Installé depuis 2003 au nord de l’Indre-et-Loire, où il cultive une dizaine d’hectares de vergers, constitués majoritairement de pommiers et d’un petit nombre de poiriers, Thierry Moisy est le président de l’Association nationale pommes poires (ANPP) depuis le 4 décembre 2025. Interrogé par A&E en marge du Sival 2026, il précise les grandes lignes qu’il entend suivre durant son mandat.
Quels sont les objectifs que vous vous donnez pour 2026 ?
Thierry Moisy : Au sein de l’ANPP, nous avons collectivement défini trois grands axes. Tout d’abord, la question de la durabilité économique du verger. Celle-ci passe bien évidemment par la défense de nos moyens de production, avec la fin des surtranspositions, des injonctions contradictoires et de cette concurrence déloyale qu’on nous impose à l’intérieur de l’UE. Il ne faut pas craindre de le redire encore une fois : il n’est pas normal que nous n’ayons pas accès aux mêmes solutions que nos voisins européens ! J’y reviendrai.
Ensuite, il y a la question des marchés, le marché intérieur, bien sûr, qui nécessite un travail de structuration et de communication, mais aussi le marché extérieur, où nous perdons des parts au profit de nos concurrents européens. Enfin, il y a le volet innovation et recherche, qui demande à être consolidé. Et cela en réponse à l’obligation qui nous est imposée de consacrer 2% des programmes opérationnels à la recherche, mais rien ne nous empêche d’aller au-delà.
Depuis au moins dix ans, nous constatons une courbe structurellement descendante de la consommation du fruit frais en France. En valeur les courbes de la consommation des pommes fraîches et des pommes transformées se sont d’ailleurs croisées, il y a deux ans. Or, nous souhaitons au minimum stabiliser la vente de pommes fraîches, et si possible inverser la tendance, car c’est elle qui assure des rémunérations dignes de ce nom. Un effort doit ainsi être porté plus spécifiquement sur les jeunes générations, qui délaissent bien trop les fruits frais, alors que depuis vingt ans, les arboriculteurs se sont adaptés, en modernisant leur outil de travail et en innovant pour proposer aux consommateurs une variété importante de pommes. C’est pourquoi nous avons réfléchi à un partenariat avec l’Association des maires de France, afin d’établir une charte qui permette de s’adresser directement aux plus jeunes, dans les communes, notamment par le biais des cantines scolaires, pour leur redonner le goût de consommer des pommes.
Ensuite, nous souhaitons continuer à capitaliser sur le label Vergers écoresponsables, qui est aujourd’hui reconnu et a acquis la confiance de 70% des consommateurs de pommes. Nous devons donc poursuivre la communication sur ce sujet, en mettant en avant la qualité de nos productions.
Comment expliquez-vous cette baisse de la consommation des pommes fraîches ?
Thierry Moisy : La consommation a changé, car la sociologie des foyers a modifié les lignes. Les familles avec quatre personnes à table tous les jours sont de moins en moins nombreuses, et il y a de plus en plus de personnes seules, ce qui n’encourage ni à cuisiner, ni à travailler des produits bruts, ni à avoir des repas structurés avec un dessert. À cela s’ajoute le développement des produits transformés, notamment les compotes, qui participent à cette nouvelle vague dite de snacking.
Votre filière n’a-t-elle pas justement abandonné la valeur ajoutée des produits transformés à des groupes agroalimentaires, alors que les consommateurs demandent davantage de produits transformés ?
Thierry Moisy : Cela ne nous a pas échappé, et la rémunération sur les pommes destinées à la transformation a heureusement nettement augmenté ces dernières années grâce à une part importante de la contractualisation, que nous avons encouragée avec nos partenaires.
Ainsi, bien que nous ne soyons pas des acteurs directs de la transformation, nous nous sommes organisés pour récupérer une part de cette valeur ajoutée. Pour le secteur du frais, c’est nettement plus compliqué en raison du nombre d’acteurs qui entrent en ligne de compte.
Pour en revenir à l’actualité, le Mercosur, qui domine aujourd’hui les débats, est-il un sujet de préoccupation pour votre filière ?
Thierry Moisy : Le Mercosur n’est pas ce qui nous inquiète le plus, car nous subissons une concurrence limitée des pays producteurs de l’hémisphère sud. Leurs fruits arrivent en contre-saison et c’est aussi un marché d’export pour nous. En revanche, de la part des producteurs européens, nous subissons directement une concurrence déloyale, parce que nous n’avons pas les mêmes règles qu’eux. Prenons, par exemple, le cas du Coragen, un insecticide efficace contre les principaux lépidoptères. Certes, ce produit est autorisé en France comme il l’est en Italie, mais les modes d’utilisation ne sont pas les mêmes. En Italie, les producteurs peuvent procéder à deux passages par saison avec une dose maxi de 275 ml par hectare, tandis qu’en France, nous pouvons l’utiliser seulement une année sur deux et à 175 ml par ha. Comment voulez-vous qu’un arboriculteur puisse admettre une telle différence ? Quelle en est la logique ? Cela s’appelle tout simplement de la concurrence déloyale. Nous exigeons donc des pouvoirs publics de disposer du même usage, et donc de la même dose et du même nombre de passages que nos voisins italiens. Et puis, il y a, bien entendu, le cas devenu emblématique de l’acétamipride, autorisé partout en Europe, sauf en France. Et je pourrais vous citer beaucoup d’autres exemples, puisque les arboriculteurs italiens disposent dans leur boîte à pharmacie de 17 passages d’insecticides homologués contre le puceron cendré, quand les Français en ont seulement deux, avec, certes, ici et là, quelques dérogations ponctuelles !
Que pensez-vous du décret limitant les importations de produits qui contiennent des résidus de cinq molécules interdites en France ? Cela ne va-t-il pas dans le bon sens ?
Thierry Moisy : Comme toujours, l’intention est sans doute bonne mais dans les faits, outre faire semblant de répondre aux préoccupations des agriculteurs, cela n’empêchera ni l’usage en Amérique du Sud de produits interdits en UE, ni l’importation de fruits de ces pays. Par ailleurs, la réaction du Brésil ne s’est pas fait attendre : il a immédiatement contre-attaqué en adressant à la DGAL une demande d’information concernant la présence sur le territoire français d’organismes nuisibles dans les pommes françaises, signifiant ainsi aux autorités françaises qu’il allait désormais s’intéresser non seulement à la présence du carpocapse mais également à d’autres parasites, afin de compliquer les protocoles d’exportation. Cela met directement en danger les 6 500 tonnes de pommes que nous exportons aujourd’hui. Et qui pourrait bien récupérer ce marché potentiel ? Eh bien, probablement nos amis italiens, déjà présents au Brésil ! Quelle absurdité ! Nous n’avons d’ailleurs pas été consultés sur le sujet, alors que la réaction brésilienne était parfaitement attendue. Au moment où nous avons déjà des difficultés à exporter, nos parts de marchés à l’exportation étant en baisse depuis dix ans, voilà qu’on vient nous rajouter des difficultés… Faut-il rappeler qu’il y a dix ans, nous exportions encore 660 000 tonnes de pommes, et que ce chiffre est tombé à environ 300 000 tonnes, ces dernières années ? Je croise les doigts car cette affaire n’est heureusement pas terminée, la Chambre syndicale des importateurs français de fruits et légumes (CSIF) ayant attaqué le décret devant le Conseil d’État, et la France doit attendre que l’UE statue sur cette mesure.
Il n’en reste pas moins que ce genre de décrets envoie un très mauvais signal. Tous les observateurs sérieux y voient la preuve que la France campe dans sa posture de donneuse de leçons qui sait tout mieux que tout le monde. Aurait-on oublié que l’UE a défini des règles pour garantir la sécurité sanitaire des Européens, en posant des critères très stricts sur le plan sanitaire pour les importations ? Encore une fois, il s’agit donc de mesures unilatérales qui n’ont pas été prises en concertation avec les autorités sanitaires de l’UE, à savoir l’Efsa.
Les agriculteurs sont des gens qui travaillent dur, et nos filières les appuient pour trouver des débouchés sur les marchés à l’export, dont ils ont besoin pour bien valoriser leurs productions. Aussi, une annonce comme celle-ci ne fait que leur rajouter des difficultés dont ils se passeraient volontiers.

