«Envoyé Spécial» s’interroge sur le mystère des «enfants sans bras»

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Émission après émission, Élise Lucet se distingue par ses prétendues enquêtes, anxiogènes à souhait, dont la rigueur concernant les faits n’est pas toujours à la hauteur de l’audimat. Décryptage

Après le numéro d’« Envoyé Spécial » consacré au glyphosate, dont la diffusion, le 17 janvier dernier, avait suscité une avalanche de critiques, Élise Lucet a relancé la fabrique de la peur le 25 avril avec un sujet intitulé « Le mystère des enfants sans bras », traitant d’un drame qui frappe chaque année en France environ 150 nourrissons. Au motif de leur fréquence supérieure à la moyenne constatée dans trois départements – l’Ain, le Morbihan et la Loire-Atlantique –, l’équipe d’« Envoyé Spécial » a décidé de mener sa propre enquête. « Simple coïncidence ou exposition des mamans à des produits chimiques ? », s’interrogent les auteurs du reportage, Virginie Vilar, Matthieu Birden, Mathieu Niewenglowski et Marielle Krouk, qui expliquent avoir « suivi des femmes et des hommes qui enquêtent sans relâche sur cette mystérieuse affaire : une lanceuse d’alerte, un ancien fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, un ingénieur ». « Certains suivent la piste des pesticides, d’autres celle des réseaux d’eau potable. Tous espèrent résoudre un jour l’énigme des enfants sans bras et dénoncent l’inertie des autorités sanitaires sur la question », peut-on lire en guise de présentation du sujet de ce reportage.

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En réalité, aucune autre piste que celle des pesticides n’a été retenue dans ce scénario digne d’un mauvais polar, dont on devine dès les premiers instants le dénouement. L’enquête s’est focalisée exclusivement sur le pesticide qui pourrait en être responsable. Comme à l’ordinaire chez Élise Lucet, la mise en cause des autorités publiques fait partie des incontournables : « Il y a nécessairement quelque chose qu’on nous cache », affirme un père de famille frappé par ce drame. On évoque ici « l’inertie » de Santé publique France, là « un mur de silence » de la part des agriculteurs qui – ô surprise ! – n’ont pas souhaité subir les interrogatoires musclés des collaborateurs de la journaliste. Un seul d’entre eux apparaît à l’écran, visage flouté, pour formuler des doutes sur les pesticides : « Cette merde balancée sur ma terre. » La musique est anxiogène à souhait et les seuls experts crédibles qui interviennent dans l’émission sont « indépendants », à savoir un retraité du ministère de l’Agriculture et une lanceuse d’alerte à l’origine de ce prétendu « scandale d’État ». Enfin, pour parfaire l’ambiance dramatique, quelques scènes sont filmées en camera cachée, comme si le fait de pénétrer dans les bureaux d’une coopérative relevait de l’exploit journalistique…

Une enquête pour rien

En fin de compte, que retient-on de ces 25 minutes de reportage ? Rien. Car l’enquête menée par les journalistes de France 2 ne révèle tout simplement… rien du tout. D’autant que l’affaire a déjà fait l’objet d’une médiatisation suffisamment retentissante pour que pas moins de trois ministères décident de mettre en place, sous l’égide de l’Anses et de Santé publique France, un dispositif d’expertise collective, qui s’est engagé à remettre ses premiers résultats le 30 juin prochain. Un comité d’experts scientifiques (CES) a été constitué sous la présidence d’Alexandra Benachi, professeur de gynécologie-obstétrique à la Faculté de médecine Paris-Sud, comprenant vingt-deux personnalités qui couvrent l’ensemble des disciplines utiles à ces investigations, dans le même temps qu’un comité d’orientation et de suivi (COS) a également été mis en place « afin d’assurer un espace de dialogue, d’échange et d’information avec l’ensemble des parties prenantes concernées par ces cas ». Présidé par Daniel Benamouzig, sociologue au Centre de sociologie des organisations (CNRS – Sciences Po), ce comité se réunira à intervalles réguliers tout au long de la phase d’expertise.

Et, comme le soulignent l’Anses et Santé publique France, les deux agences sanitaires n’ont pas attendu la création de ces deux comités – ni d’ailleurs le reportage d’« Envoyé Spécial » – pour engager un certain nombre d’investigations préliminaires. L’affaire est toutefois bien plus compliquée que ne le suggère l’équipe d’Élise Lucet. « À ce stade, aucune hypothèse n’est privilégiée par rapport à une autre, (…) l’ampleur des travaux et la complexité des questions posées nécessitent le recours à une expertise scientifique rigoureuse », note le ministère de la Santé.

Alors, à quoi bon diffuser un numéro d’« Envoyé Spécial » entièrement consacré à ce sujet sans attendre les résultats des agences sanitaires ? Et plus encore, pourquoi choisir de privilégier la thèse très médiatisée d’Emmanuelle Amar, l’épidémiologiste responsable du Remera (Registre des malformations en Rhône-Alpes), quand son analyse a été intégralement réfutée par les autorités sanitaires ? Est-il raisonnable de la part du service public de traiter avec une telle désinvolture des sujets aussi sérieux que celui de la santé des enfants, et du désarroi des parents qui cherchent légitimement des réponses ? La course à l’audimat justifie-t-elle tout et n’importe quoi ?

Aux sources des faits

« Tout commence en 2010, avec le signalement d’un médecin généraliste de l’Ain : parmi sa clientèle, deux mamans ont donné naissance à des nourrissons privés d’une partie de leurs bras. Et un troisième cas a été repéré à proximité. L’antenne régionale de l’Institut de veille sanitaire saisit aussitôt le Remera. Une première enquête est déclenchée, mais les recherches sont bientôt interrompues, “faute d’écho des autorités sanitaires”, regrette aujourd’hui Emmanuelle Amar », relate le journaliste Michel Feltin-Palas, auteur d’un excellent dossier sur cette affaire, paru dans L’Express en octobre 2018.

Une affaire qui ne prend de l’ampleur qu’en 2014, lorsque quatre nouveaux enfants sont atteints de malformations dans un périmètre restreint, toujours dans l’Ain. Bien qu’aucune piste ne permette d’identifier un facteur commun, Emmanuelle Amar en privilégie une : « Le seul point commun entre toutes ces femmes est de résider en milieu rural à dominante agricole. C’est pourquoi j’ai pensé à une substance utilisée en agriculture ou en médecine vétérinaire, d’autant que plusieurs veaux malformés sont nés à Chalamont au cours des dernières années, l’épicentre du cluster [excès de cas] humain. » Elle réclame donc des investigations complémentaires, lesquelles lui sont refusées, notamment parce que la méthode statistique utilisée par l’épidémiologiste lyonnaise – la méthode Kulldorff – est inadéquate.

Après avoir vérifié les chiffres donnés par Emmanuelle Amar, l’agence sanitaire a réfuté en tous points ses conclusions. Du moins en ce qui concerne les cas de l’Ain. « Santé publique France a proposé que les statisticiens échangent leurs données (…) Emmanuelle Amar a refusé de transmettre les siennes et est partie en vrille. C’était très étonnant », note un participant cité par

Comme le soulignent l’Anses et Santé publique France, les deux agences sanitaires n’ont pas attendu la création de ces deux comités – ni d’ailleurs le reportage d’«Envoyé Spécial» – pour engager un certain nombre d’investigations préliminaires.

L’Express, tandis que, pour sa part, la directrice générale du Remera a accusé l’agence de ne pas vouloir chercher « car ils n’ont pas envie de trouver ». Sept enfants concernés en six ans sur un territoire aussi restreint n’apparaît pourtant pas aux yeux de Ségolène Aymé, présidente du Comité national d’évaluation des registres, comme une anomalie.

Pour illustrer son propos, elle évoque « le sophisme du tireur d’élite texan » : « Un individu tire une série de balles sur une grange, avant de dessiner sur le mur une cible autour des impacts et de s’écrier : “Je suis un tireur d’élite !“ C’est exactement ce qu’a fait Emmanuelle Amar », explique Ségolène Aymé. En d’autres termes, elle « a défini la zone d’étude après avoir repéré les malformations, en oubliant que, lorsqu’un événement est aussi peu fréquent, la distribution des cas peut être aléatoire. » Contrairement au Remera, qui a rapporté les sept cas trouvés dans l’Ain aux seules naissances des sept communes concernées, Santé publique France les a mesurés à l’aune de l’ensemble du département. D’où la divergence d’appréciation des résultats.

L’Erin Brockovich française ?

« Je suis l’héritière du scandale de la Dépakine » [un médicament accusé dès 1982 d’être responsable de centaines de malformations congénitales et qui ne fut interdit qu’en 2015, NDLR], affirme pour sa part la directrice du Remera. Et c’est ce qui la conduit à saisir les médias. « À tous les journalistes qui l’interrogent, elle livre sa version : des familles éplorées, un scandale étouffé, des autorités qui lui coupent les vivres. Et ça marche : “Le scandale des bébés sans bras” monte en une et, mécaniquement, les politiques s’emparent de l’affaire. Au point d’obliger Agnès Buzyn et François de Rugy à annoncer la constitution d’un groupe de travail pour définir des pistes de recherche plus précises », note L’Express.

Assisterait-on là à l’aventure d’une femme volontariste, bravant les pouvoirs publics pour faire éclater la vérité ? Emmanuelle Amar serait-elle l’Erin Brockovich française?

Veaux fantômes

Pour le député écologiste Yannick Jadot, nul besoin de chercher davantage. Dès octobre 2018, il affirme sur LCI qu’un « faisceau de présomptions nous dit que les pesticides sont à l’origine de ces malformations [des bébés de l’Ain]. Il y a même eu des cas sur les veaux ! C’est un scandale d’État ». Bien plus prudent, le journaliste Michel Feltin-Palas estime pour sa part que « la réalité est cependant plus complexe car, dans le petit monde de l’épidémiologie, Emmanuelle Amar est connue depuis longtemps, et pas toujours en bien ». Une analyse partagée par Géraldine Woessner, journaliste à Europe 1, qui a longuement enquêté sur cette affaire. Or, et c’est la première surprise, elle n’a trouvé aucune trace des malformations de veaux, pourtant notifiées dans le rapport du Remera !

Contactée par la journaliste en octobre 2018, l’épidémiologiste lyonnaise a tout simplement refusé de lui fournir la moindre preuve de l’existence de ces veaux. « Le maire de Chalamont, au conseil municipal depuis plus de vingt ans, n’en a jamais entendu parler », indique Géraldine Woessner, qui a mené sa propre enquête.

Même son de cloche de la part de tous les éleveurs du secteur, qui n’en ont pas davantage entendu parler. La journaliste poursuit : « La vétérinaire du secteur, Mme Pascale Écorce, se souvient d’avoir signalé deux cas de malformation au cours de sa carrière (l’un de la queue, l’autre sur le crâne), mais tous deux localisés dans la Plaine de l’Ain, soit en dehors de la zone du cluster, et ils n’avaient alors soulevé aucune suspicion. »

Enfin, interrogé par la journaliste d’Europe 1, Laurent Bazin, le directeur de la DDPP (Direction départementale de la protection des populations) de l’Ain, a confirmé qu’une enquête a été engagée dès que ses services ont eu connaissance des investigations conduites à partir de 2014 sur des cas humains, et que « la DDPP n’a reçu aucun retour de malformations avec agénésie sur la commune de Chalamont ».

L’histoire des veaux ne serait donc qu’une fake news, reprise imprudemment par le député écologiste ? Ou bien une maladresse du Remera, qui aurait situé par erreur dans sa zone de recherche un signalement effectué par la vétérinaire Pascale Écorce ? Cet exemple flagrant d’absence de rigueur explique certainement la raison pour laquelle les affirmations d’Emmanuelle Amar suscitent une telle réserve de la part des autorités publiques. Et une prudence nettement moindre de la part de Yannick Jadot et d’Élise Lucet…

Perte de labellisation en raison d’un manque de rigueur

Et ce n’est pas tout. Le Remera est le seul d’entre les six registres existants à avoir perdu sa labellisation. « Les données recueillies par Emmanuelle Amar sont de qualité. Là où le bât blesse, c’est dans l’interprétation qu’elle en fait et le manque de valorisation scientifique dont elles sont l’objet », résume Ségolène Aymé.

« En 2012, nous nous sommes déplacés à Lyon pour le lui expliquer, tout en lui donnant des conseils pour s’améliorer. Le problème est qu’elle n’en a tenu aucun compte. C’est pour cela que nous avons fini par lui retirer son label », poursuit Mme Aymé, qui récuse catégoriquement toute volonté de faire taire celle qui est désormais présentée dans les médias comme une lanceuse d’alerte.

Or, ainsi qu’en témoigne un courrier de l’Inserm, qui a lui aussi suspendu son financement, le Remera pèche sur plusieurs points : « L’apport du registre pour la recherche est très faible et la production scientifique associée aux données très insuffisante », écrit son président Yves Lévy, cité dans L’Express. Il poursuit : « Les préconisations faites dès 2012 sur la nécessité de construire un partenariat avec une équipe de recherche n’ont toujours pas été suivies d’effets. Il est aussi le seul à refuser de transmettre ses données au réseau européen Eurocat. Le seul à qui est reprochée systématiquement une insuffisance majeure de valorisation de ses données depuis 2011. Et le seul à refuser de se soumettre à une évaluation ! »

Quant à Emmanuelle Amar, qui est convaincue qu’on « veut sa peau », elle joue à fond la carte de la victime. « Nous sommes sans cesse évalués, et cela nous prend un temps fou », se justifie l’épidémiologiste, qui voit dans ces pratiques des “connivences” et des “conflits d’intérêts” de la part des responsable du comité d’évaluation…

Le Remera est le seul d’entre les six registres existants à avoir perdu sa labellisation. «Les données recueillies par Emmanuelle Amar sont de qualité. Là où le bât blesse, c’est dans l’interprétation qu’elle en fait et le manque de valorisation scientifique dont elles sont l’objet », résume Ségolène Aymé

Toutefois, même du point de vue de ses homologues qui sont à la tête des autres registres français, la thèse du complot n’est pas fondée : « Emmanuelle Amar est plutôt sympathique, mais elle manque de rigueur dans ses interprétations et raisonne toujours comme si elle était victime d’un d’un complot », affirme l’un d’eux, cité par l’Express.

À l’instar du milieu scientifique, le Conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes conteste les méthodes d’Emmanuelle Amar. Ainsi, dans une lettre rendue publique par L’Express, adressée à l’épidémiologiste le 20 septembre 2018, le Conseil régional déplore que « malgré des relances répétées », le Remera « ne parvient ni à justifier ses dépenses ni à gérer les subventions sollicitées avec régularité ». Pire encore, Thierry Philip, l’ancien vice-président PS de la région, en charge de la santé, émet un jugement sans appel sur la patronne du Remera : « Emmanuelle Amar est une personne sincère et convaincue, mais elle a de sérieuses lacunes sur le plan scientifique et refuse de se remettre en cause. Nous lui avions accordé des subventions en lui expliquant qu’il s’agissait de sa dernière chance, qu’elle devait impérativement se rapprocher des chercheurs de l’Inserm, du CNRS ou de l’université. Hélas, elle n’en a rien fait. Il est logique que la région lui retire aujourd’hui ses subventions. »

Un discours plus modéré

Depuis lors, Emmanuelle Amar a mis de l’eau dans son vin. Contactée notamment par des spécialistes américains ou écossais, qui ont fait état de situations analogues dans leurs pays, elle a mis en place un groupe de travail international, qui a conclu que « toutes les localités concernées ont un point commun : un captage de l’eau en amont, dans des zones potentiellement polluées, et une situation géographique en bout de réseau ».

L’épidémiologiste lyonnaise et son groupe de travail examinent donc désormais d’autres possibilités : « L’agent responsable pourrait être un pesticide, un rejet industriel toxique. Le groupe de travail évoque aussi l’hypothèse du mésusage d’un produit dans le cadre du nettoyage ou de la réparation du réseau d’alimentation en eau », a-t-elle indiqué sur France Inter le 18 avril dernier. Ces hypothèses – qui excluent toute mise en cause de l’agriculture – ont comme par hasard été totalement passées sous silence dans le reportage d’« Envoyé Spécial ». Mais est-ce vraiment surprenant de la part de l’équipe d’Élise Lucet ?

Sources :
1) « Bébés sans bras: Le mystère des enfants sans bras», Envoyé Spécial, France 2, 25 avril 2019.
2) Michel Feltin-Palas, «L’autre mystère des bébés sans bras de l’Ain», L’Express, 15 octobre 2018
3) Géraldine Woessner, «Le vrai du faux», Le Journal du Dimanche, 14 octobre 2018.
4) «Bébés sans bras: la lanceuse d’alerte évoque ses pistes», France Inter, 18 avril 2019.
5) Courrier de l’Inserm du 9 décembre 2011 adressé à Emmanuelle Amar.
6) Note à l’attention de la presse rédigée par Ségolène Aymé, 16 octobre 2018.
7) Courrier de Philippe Bailbe pour la Région Au- vergne-Rhône-Alpes, 20 septembre 2018, adressé à Emmanuelle Amar.
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