En réponse aux inquiétudes du monde agricole concernant la concurrence déloyale, Annie Genevard propose un arrêté interdisant cinq molécules chimiques. Une mesure qui ne changera rien pour les agriculteurs
À l’occasion du « Grand réveil alimentaire » qui s’est tenu à Rungis le 8 décembre dernier, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard a annoncé sa volonté d’arrêter « les importations sur notre sol de produits contenant des substances interdites en Europe ». Chose promise, chose faite, l’arrêté du 5 janvier rend illicite l’importation d’une trentaine de denrées alimentaires contenant des résidus quantifiables de cinq matières actives : le bénomyl, la carbendazime, le mancozèbe, le glufosinate et le thiophanate-méthyl.
Des raisons non convaincantes
Le gouvernement justifie cette clause de sauvegarde en invoquant à la fois la nécessité de « réduire l’inégalité de traitement appliquée aux producteurs européens qui ne sont pas autorisés à utiliser ces substances pour traiter leurs cultures », et « de renforcer la protection de la santé publique ». « Si ces substances ont été interdites en France et en Europe, c’est bien qu’il y a une raison : protéger les consommateurs et leur santé », a confirmé Serge Papin, le ministre du Commerce.
Ce qui suggère que, jusqu’au 5 janvier 2026, manger des choux de Bruxelles venant du Maroc, des avocats en provenance du Pérou ou encore des pommes de terre « primeurs » d’Israël ou d’Égypte constituait un risque sanitaire. Tout comme consommer des mangues, des papayes, des citrons, des clémentines, des oranges ou bien des pamplemousses, toutes denrées alimentaires concernées par l’arrêté.
Sans surprise, Générations Futures s’est faufilée dans cette brèche pour réclamer encore davantage de restrictions
Bref, à en croire Serge Papin, les normes pourtant déjà très strictes mises en place par l’Union européenne, qui sont censées protéger la population, seraient insuffisantes. Au point de rendre nécessaire une mesure nationale impliquant une clause de sauvegarde. De fait, non seulement il n’y a aucun élément qui permette cette remise en cause, mais en outre, ce genre de propos participe à entretenir une défiance malsaine envers nos institutions européennes et nourrit le discours alarmiste de certaines associations. D’ailleurs, Générations Futures a, sans surprise, immédiatement réagi en affirmant que « cette mesure est nécessaire », et s’est faufilée dans cette brèche pour réclamer davantage de restrictions.
Une sélection à la louche
Tout cela est d’autant moins crédible que, si le sujet était véritablement la protection de la santé des Français, pourquoi, en ce qui concerne par exemple l’usage du mancozèbe, avoir limité cette interdiction à dix denrées alimentaires seulement ? Comment expliquer que les importations de bananes, également traitées par cette molécule, qui représentent le fruit le plus consommé en France, ne soient pas concernées ?
Comment expliquer aussi que le glufosinate ait été interdit uniquement pour l’importation de pommes de terre, alors que cet herbicide est largement utilisé dans les principaux grands pays agricoles sur le maïs, le colza ou encore pour le désherbage au pied des arbres fruitiers ou sur la vigne… et sur la banane ? Si une molécule pose effectivement un problème, elle devrait être interdite sur l’ensemble des importations, et non pas sur une sélection arbitraire qui semble avoir été mesurée sur un bord d’un coin de table.
Et pour ce qui est de « réduire l’inégalité de traitement » entre les agriculteurs français et ceux du reste du monde, les mêmes interrogations se posent. En effet, la majeure partie des cultures visées par l’arrêté n’entre pas en concurrence avec celles produites par nos agriculteurs. Ainsi, la France importe environ 140 000 tonnes de citrons par an, principalement d’Espagne, tandis que notre production est à peine de l’ordre de 4 500 tonnes, essentiellement dans la région de Menton et en Haute-Corse. Même constat pour l’avocat : les Français en consomment chaque année environ 160 000 tonnes alors que nos producteurs de La Réunion, la Martinique et la Guyane en ont récolté à peine 1 000 tonnes. Cet arrêté va-t-il vraiment les protéger ?
De même, prétendre soutenir nos producteurs en ciblant comme denrées alimentaires les oranges, les pamplemousses et autres agrumes tropicaux, n’a aucun sens. Enfin, le cas de la pomme confirme que « cet arrêté manque parfaitement sa cible », pour reprendre les griefs de Françoise Roch, présidente de la Fédération nationale des producteurs de fruits.
Prétendre soutenir nos producteurs en ciblant comme denrées alimentaires les oranges, les pamplemousses et autres agrumes tropicaux, n’a aucun sens
Car, s’il concerne environ 25 000 tonnes de pommes en provenance des pays hors Europe — au demeurant pour des importations en contre-saison qui ne représentent aucune concurrence déloyale —, la filière française a surtout un grave problème avec les 100 000 tonnes importées d’Europe, produites dans des conditions différentes de celles autorisées en France. Or, celles-ci ne sont justement pas visées par l’arrêté.
Des conséquences minimisées
En revanche, les conséquences pour les consommateurs, qu’on tente, dans les couloirs de la rue de Varenne, de minimiser, relèvent de l’évidence : une potentielle raréfaction de l’offre avec une inévitable augmentation des prix.
Certains fournisseurs pourraient en effet laisser tomber le marché français estimant qu’il est trop compliqué. « Il existe un précédent avec les agrumes provenant d’Afrique du Sud. À l’époque, les exigences françaises particulièrement strictes concernant les organismes nuisibles ont conduit les producteurs sud-africains à détourner les flux vers d’autres régions du monde », souligne Philippe Pons, président de la Chambre syndicale des importateurs français de fruits et légumes (CSIF), fermement opposé à cet arrêté. Et même à supposer que certains producteurs adaptent leurs pratiques, cela aura inévitablement des répercussions sur le prix de leurs productions. Le non-usage du mancozèbe peut provoquer, dans les zones tropicales, des pertes de rendement allant jusqu’à 15 voire 20 %, entraînant de facto une hausse des prix.
Et ce n’est pas tout. Comme le fait remarquer Thierry Moisy, président de l’Association nationale pommes poires (ANPP), le Brésil a immédiatement contre-attaqué en adressant à la DGAL une demande d’information concernant la présence sur le territoire français d’organismes nuisibles dans les pommes françaises, dans le dessein de renforcer le protocole d’exportation. « Ce qui est en jeu, ce sont les 6 500 tonnes que le Brésil importe de France. Car, la demande brésilienne ne visant que la France, ce marché pourrait parfaitement basculer vers nos concurrents italiens, et ce serait encore un marché de perdu », a-t-il déclaré à A&E. La réaction brésilienne était pourtant tellement prévisible qu’on ne peut que déplorer le manque de professionnalisme de ceux qui ont rédigé l’arrêté

