Les glyphotests réalisés par BioCheck ne sont pas fiables, affirme Joël Guillemain

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Depuis quelques années, l’association Campagne Glyphosate dénonce la présence de glyphosate dans les urines à partir d’analyses réalisées par le laboratoire allemand BioCheck, qui annonce 100% de résultats positifs. Or, selon le toxicologue Joël Guillemain, ces tests manquent de fiabilité

L’Anses et son directeur, Roger Genet, font l’objet d’une plainte au pénal déposée à la suite des tests effectués par l’association Campagne Glyphosate suggérant la présence de glyphosate dans les urines. Selon vous, cela est-il plausible ?

La plainte repose sur le fait que les « pisseurs volontaires » concluent à la présence systématique de glyphosate dans les urines, avec 100 % de détection dans les échantillons collectés, et sur un risque sanitaire lié aux concentrations mesurées.

La recherche de glyphosate dans les urines fait appel à deux types de méthodes. D’une part, la méthode Elisa qui est celle utilisée par le laboratoire allemand BioCheck chez qui les échantillons des « pisseurs volontaires » ont été analysés. D’autre part, la méthode chromatographique, majoritairement pratiquée par des laboratoires d’analyse privés, hospitalo-universitaires et des organismes de recherche. Cette dernière est considérée comme la méthode de référence. Or, tandis que l’analyse de  50 études montre que la technique Elisa conduit à 100 % de tests positifs dans la presque totalité des cas (17/19), c’est loin d’être le cas avec l’autre méthode (1 cas sur 31 études). Ce qui suggère bien qu’il y a un loup !

Comment expliquer ces différences de résultats ?

Trois éléments doivent être pris en compte pour éclairer ces divergences. D’abord, le type de test utilisé pour doser le glyphosate dans les urines ; ensuite, les modalités de mise en œuvre des tests ; et enfin, les éléments pris en compte pour l’interprétation des résultats.

En effet, le fabricant du test Elisa (Abraxis) reconnaît que ce test peut détecter d’autres substances que le glyphosate et que des interactions avec ces autres composés peuvent conduire à majorer le taux de glyphosate urinaire. Il est donc obligatoire de procéder à un second test, de type chromatographique, afin de confirmer les résultats des tests Elisa. Ce qui n’a pas été fait par les « pisseurs volontaires ».

Et vous comprenez bien que, si les tests Elisa sont positifs au glyphosate chez pratiquement chaque personne testée, cela suggère qu’il y a des faux positifs. Cela peut notamment être dû à des molécules proches du glyphosate. C’est d’autant plus plausible dès lors que la limite de détection du glyphosate dans l’urine est faible, car cela permet d’augmenter d’autant les cas déclarés positifs.

Compte tenu de ces divergences, il était donc nécessaire de réaliser des analyses comparatives avec les mêmes échantillons auprès d’un labo CHU en chromato et chez BioCheck en Elisa. Et c’est précisément ce qu’ont fait des agriculteurs du Finistère, confirmant notre hypothèse de faux positifs avec la méthode Elisa. En effet, des traces de glyphosate ont été retrouvées dans tous les échantillons dosés par BioCheck (entre 0,44 à 2,97  µg/L), alors qu’avec le test chromatographique, le laboratoire français n’a rien trouvé du tout. Ou plutôt, ces traces étaient si faibles qu’elles sont non détectables, c’est-à-dire en dessous de  0,05 µg/L.

Ces différences ont été confirmées par des agriculteurs de la région Centre. Alors que le pourcentage de détection oscille entre 18 et 30 % avec la méthode chromatographique, il est toujours de 100% avec la méthode Elisa, avec des moyennes de 10 à 60 fois plus élevées avec Elisa.

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Ces différences ont été confirmées par des agriculteurs de la région Centre. Alors que le pourcentage de détection oscille entre 18 et 30 % avec la méthode chromatographique, il est toujours de 100% avec la méthode Elisa, avec des moyennes de 10 à 60 fois plus élevées avec Elisa.

Une partie de l’explication réside dans le fait que le fabricant du test Elisa a indiqué deux méthodes d’analyse de l’urine : l’une par filtration et l’autre par dilution. Pour chacune d’elles, il a défini la plus petite concentration qui peut être mesurée sans risque de se tromper. Ces limites (LOD) sont respectivement de 0,6 µg/L et de 7,5 µg/L. Cela signifie qu’un résultat inférieur à 0,6 µg/L par filtration ne permet pas de conclure à la présence de glyphosate dans les urines.

Or, le laboratoire BioCheck, qui a réalisé toutes les analyses des « pisseurs volontaires », utilise une LOD de… 0,075 µg/L ! Certes, c’est bien celle mentionnée par Abraxis, mais pour le dosage du glyphosate dans l’eau et pas dans les urines.

Dans ces conditions, il était  impératif qu’une procédure dite de « validation », démontrant la sensibilité du test pour cette limite de 0,075 µg/, soit réalisée et publiée, ce qui n’a pas été le cas.

Pourtant, BioCheck s’appuie bien sur une étude publiée en 2014 par Mme Krüger pour justifier cette LOD…

Oui, mais cette étude – réalisée en effet par l’une des cofondatrices de BioCheck – ne résiste à aucune analyse critique, car plusieurs incohérences y sont flagrantes.

D’une part, sur les centaines d’échantillons d’urine prélevés et analysés à d’autres fins qui ont servi à comparer la méthode Elisa à la méthode de référence, seuls 14 échantillons ont été retenus, et cela sans aucune explication. Or, les moyennes de ces échantillons sélectionnés diffèrent d’un facteur de 2,5 à 10 de celles de l’ensemble des prélèvements. Ils n’ont donc pas été choisis au hasard. En sciences, c’est ce que l’on appelle « faire du cherry picking », une pratique qui consiste à ne retenir que les données qui confortent son hypothèse de départ, en passant sous silence toutes celles qui la contredisent. 

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D’autre part, alors qu’il est indispensable d’avoir une gamme étalon où l’on ajoute des quantités connues de glyphosate à de l’urine (critère du taux de recouvrement), l’étude mentionne les résultats d’ajouts à de la viande, ce qui ne peut en aucun cas valider le milieu urine. Enfin, les quantités ajoutées (100  μg/g) ne permettent nullement de valider la gamme des faibles concentrations. Bref, ce n’est pas très convaincant.

En fin de compte, la campagne des « pisseurs volontaires » n’a pas choisi le bon test pour rechercher le glyphosate dans les urines. Elle ne s’est pas préoccupée de la validation de la limite de détection, paramètre pourtant essentiel à la pertinence du test et à son interprétation. Enfin, elle conclut à un risque sanitaire à partir de résultats, par ailleurs biaisés, mais sur des critères erronés. Tout cela ne tient effectivement pas la route…