Le 8 décembre 2025, Annie Genevard, ministre de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire, a lancé les conférences de la souveraineté alimentaire pour appeler à un « grand réveil alimentaire ». A&E a demandé à Daniel Sauvaitre, président d’Interfel, son avis sur cette initiative
Daniel Sauvaitre : Ce « grand réveil alimentaire » passe avant tout par un « grand réveil politique » !
J’espère que, lors de ces conférences, nous allons donc identifier les verrous politiques, législatifs, réglementaires et administratifs qui entravent objectivement la possibilité pour les acteurs économiques agricoles de se projeter dans dix ans. Car, pour nos filières de fruits et légumes, le diagnostic est déjà connu. Il a été établi il y a trois ans avec le plan de souveraineté pour les fruits et légumes (PSFL), qui visait à reconquérir 5 % de souveraineté d’ici 2030 et, si possible, 10 % avant 2035. Nous n’en sommes donc plus au stade des questionnements, mais dans la mise en œuvre concrète de ce qu’il proposait.
Et surtout, nous savons pertinemment ce qui, aujourd’hui, fait obstacle à toute velléité de reprise de souveraineté. Prenons la question de la protection des plantes. Avec le PSFL, nous avons rédigé un inventaire exhaustif et précis de toutes les impasses existantes et à venir en lien avec les suppressions d’autorisations programmées de substances actives, en plus de celles déjà entrées en vigueur. En outre, le problème des distorsions d’autorisations et des utilisations spécifiques sur les cultures au sein des pays de l’Union est bien connu.
Or, pour des raisons purement politiques – comme en témoigne la courageuse initiative législative prise par les sénateurs Laurent Duplomb et Franck Menonville, dont l’issue fut désespérante –, nous en sommes restés au stade des constats, et aucune évolution réglementaire réelle n’a pu être obtenue. Au contraire, il semblerait que, dans les faits, la délivrance des autorisations de mise sur le marché des produits phytosanitaires ne soit plus du ressort de l’Anses mais de la justice ou du Conseil constitutionnel, et cela non pas sur le fondement de la science, mais toujours sur le fondement de principes flous relevant de la Charte de l’environnement ou du principe de précaution.
Il semblerait que, dans les faits, la délivrance des autorisations de mise sur le marché des produits phytosanitaires ne soit plus du ressort de l’Anses mais de la justice ou du Conseil constitutionnel
C’est pourquoi j’insiste sur cette question des verrous politiques et administratifs. Et c’est pourquoi j’ai interpellé la ministre Annie Genevard sur la nécessité d’élaborer un « cadre de confiance » afin que les maraîchers et les arboriculteurs soient consultés, pour définir avec les acteurs de la filière quelles sont les ambitions à dix ans pour leurs productions. En effet, comment pouvons-nous demander, aux producteurs de noisettes, par exemple, comme d’ailleurs aux producteurs de tous les fruits et légumes, de se projeter dans un avenir, s’il n’y a pas d’engagement politique clair sur la question de la protection phytosanitaire, que ce soit avec des substances actives naturelles autorisées en bio ou des substances de synthèse approuvées par l’UE ?
Et ce raisonnement vaut également pour l’eau. Comment se projeter dans dix ans pour les productions arboricoles et maraîchères, ou céréalières, alors que la seule ambition collective semble être la réduction des prélèvements et de l’irrigation, et que, là aussi, ce sont de facto les tribunaux qui font les arbitrages ? Il n’y aura pas d’amélioration de la souveraineté sans stockage de l’eau, ni sans investissements significatifs pour en réaliser. C’est d’une telle évidence qu’il n’y a plus besoin d’en débattre…
J’espère donc que ce souhait d’Annie Genevard de « grand réveil alimentaire » s’adresse à nos responsables politiques, et non aux consommateurs ni aux acteurs de la filière, déjà mobilisés depuis de nombreuses années. Car ce sont bien les responsables politiques, qui, dans une grande démocratie comme la nôtre, définissent le cadre normatif dans lequel les acteurs économiques agissent.

