs actions pour faire progresser la cause écologique, des militants ont confirmé ne pas avoir pour but de convaincre, « mais de marquer un clivage fort », note le journaliste Sébastien Billard dans les colonnes de L’Obs.

Les critiques fusent

En réalité, si ce type d’actions peut faire apparaître comme « raisonnables » les « bons » écolos, à savoir « les personnes qui se battent avec des moyens légaux », il ne fait pas l’unanimité parmi les écologistes radicaux, comme en témoignent les multiples critiques des militants d’un autre mouvement ultra, Extinction Rebellion (XR), pourtant très proche dans sa façon d’opérer.

« Je trouve cette forme de militantisme assez individualiste, passée au prisme du libéralisme, un peu comme du sabotage version colibri, – je fais ma part, et si tout le monde faisait comme moi les choses changeraient – », note un certain Ponyo, qui déplore que « les personnes s’engageant dans ces actions [soient] laissées à elles-mêmes […] Elles seront seules si elles doivent faire face à des conséquences juridiques ». Et de conclure : « Ce mode d’action évince l’aspect le plus intéressant du militantisme, à savoir recréer du collectif dans un monde toujours plus individualisant, apprendre à s’organiser, débattre, politiser, plein d’aspects qui seront super importants quand on se prendra la crise écologique ou autre en pleine face, qu’il faut cultiver autant que possible d’ici là. » Il précise encore : « Sur un plan stratégique, je ne crois pas que ces actions aient un quelconque impact sur les marques. »

En effet, la destruction de quelques kilos de sucre ne risque certainement pas de faire trembler l’Empire du sucre.

Les nus de XR

Pourtant, le mouvement XR estime, lui aussi, que « les approches traditionnelles telles que signer des pétitions, faire du lobbying, voter, manifester, n’ont pas fonctionné, dans la mesure où de puissants intérêts économiques et politiques font barrage au changement ». S’inspirant des modes d’action des Femen, le groupe féministe radical bien connu pour ses manifestations à seins nus, XR a organisé une opération coup de poing le 5 octobre dernier face à l’Assemblée nationale, par le biais d’une dizaine de militants nus qui se faisaient asperger de jus de betterave avant de se coucher à terre pour simuler la mort. Leur objectif ? S’opposer à la réautorisation des néonicotinoïdes dans le cadre de leur campagne « Bee alive ».

Quoiqu’il critique « les approches traditionnelles », XR ne rechigne cependant pas à collaborer régulièrement avec les associations « traditionnelles », puisqu’un porte-parole de la Confédération paysanne a participé à ce happening antinéonicotinoïdes.

Toutefois, si ceux qui ont rejoint ce mouvement l’ont fait en raison de l’impuissance patente des ONG traditionnelles à changer radicalement la face du monde, le principal facteur du succès de XR reste la peur, le désespoir et l’annonce de l’Apocalypse.

Comme l’explique la militante Claire Lejeune, par ailleurs ancienne responsable des Jeunes Écologistes, le mouvement de jeunesse de l’écologie politique affilié à Europe Écologie-Les Verts : « On est juste des gens normaux qui avons peur pour la suite. »

Interrogé par Les Inrockuptibles, le philosophe franco-suisse Dominique Bourg, ancien président du comité scientifique de la Fondation Nicolas Hulot, confirme que XR est « un mouvement suscité par l’angoisse ». « Ils ne veulent tout simplement pas crever ! », observe cet ancien conseiller d’Alain Juppé et de Jacques Chirac, devenu désormais… référent de XR en Suisse !

Retraite psychédélique

Basé sur l’holacratie, à savoir sans hiérarchie ni représentant emblématique et pourvu d’une organisation horizontale, XR est présent dans soixante-dix pays. Le mouvement a été initié au Royaume-Uni en octobre 2018 par des activistes issus de diverses structures écologistes radicales, comme Earth First !, Rising Up ! ou Reclaim the power, qui souhaitaient disposer d’un organe permettant d’avoir une stratégie plus agressive pour « sauver la planète ».

Ceux-ci appellent donc à une révolution culturelle baptisée « culture régénératrice ». « Nous voulons remplacer la notion de développement par celle de cultures, c’est-à-dire des manières radicalement différentes de vivre et de penser notre rapport à la nature, rendant possibles la régénération et la stabilité des systèmes naturels », expliquent les membres du mouvement.

Inspirée par l’écopsychologue américaine Joanna Macy, auteur du livre Écopsychologie pratique et rituels pour la Terre (Le Souffle d’Or, 2e édition, 2018), cette « culture régénératrice » s’inscrit clairement dans une démarche mystico-spiritualiste, comme en témoigne l’expérience de la militante britannique Gail Bradbrook, l’une des principales cofondatrices de XR.

L’idée de ce mouvement a germé lors d’une retraite psychédélique effectuée au Costa Rica en 2016, a-t-elle ainsi révélé à CNN. « En l’espace de deux semaines, [Brad- book] a ingéré une dose massive d’Iboga, une écorce d’arbre utilisée pour induire des visions ; elle a pris du Kambo, la sécrétion toxique d’une grenouille arboricole géante saluée pour ses pouvoirs de guérison ; et a fait des expériences avec l’ayahuasca, un breuvage hallucinogène. […] Un soir, lors d’une cérémonie d’ayahuasca, elle a offert une prière appelant l’univers à lui montrer les “codes du changement social” », relate CNN. Et l’activiste de confirmer que sa « prière a été exaucée ».